• « Who are these men of lust, greed, and glory?/Rip off the masks and let’s see » (« Crime of the Century », Supertramp)

    « Quelle est la lĂ©gitimitĂ© du gĂ©nĂ©ral De Gaulle ? Il faut d’abord organiser des Ă©lections. Â»

    « En prolongeant la guerre contre le Reich, De Gaulle prolonge le bain de sang. Â»

    « Reconnaissons-le, la guerre contre le Reich est perdue. Tout soutien aux soi-disant Français libres ne fait que prolonger la souffrance des Français et des Allemands. Â»

    « Soyons rĂ©alistes, la France n’a aucune chance de vaincre le Reich, qui a montrĂ© l’immensitĂ© de sa puissance. Â»

    « ArrĂȘtons de considĂ©rer le Reich comme une puissance hostile, il ne fait que dĂ©fendre ses intĂ©rĂȘts contre un vaste complot occidental. Â»

    « Il faut contrebalancer la petite musique des mĂ©dias traditionnels, qui diabolisent le Reich et M. Hitler. L’Allemagne dĂ©fend les intĂ©rĂȘts des peuples opprimĂ©s par un ordre injuste imposĂ© par des puissances prĂ©datrices aux mains de lobbys cosmopolites. Â»

    « Tout porte Ă  croire que c’est la Pologne qui a agressĂ© le Reich. Â»

    « Aucune enquĂȘte indĂ©pendante n’a pour l’heure dĂ©montrĂ© la responsabilitĂ© des troupes allemandes dans les crimes supposĂ©ment commis en Pologne, en Russie, en BiĂ©lorussie, en Hongrie, en Ukraine, en TchĂ©coslovaquie, en Yougoslavie, en France, en Belgique, aux Pays-Bas, au Danemark ou en NorvĂšge. MĂ©fions-nous des consensus trop larges, ils cachent la vĂ©ritĂ©. Â»

    « A quoi bon rĂ©sister et maintenir l’illusion d’une France indĂ©pendante ? Tout cela n’est qu’une fable colportĂ©e par des fauteurs-de-troubles et des vendeurs de peur. Â»

    « On accuse le Reich d’ĂȘtre une tyrannie corrompue, mais oĂč sont les preuves ? OĂč sont ces fameux journalistes soi-disant assassinĂ©s ? Qu’on nous les montre ! Â»

    « Â« Je ne cache pas que, dans une certaine mesure, j’admire Adolf Hitler. (…) Nous devons dĂ©velopper des relations avec Berlin, nous partageons de nombreux intĂ©rĂȘts communs, tant sur le plan civilisationnel que stratĂ©gique »

    Ils sont blancs, vieux, Ă  la retraite, dĂ©passĂ©s comme ils l’ont toujours Ă©tĂ©, indignes chaque jour un peu plus. Ils monopolisent certains plateaux de tĂ©lĂ©vision, oĂč ils rĂ©galent de leurs saillies un public de dĂ©faitistes et de citoyens apeurĂ©s. Anciens ministres au bilan risible, reporters de guerre n’ayant pas vu un flingue depuis 20 ans, vieilles badernes de l’armĂ©e ou des services n’ayant jamais combattu que les maladies vĂ©nĂ©riennes dans les BMC de nos anciennes colonies, diplomates sentencieux alignant les truismes avec l’air de vous rĂ©vĂ©ler les secrets de l’univers, ils se disent tous gaullistes, ils alignent mensonges et erreurs, ils prĂ©tendent tous dĂ©fendre notre pays, ses intĂ©rĂȘts et sa grandeur. Ils sont, en rĂ©alitĂ©, indignes et ne devraient provoquer que mĂ©pris et dĂ©goĂ»t. Et pourtant, on les entend et on les voit encore. Pourquoi ?

  • « Mais qui c’est qu’a dit de s’arrĂȘter ?/Allez, on repart/Et on recommence », (« Oh ! Les filles », Au Bonheur des dames)

    « Mais qui c’est qu’a dit de s’arrĂȘter ?/Allez, on repart/Et on recommence », (« Oh ! Les filles », Au Bonheur des dames)

    Dans cette ambiance morose, chaque occasion de rire doit ĂȘtre saisie et c’est donc avec gourmandise, et mĂȘme reconnaissance, qu’il faut lire le long article qu’a consacrĂ© Le Figaro Magazine du 6 fĂ©vrier dernier au renseignement français. IntitulĂ© « Entre les diplomates et les militaires, l’espion a retrouvĂ© sa place : les nouvelles ambitions de la DGSE », le texte aligne les platitudes, les fantasmes, les erreurs et les oublis avec une frĂ©nĂ©sie telle que votre serviteur s’est briĂšvement demandĂ© s’il ne s’agissait pas pari perdu. HĂ©las, ce n’est pas le cas et le papier est d’une nullitĂ© rarement vue (et pourtant, la concurrence Ă©tait de qualitĂ©).

