« Lie to me/And tell me everything is alright » (« Lie to me », Jonny Lang)

Commençons par rappeler quelques évidences en ces temps troublés. Les journalistes doivent pouvoir travailler librement afin de nous informer et de nous présenter la complexité du monde. La liberté de la presse ne se discute pas, ne se négocie pas et ne s’achète pas. Celles et ceux qui menacent les journalistes, qui les injurient et les accusent de tous les maux montrent leur vrai visage et abîment la démocratie. De leurs côtés, les journalistes et les organes qui les emploient doivent aux citoyens de la rigueur, aussi bien dans la vérification des faits qu’ils exposent que dans l’analyse qu’ils en font. Il s’agit d’une forme de pacte entre eux et nous, et ce pacte permet évidemment d’exposer des opinions. Il est parfaitement possible d’interpréter différemment un même événement, sans mentir, selon qu’on écrit pour Le Figaro ou pour Libération – et lire les deux versions est souvent enrichissant.

Ces platitudes étant énoncées, on peut y apporter une poignée de nuances, par exemple en précisant que le journalisme d’opinion doit s’assumer comme tel et qu’il n’est pas censé dissimuler des faits gênants ou en monter d’autres en épingle (pro trip : sinon, ce n’est plus du journalisme mais de la propagande). C’est à ce titre qu’un récent reportage de France 2 consacré à la vie à Marioupol sous le joug russe s’est révélé particulièrement troublant. La télévision publique s’était bien sûr déjà intéressée au sort de la ville, comme ici l’année dernière, et déjà avec un ton étonnamment bienveillant.

Une fois de plus, il n’est pas question ici de faire un procès en sorcellerie aux auteurs du reportage incriminé, mais les citoyens-spectateurs ont le droit de s’interroger sur la ligne défendue et de s’étonner de ce qu’ils voient et entendent. De fait, les trois minutes consacrées par France 2 à Marioupol depuis sa prise par l’armée russe ont de quoi faire frémir même les plus blasés. Que la Russie tente de transformer la cité en vitrine ? Soit. La Rodina n’est, après tout, pas le premier envahisseur à vouloir nous faire prendre des vessies pour des lanternes en démontrant à quel point son agression a été bénéfique pour sa victime – qui de toute façon l’a bien cherché.

« Les vacances de Vladimir Poirot »

C’est sans doute ce qui dérange le plus dans ce reportage. Les journalistes ont évidemment raison de montrer les efforts de la Russie pour restaurer Marioupol, mais une mise en perspective n’aurait pas été de trop, notamment pour mettre en évidence la nature de la démarche russe, qui relève bien plus de la mise en scène que de l’humanitaire. En trois minutes, on n’entend ainsi pas parler d’occupation, alors que c’est évidemment le cas. La vie quotidienne des habitants – de nationalité ukrainienne, doit-on le rappeler – sous domination russe ? Idyllique, cela va sans dire. Il n’est pas non plus fait mention de la pression des services de sécurité (forte ? inexistante ? mystère) sur la population, ou du comportement de l’armée russe, peu connue pour son respect des civils et surtout des civiles.

Le sentiment qui se dégage des images est celui d’une normalité restaurée sous le drapeau bienveillant de la Sainte Rodina, et même la vague idée que l’appartenance de la ville et de la région à l’Ukraine était en fin de compte une anomalie enfin résorbée. Cette thèse est mise en avant par le choix troublant des personnes interrogées, dont les citations valent leur pesant de vodka frelatée ou même de cirage fondu :

« Si vous regardez l’histoire, vous verrez que Marseille appartient à la Grèce et Rouen au Danemark »

Évidemment, m’objectera-t-on avec raison, la vie continue malgré la guerre et les habitants de Marioupol ont le droit d’aller à la plage, de manger des glaces, de se promener en famille et de s’aimer. Certes, mais est-ce vraiment tout ?

Quelques jours avant la diffusion du reportage de France 2, l’AFP sortait ainsi une dépêche sensiblement plus lucide au sujet de la ville. Cette fois, il y était question de spoliations en série, de coupures de courant, de pressions sur les habitants qui osaient émettre des opinions désagréables – un peu comme dans un congrès de Nains soumis – et même de l’inauguration d’un musée Jdanov, en hommage à l’humaniste bien connu. Le 17 juin, Slate avait aussi publié un papier sévère, et plus tôt encore, la BBC avait détaillé la façon dont la Sainte Rodina organisait la russification de la ville, notamment en volant littéralement des appartements à leurs propriétaires en fuite pour les attribuer à ceux qu’il faudra bien finir par appeler des colons. Pas de doute, la Russie nous protège de la barbarie.

Marioupol, son climat sain, son ambiance familiale, ses activités de plein air dans un cadre chaleureux.

Après avoir regardé les quelques minutes que France 2 consacre à Marioupol, on se demande presque ce qui a bien pu se passer dans cette paisible cité balnéaire. C’est pourtant simple : pour ceux qui ne le savent pas, la Russie, qui avait déjà envahi l’Ukraine en 2014 malgré tous ses engagements (la parole de Vladimir Poutine ayant autant de valeur qu’un casino géré par Donald Trump), a lancé en 2022 une vaste offensive afin de parachever son œuvre. Marioupol a été le théâtre de très violents combats qui ont permis au monde de mesurer le souci qu’avait l’armée russe de la population ukrainienne, les deux peuples étant supposés être frères. On n’ose penser à ce qui serait arrivé s’ils n’avaient été que cousins. Le siège de Marioupol a été filmé par des journalistes, et leur documentaire, « 20 Days in Mariupol », sorti en 2023, a remporté un Oscar.  

On a du mal à croire que, trois ans après un tel déchaînement de haine à son encontre, la population de la ville ait tout pardonné et se satisfasse désormais de la chaleureuse et bienveillante occupation russe. Occupation, occupation… Il ne semble pas ce mot soit même utilisé par France 2 et vient enfin la question qui fâche : alors que le Président de la République ne cesse de dénoncer les mensonges et les trahisons de Vlad le Défenestreur ; alors que le ministre des Affaires étrangères tient des propos sans concession – admettons que ça change, et en bien, des habitudes de certains – au sujet de la politique de Moscou ; alors que le CEMA n’hésite pas à dire que notre pays est dans le viseur des trolls russes depuis des années, la principale chaîne publique française semble reprendre avec naturel la propagande d’une puissance ouvertement hostile. S’il n’est pas question de dicter à France 2 sa ligne de conduite, on peut quand même lui demander si certains de ses journalistes ne se moquent pas de nous.

Et, au fait, si vous vous demandez encore qui a bien pu détruire le théâtre de Marioupol, merci de ne plus reprendre la thèse d’un attentat ukrainien. Il suffit de se renseigner. Ça tombe bien, c’est votre métier.