    Le grand retour de gens qui n’Ă©taient jamais partis.

    Prenons les choses dans l’ordre, ce sera plus simple.

    1/ « Et quand les recrues ont une double nationalitĂ©, une enquĂȘte de sĂ©curitĂ© est rĂ©alisĂ©e parallĂšlement au processus d’embauche pour ne pas perdre de temps. » Comme le sait n’importe quel stagiaire, une enquĂȘte de sĂ©curitĂ© est rĂ©alisĂ©e pour L’ENSEMBLE DES CANDIDATS parce que (attention, choc conceptuel), ce n’est pas parce que vous ĂȘtes français et seulement français que vous rĂ©pondez aux exigences de l’habilitation au secret de la dĂ©fense nationale. On n’entre pas dans un service de renseignement comme dans la gare du Nord.

    2/ « Les espions tiennent leur revanche » lit-on juste aprÚs la phrase supra.

    Mais une revanche sur quoi ou sur qui ? Il faut avoir vĂ©cu dans une grotte depuis au moins un demi-siĂšcle pour penser que les services français, et notamment la DGSE – ont besoin de prendre leur revanche. Depuis 2001, ils ont rĂ©intĂ©grĂ© le cƓur de l’État, mĂȘme si ça n’a pas Ă©tĂ© sans mal, et ont permis, par exemple, de dĂ©montrer que l’Administration Bush mentait au sujet des ADM irakiennes, de libĂ©rer des otages en Irak, en Syrie et au Sahel, d’éliminer des Ă©mirs jihadistes (hĂ©las pas assez, et surtout trop tard), etc. Au mois de juin 2003, le prĂ©sident Chirac Ă©tait mĂȘme venu Ă  la BoĂźte (rappel : personne ne dit La Piscine) et les liens n’ont cessĂ© de se resserrer entre les autoritĂ©s et le plus important service français. Revanche, quelle revanche ?

    3/ « L’exfiltration du prĂ©sident Maduro ? C’est peut-ĂȘtre la seule opĂ©ration amĂ©ricaine d’envergure qui a Ă©tĂ© rĂ©ussie ces quarante derniĂšres annĂ©es, reconnaĂźt un ex-agent de la DGSE. C’est le renseignement qui a obtenu les informations utiles sur la vie quotidienne de ce dictateur qui a ruinĂ© son pays. »

    « La seule opĂ©ration amĂ©ricaine d’envergure qui a Ă©tĂ© rĂ©ussie ces quarante derniĂšres annĂ©es », nous dit un mystĂ©rieux ex-agent dont on perçoit bien la jalousie et un mĂ©chant complexe d’infĂ©rioritĂ©. Depuis 40 ans, les services amĂ©ricains ont gagnĂ© la Guerre froide, Ă©liminĂ© Oussama Ben Laden et aussi le calife de l’État islamique, percĂ© Ă  jour les intentions russes en Ukraine, dĂ©montrĂ© que Moscou cherchait Ă  dĂ©stabiliser les pays occidentaux, rĂ©alisĂ© des percĂ©es technologiques majeures (souvenez-vous des menaces contre les ambassades US de l’étĂ© 2013), permis la dĂ©capitation du rĂ©gime iranien, soutenu l’économie de leur pays comme jamais. Ils ont aussi connu des Ă©checs retentissants, mais il y a 40 ans, nous coulions – mal – le navire dĂ©sarmĂ© d’une ONG Ă©cologiste dans le port d’un pays alliĂ© et c’est peu de dire que la vie a depuis Ă©tĂ© un bed of roses, comme l’aurait dit le regrettĂ© Freddie Mercury.

    4/ « Un autre Ă©pisode a fait couler beaucoup d’encre. En 2022, la CIA a fait le pari d’une invasion russe imminente en Ukraine. Ils Ă©taient les seuls Ă  l’affirmer aussi clairement depuis aussi longtemps. Certains spĂ©culent que l’agence amĂ©ricaine disposait d’une source proche de Vladimir Poutine. Peut-ĂȘtre. Mais la rĂ©action interloquĂ©e du chef du service des renseignements extĂ©rieurs Ă  la tĂ©lĂ©vision russe, le jour oĂč le chef du Kremlin annonce sa dĂ©cision, est un indice que les plus proches ne sont pas les mieux informĂ©s. D’autres raisons Ă©clairent peut-ĂȘtre cette luciditĂ©. »

    Ça ne s’appelle pas un pari, ça s’appelle une analyse rigoureuse reposant sur des renseignements de grande qualitĂ© et dĂ©barrassĂ©e des biais ou des fantasmes de cadres engluĂ©s dans leurs certitudes et leurs angoisses. Quant Ă  la source amĂ©ricaine, celles et ceux qui bossent sont persuadĂ©s depuis longtemps qu’il s’agit d’une source technique – et tant pis pour les obsĂ©dĂ©s des taupes.

    5/ « On a notamment critiquĂ© le renseignement militaire français, mais leurs prĂ©visions se bornaient Ă  souligner la difficultĂ© de l’entreprise, qu’ils jugeaient improbable pour cette raison. Dans l’hypothĂšse de l’invasion, ils avaient annoncĂ© “une guerre trĂšs longue”, et ils ne se sont pas trompĂ©s. À chaud, on a retenu qu’ils n’avaient Ă©mis que la premiĂšre hypothĂšse, ce qui est injuste », relĂšve Jean-Christophe Notin, auteur de DGSE. La fabrique des agents secrets (Tallandier). Si les services russes avaient osĂ© prĂ©senter ces hypothĂšses Ă  Vladimir Poutine, peut-ĂȘtre qu’il aurait attendu un peu. »

    Et si ma tante en avait, etc. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, il se trouve encore quelques voix pour tenter de justifier une des plus impardonnables erreurs d’apprĂ©ciation du renseignement français, et on ne sait pas si c’est pas aveuglement, incompĂ©tence, fascination, frustration ou fidĂ©litĂ© dĂ©placĂ©e. De fait, les services français avaient annoncĂ© qu’aprĂšs la pluie le soleil et ça, on ne le souligne pas assez.

    Le DRM a Ă©tĂ© le premier Ă  payer ce plantage homĂ©rique, mais il ne revenait pas au « service de renseignement des armĂ©es » de s’assurer des intentions de Vlad le DĂ©fĂ©nestreur. Les activitĂ©s de renseignement (recueil/analyse/diffusion) sur le systĂšme politique et le processus de dĂ©cision sont l’apanage d’un service particuliĂšrement cher Ă  mon cƓur dont le siĂšge, selon la rumeur, est prĂšs de la Porte des Lilas.

    Quant Ă  la rĂ©flexion au sujet des services russes et de leur lien avec tsar botoxĂ©, elle est d’une stupiditĂ© qui Ă©voque un plateau de CNews ou un commentaire sur FigaroVox. Il eut Ă©tĂ© plus prudent de lire le lire « Combattre en dictature », de Jean-Luc Leleu.

    6/ « Aujourd’hui, les militaires ne reprĂ©sentent qu’un tiers des effectifs de la DGSE. »

    C’était dĂ©jĂ  le cas en 2003, si on prend soin de ne pas compter les copains du Service Action, mais pour le savoir, il faudrait consulter de vrais livres et pas des compilations hĂątives d’anecdotes mal comprises.

    7/ « En dehors du “Rainbow Warrior” (
), citez-moi un vrai ratage ? » nous demande un agent aujourd’hui loin de l’action. Il se reprend : « Je citerais l’annulation du contrat des sous-marins Ă  propulsion nuclĂ©aire Ă  l’Australie. Il est invraisemblable que l’on ne l’ait pas vue venir. »

    C’est sans doute lĂ  qu’on va se fĂącher. Des vrais ratages ? Vous voulez dire, Ă  part les attentats de 2012, 2015 (et 2016) organisĂ©s par des groupes actifs en Asie centrale ou au Moyen-Orient ? A part l’aveuglĂ©ment au sujet des rĂ©volutions arabes ? A part les prises d’otages en sĂ©rie au Sahel ? A part la perte des points d’appui dans cette rĂ©gion sous l’effet des actions de la Russie, l’alliĂ©e historique des traĂźtres et des saboteurs ? A part l’assassinat du Premier ministre libanais en 2005 ? A part le coup d’État ratĂ© en CĂŽte d’Ivoire que personne n’avait venu venir ? La liste serait cruelle, injuste, mais si nous voulons jouer au jeu des Ă©checs et des succĂšs, il est possible que nous le regrettions (et c’est pour cela que nous pensons ce que nous pensons du rĂ©cent classement des services secrets europĂ©ens par un hebdomadaire français).

    8/ « Mais notre espion, de mauvaise humeur, continue. « Les services secrets amĂ©ricains se sont si souvent trompĂ©s que ça nous donne de la marge. Le scandale Iran-Contra, les attentats du 11 Septembre, le mensonge Ă  propos des armes de destruction massive dont nous les avions prĂ©venus, la perte de contrĂŽle des talibans aprĂšs 1992 et les vingt ans d’intervention dans ce pays, les dix ans passĂ©s dans la traque de Ben Laden alors qu’il se cachait dans un pays dont les services Ă©taient proches des États-Unis
 »

    Notre espion de mauvaise humeur parle probablement depuis le comptoir du CafĂ© du stade (les vrais anciens savent de quoi il s’agit). Les Etats-Unis n’ont jamais contrĂŽlĂ© les Taliban (sans s, merci), pas plus que le Pakistan, partenaire complexe s’il en est, mais pour le savoir notre « espion de mauvaise humeur » devrait Ă©viter de trop regarder ThinkerView, l’agora des has been et des rageux, et plutĂŽt lire les chercheurs. Et puis, quand on a contribuĂ© Ă  provoquer le gĂ©nocide biafrais ou soutenu le rĂ©gime du marĂ©chal-prĂ©sident Sissi, on Ă©vite de trop la ramener. Je ne veux mĂȘme pas parler du refus initial d’affronter sĂ©rieusement Al-QaĂŻda, je l’ai fait ailleurs.

    Bref, c’est nul. Nul, bĂąclĂ©, idiot.

  • « Never let they punk ass ever defeat you » (« My Favorite Mutiny », The Coup)

    « Never let they punk ass ever defeat you » (« My Favorite Mutiny », The Coup)

    Tous ces types sont bien sensibles. Ils se prĂ©tendent les maĂźtres du monde, les dirigeants de la plus puissante des nations, le phare de la libertĂ©, et ils trĂ©pignent comme les sales gosses qu’ils sont dĂšs qu’on a le front de penser diffĂ©remment d’eux. Mais, vous savez quoi, les gars, quand on est si puissant, et quand on est si certain de sa puissance, on laisse les autres penser diffĂ©remment parce que cela n’a rien d’inquiĂ©tant pour peu que ces autres ne vous attaquent pas. Évidemment, s’il s’agit de jihadistes, de partisans de la Rodina poutinienne, de dĂ©fenseurs du rĂ©gime d’Assad, de nostalgiques du Reich ou du KampuchĂ©a dĂ©mocratique, il est tout-Ă -fait autorisĂ©, et mĂȘme vivement recommandĂ©, de les combattre jusqu’à leur complĂšte extinction. Et en plus, c’est bon pour la planĂšte.

    Ils se disent partisans de la libertĂ© d’expression, uniques dĂ©fenseurs de cette libertĂ© fondamentale qui fait que nous ne vivons ni en Russie ni en Chine ni en CorĂ©e du Nord ni en Iran ni en Afghanistan ni dans une pĂ©trostatrapie du Golfe, et ils nous donnent des leçons au sujet de la censure qui, Ă  les Ă©couter, Ă©toufferait nos pays. Au mois de fĂ©vrier dernier, le vice-prĂ©sident amĂ©ricain J.D. Vance Ă©tait ainsi venu expliquer Ă  Munich que les EuropĂ©ens Ă©taient tous trĂšs mĂ©chants parce qu’ils rĂ©gulaient les rĂ©seaux sociaux et qu’ils essayaient d’empĂȘcher un certain nombre de saloperies d’ĂȘtre exprimĂ©es publiquement.

    Toi, Raoul Volfoni, on peut dire que tu en es un.

    Ce brave Vance, dont on dit qu’il fut un temps lucide au sujet du putschiste multi condamnĂ© et dĂ©pravĂ© que les AmĂ©ricains ont Ă©lu pour la 2e fois Ă  la prĂ©sidence, a bien compris son intĂ©rĂȘt Ă©lectoral en adhĂ©rant au discours des hordes de geignards qui pleurnichent dĂšs qu’une femme demande des droits ou qui expriment leur – forcĂ©ment – sainte colĂšre dĂšs qu’on leur dĂ©montre qu’ils racontent des idioties ou qu’ils mentent (ou souvent qu’ils font les deux sans effort apparent. On ne peut pas ĂȘtre nul dans tous les domaines). Dans un pays qui s’est dĂ©chirĂ© autour des droits et de la dignitĂ© d’une partie de sa population, et qui a maintenu dans plusieurs de ces États fĂ©dĂ©rĂ©s un apartheid de fait jusqu’à la fin des annĂ©es 60, il devrait pourtant ĂȘtre Ă©vident que les propos haineux ont des consĂ©quences, nourrissent la violence et sapent les fondements des sociĂ©tĂ©s.

    La destruction de nos modĂšles politiques et sociaux, certes imparfaits et tragiquement inĂ©galitaires mais malgrĂ© tout reprĂ©sentatifs du peuple et surtout fondĂ©s sur des lois et non sur la violence aveugle, constitue le cƓur du projet politique de ces donneurs-de-leçons. Ils ne veulent pas que la parole publique obĂ©isse Ă  des rĂšgles de dĂ©cence, de retenue et, osons le mot, d’élĂ©mentaire morale, parce qu’ils pensent que les excĂšs verbaux sont la preuve de leur courage, l’illustration de leur fiĂšre virilitĂ© et la dĂ©monstration de leur admirable hauteur de vue.

    Le 5 dĂ©cembre 1897, en pleine affaire Dreyfus, Émile Zola, dĂ©chaĂźnĂ© comme jamais, avait livrĂ© Ă  ce sujet dans Le Figaro un brulot imparable, ProcĂšs-verbal, qui reste d’une accablante actualitĂ© et d’une terrible pertinence :

    « Ah ! Quel spectacle, depuis trois semaines, et quels tragiques, quels inoubliables jours nous venons de traverser ! Je n’en connais pas qui aient remuĂ© en moi plus d’humanitĂ©, plus d’angoisse et plus de gĂ©nĂ©reuse colĂšre. J’ai vĂ©cu exaspĂ©rĂ©, dans la haine de la bĂȘtise et de la mauvaise foi, dans une telle soif de vĂ©ritĂ© et de justice, que j’ai compris les grands mouvements d’ñme qui peuvent jeter un bourgeois paisible au martyre.

    C’est, en vĂ©ritĂ©, que le spectacle a Ă©tĂ© inouĂŻ, dĂ©passant en brutalitĂ©, en effronterie, en ignoble aveu tout ce que la bĂȘte humaine a jamais confessĂ© de plus instinctif et de plus bas. Un tel exemple est rare de la perversion, de la dĂ©mence d’une foule, et sans doute est-ce pour cela que je me suis passionnĂ© Ă  ce point, outre ma rĂ©volte humaine, en romancier, en dramaturge, bouleversĂ© d’enthousiasme devant un cas d’une beautĂ© si effroyable.

    Aujourd’hui, voici l’affaire qui entre dans la phase rĂ©guliĂšre et logique, celle que nous avons dĂ©sirĂ©e, demandĂ©e sans relĂąche. Un conseil de guerre est saisi, la vĂ©ritĂ© est au bout de ce nouveau procĂšs, nous en sommes convaincus. Jamais nous n’avons voulu autre chose. Il ne nous reste qu’à nous taire et Ă  attendre ; car, la vĂ©ritĂ©, ce n’est pas nous encore qui devons la dire, c’est le conseil de guerre qui doit la faire, Ă©clatante. Et nous n’interviendrions de nouveau que si elle n’en sortait point complĂšte, ce qui est, d’ailleurs, une hypothĂšse inadmissible.

    Mais, la premiĂšre phase Ă©tant terminĂ©e, ce gĂąchis en pleines tĂ©nĂšbres, ce scandale oĂč tant de laides consciences se sont mises Ă  nu, le procĂšs-verbal doit en ĂȘtre dressĂ©, il faut conclure sur elle. Car, dans la tristesse profonde des constatations qui s’imposent, il y a l’enseignement viril, le fer rouge dont on cautĂ©rise les plaies. Songeons-y tous, l’affreux spectacle que nous venons de nous donner Ă  nous-mĂȘmes doit nous guĂ©rir.

    D’abord, la presse.

    Nous avons vu la basse presse en rut, battant monnaie avec les curiositĂ©s malsaines, dĂ©traquant la foule pour vendre son papier noirci, qui cesse de trouver des acheteurs, dĂšs que la nation est calme, saine et forte. Ce sont surtout les aboyeurs du soir, les feuilles de tolĂ©rance qui raccrochent les passants avec leurs titres en gros caractĂšres, prometteurs de dĂ©bauches. Celles-lĂ  n’étaient que dans leur habituel commerce, mais avec une impudence significative.

    Nous avons vu, plus haut dans l’échelle, les journaux populaires, les journaux Ă  un sou, ceux qui s’adressent au plus grand nombre et qui font l’opinion de la foule, nous les avons vus souffler les passions atroces, mener furieusement une campagne de sectaires, tuant dans notre cher peuple de France toute gĂ©nĂ©rositĂ©, tout dĂ©sir de vĂ©ritĂ© et de justice. Je veux croire Ă  leur bonne foi. Mais quelle tristesse, ces cerveaux de polĂ©mistes vieillis, d’agitateurs dĂ©ments, de patriotes Ă©troits, devenus des conducteurs d’hommes, commettant le plus noir des crimes, celui d’obscurcir la conscience publique et d’égarer tout un peuple ! Cette besogne est d’autant plus exĂ©crable qu’elle est faite, dans certains journaux, avec une bassesse de moyens, une habitude du mensonge, de la diffamation et de la dĂ©lation, qui resteront la grande honte de notre Ă©poque.

    Nous avons vu, enfin, la grande presse, la presse dite sĂ©rieuse et honnĂȘte, assister Ă  cela avec une impassibilitĂ©, j’allais dire une sĂ©rĂ©nitĂ© que je dĂ©clare stupĂ©fiante. Ces journaux honnĂȘtes se sont contentĂ©s de tout enregistrer avec un soin scrupuleux, la vĂ©ritĂ© comme l’erreur. Le fleuve empoisonnĂ© a coulĂ© chez eux, sans qu’ils omettent une abomination. Certes, c’est lĂ  de l’impartialitĂ©. Mais quoi ? Ă  peine çà et lĂ  une timide apprĂ©ciation, pas une voix haute et noble, pas une, entendez-vous ! qui se soit Ă©levĂ©e dans cette presse honnĂȘte, pour prendre le parti de l’humanitĂ©, de l’équitĂ© outragĂ©es !

    Et nous avons vu surtout ceci – car au milieu de tant d’horreurs il doit suffire de choisir la plus rĂ©voltante â€“ nous avons vu la presse, la presse immonde continuer Ă  dĂ©fendre un officier français, qui avait insultĂ© l’armĂ©e et crachĂ© sur la nation. Nous avons vu cela, des journaux l’excusant, d’autres ne lui infligeant un blĂąme qu’avec des restrictions. Comment ! il n’y a pas eu un cri unanime de rĂ©volte et d’exĂ©cration ! Que se passe-t-il donc pour que ce crime, qui, Ă  un autre moment, aurait soulevĂ© la conscience publique, en un besoin furieux de rĂ©pression immĂ©diate, ait pu trouver des circonstances attĂ©nuantes, dans ces mĂȘmes journaux si chatouilleux sur les questions de fĂ©lonie et de traĂźtrise ?

    Nous avons vu cela. Et j’ignore ce qu’un tel symptĂŽme a produit chez les autres spectateurs, puisque personne ne parle, puisque personne ne s’indigne. Mais, moi, il m’a fait frissonner, car il rĂ©vĂšle, avec une violence inattendue, la maladie dont nous souffrons. La presse immonde a dĂ©voyĂ© la nation, et un accĂšs de la perversion, de la corruption oĂč elle l’a jetĂ©e, vient d’étaler l’ulcĂšre, au plein jour. Â»

    Zola, qui fut probablement assassinĂ© en raison de son engagement politique, avait parfaitement expliquĂ© pourquoi le dĂ©bat public devait, sans Ă©videmment ĂȘtre contrĂŽlĂ©, obĂ©ir Ă  des rĂšgles de biensĂ©ance, de dignitĂ© et de raison, faute de quoi il deviendrait une foire d’empoigne Ă©crasant les nuances, annihilant toute de demande de mesure, interdisant toute gouvernance Ă©clairĂ©e en favorisant les brutes et les mĂ©dias les plus puissants, avides d’audience mais peut-ĂȘtre aussi de pouvoir. Twitter, qui Ă©tait depuis longtemps dĂ©jĂ  un Ă©gout gĂ©ant, assume depuis qu’il est la propriĂ©tĂ© d’Elon Musk son rĂŽle de vĂ©ritable systĂšme d’irrigation des bouses produites par les influenceurs les plus abjects de la planĂšte. Mais au moins ce positionnement a-t-il un coĂ»t.

    Tous ces gens ont naturellement le droit de penser ce qu’ils veulent, mais toutes les opinions n’ont pas la mĂȘme valeur en raison de la connaissance que l’on a d’un sujet. Il est heureux, par exemple, que je ne sois pas Ă  la tĂȘte d’une banque, d’une charcuterie ou d’un port de marchandises, et c’est pour la mĂȘme raison qu’on ne prĂȘte qu’une attention polie aux commentateurs omniscients qui polluent les plateaux et donnent leur opinion sur tous les sujets qui se prĂ©sentent. On n’écrira jamais assez Ă  quel point certains mĂ©dias, obsĂ©dĂ©s par leur seule audience, ont abandonnĂ© en chemin leur Ă©thique journaliste et la mission d’informer le public.

    La mĂ©diocritĂ© assumĂ©e de ces mĂ©dias a favorisĂ© l’émergence des sites de « rĂ©information Â», tenus par des idĂ©ologues de seconde zone et des citoyens se prĂ©tendant journalistes mais n’en ayant aucune des compĂ©tences. Il ne s’agit pas ici de snobisme ou d’arrogance, mais de mĂȘme que je ne me permettrais pas d’aller expliquer au conducteur de mon train comment il doit nĂ©gocier une entrĂ©e en gare, je ne vois pas au nom de quoi un quidam sans compĂ©tence particuliĂšre irait tancer un chirurgien, une avocate, un plombier ou une pilote d’hĂ©licoptĂšre sous prĂ©texte « qu’il en a le droit Â». Il en a le droit, mais il ferait mieux de s’abstenir.

    Dans une fameuse interview donnĂ©e au quotidien Il Messagero en 2015, Umberto Eco avait parfaitement dĂ©crit ces hordes d’internautes passĂ©es en quelques annĂ©es d’une extrĂ©mitĂ© du comptoir du bar, d’oĂč ils rĂ©galaient une poignĂ©e de consommateurs lassĂ©s de leur science, Ă  une audience parfois Ă©tonnante, et sans commune mesure avec la pertinence de leurs propos – ce que Maxime Haulbert qualifie d’opinion low cost.

    Certains ou certaines font des fortunes avec ces comptes d’influenceurs, dont la qualitĂ© ferait honte au moindre cancre d’une classe de 6e, mais trĂšs peu font avancer l’humanitĂ©. Cette cacophonie est Ă©videmment amplifiĂ©e par les stratĂšges de la Rodina, ces « ingĂ©nieurs du chaos Â» dĂ©crits par Giuliano da Empoli et d’autres observateurs (ici et  lĂ , par exemple), qui s’emploient Ă  casser toute notion de vĂ©ritĂ© et Ă  vanter les faits alternatifs (une façon inutilement policĂ©e de qualifier des mensonges) en accentuant nos divisions.

    Refusant par principe toute forme de rĂ©gulation, les propriĂ©taires des rĂ©seaux sociaux ont en quelques annĂ©es dĂ©montĂ© les systĂšmes qui modĂ©raient, pĂ©niblement, les contenus. Les Ă©quipes de Twitter ont Ă©tĂ© dĂ©mantelĂ©es et X, ainsi renommĂ© aprĂšs un caprice de son propriĂ©taire, charrie dĂ©sormais des torrents d’ordures comme jamais depuis sa crĂ©ation. La libertĂ© d’expression n’y est cependant pas si totale puisque, ĂŽ surprise, certains contenus, notamment ceux liĂ©s aux minoritĂ©s sexuelles, y sont invisibilisĂ©s, sans doute pour ne pas heurter la sensibilitĂ© des ardents dĂ©fenseurs de la famille traditionnelle, mĂąles supposĂ©ment Alpha mais en rĂ©alitĂ© terriblement anxieux. X, en rĂ©alitĂ©, n’a rien d’un rĂ©seau libre, et les mensonges les plus odieux y sont relayĂ©s avec enthousiasme par son IA officielle, Grok, puis par des cohortes d’ignorants trop heureux de voir ainsi confirmĂ©es leurs pires obsessions.

    Le Monde, https://shorturl.at/VAToS

    Le fait que le nom de ce programme Ă©voque en français le couinement d’un pourceau est rĂ©jouissant et, finalement, trĂšs rĂ©vĂ©lateur, comme l’a confirmĂ© la rĂ©vĂ©lation rĂ©cente que des types – oui, forcĂ©ment des hommes, hĂ©las – utilisaient cette IA pour dĂ©nuder virtuellement des femmes. A ce niveau de bassesse, c’est soit de l’art expĂ©rimental soit le signe d’une pathologie mentale.

    Les algorithmes du rĂ©seau favorisent lourdement certains contenus, et le harcĂšlement de masse contre les tenants d’une pensĂ©e sĂ©rieuse y est la norme, tolĂ©rĂ©e sinon encouragĂ©e par X lui-mĂȘme. Dans ce nouveau maxima cloaca, le monde s’est inversĂ© et les ignorants, au lieu de se taire et d’apprendre comme nous l’avons tous fait – et comme nous le faisons encore – s’en prennent aux comptes qui les dĂ©rangent, avec une rage dĂ©cuplĂ©e s’ils sont tenus par des femmes, des juifs, des scientifiques, des journalistes sĂ©rieux ou simplement des citoyens ayant conservĂ© leur conscience. Certains ont choisi de quitter le rĂ©seau pour ne pas contribuer Ă  son fonctionnement, et je les comprends. J’ai pour ma part dĂ©cidĂ© de rester afin de ne pas abandonner le terrain, cette dĂ©marche Ă©tait Ă©videmment symbolique et sans aucun effet sur le flot d’immondices qui se dĂ©verse sur nous sans interruption. « Croyez-moi, les gars, ce n’est pas facile tous les jours Â».

    Le manque de transparence concernant son fonctionnement a logiquement conduit la Commission europĂ©enne Ă  sanctionner X, ce qui a permis de rappeler que l’Union n’était pas moins souveraine que les Etats-Unis et qu’on y Ă©tait attachĂ©, plus qu’ailleurs ces temps-ci, au rĂšgne non seulement de la loi mais de nos lois. Les responsables amĂ©ricains, qui n’ont que le mot souverainetĂ© Ă  la bouche – mais qui viennent d’intervenir au Venezuela sur un caprice, qui lorgnent sur le Groenland, territoire dĂ©pendant d’un de leurs alliĂ©s les plus fidĂšles, ou qui tentent de brader l’Ukraine Ă  la Russie – devraient apprĂ©cier le fait que l’Europe n’aspire qu’à sa complĂšte souverainetĂ©. C’est bien que ce que vous vouliez, les mecs, non ?

    DĂšs le mois d’avril 2023, la Commission avait mis en garde Musk et les rigolos qui gĂšrent X en leur rappelant que la modĂ©ration des contenus mensongers, i.e. de la dĂ©sinformation pour Ă©noncer les faits clairement, n’était nullement optionnelle et en assumant publiquement le fait que la libertĂ© d’expression ne pouvait ĂȘtre sans limite.

    Les textes sont Ă  cet Ă©gard limpides, Ă  l’instar de l’article 11 de la charte de l’Union europĂ©enne des droits fondamentaux, alinĂ©a 2 :

    « L’exercice de ces libertĂ©s comportant des devoirs et des responsabilitĂ©s peut ĂȘtre soumis Ă  certaines formalitĂ©s, conditions, restrictions ou sanctions prĂ©vues par la loi, qui constituent des mesures nĂ©cessaires, dans une sociĂ©tĂ© dĂ©mocratique, Ă  la sĂ©curitĂ© nationale, Ă  l’intĂ©gritĂ© territoriale ou Ă  la sĂ»retĂ© publique, Ă  la dĂ©fense de l’ordre et Ă  la prĂ©vention du crime, Ă  la protection de la santĂ© ou de la morale, Ă  la protection de la rĂ©putation ou des droits d’autrui, pour empĂȘcher la divulgation d’informations confidentielles ou pour garantir l’autoritĂ© et l’impartialitĂ© du pouvoir judiciaire. Â»

    On ne saurait mieux dire.

    Elle fait maintenant un numĂ©ro sexy-comique Ă  Munich. Oh, ce n’est pas trĂšs fin. Elle chevauche une banane gĂ©ante en caoutchouc qui rebondit partout sur la scĂšne du cabaret, le tout accompagnĂ© par des harpes. C’est un peu vulgaire, mais on rigole en mĂȘme temps. On se bourre de quiche et on boit des Ă©normes pintes de biĂšre et on finit en farandole en hurlant des tyroliennes ou en vomissant partout. On ne regrette pas sa soirĂ©e !

    PrĂ©venu il y a presque trois ans, le milliardaire surkĂ©taminĂ© a choisi d’ignorer les reproches d’une puissance souveraine et de poursuivre au nom du sacrosaint free speech sa stratĂ©gie de polarisation extrĂȘme. La soi-disant dĂ©fense sourcilleuse de la libertĂ© d’expression consiste donc Ă  favoriser les propos racistes, les thĂ©ories complotistes, les attaques contre la science et la connaissance, et mĂȘme Ă  faire l’apologie de la violence, et nullement Ă  garantir Ă  chacun un accĂšs Ă  des Ă©changes de points de vue respectueux et mutuellement enrichissants. Il ne s’agit pas de la dĂ©fense d’une libertĂ© fondamentale mais d’une entreprise d’ingĂ©rence ouvertement hostile et fondamentalement contraire Ă  ce qu’est l’Europe.

    Rire au nez des nazis, la premiÚre étape de la résistance

    Lors de son fameux discours de Munich, J.D. Vance a semblĂ© dĂ©fendre la dĂ©mocratie mais il a en rĂ©alitĂ© dĂ©fendu les ingĂ©rences russes en Roumanie en ironisant sur le fait que « si votre dĂ©mocratie peut ĂȘtre dĂ©truite avec quelques centaines de milliers de dollars de publicitĂ© numĂ©rique provenant d’un pays Ă©tranger, alors c’est qu’elle n’était pas trĂšs solide au dĂ©part. Â» De la part d’un type dont le prĂ©sident a Ă©tĂ© Ă©lu une premiĂšre fois grĂące Ă  la Russie, c’est assez raide.

    Surtout, les dirigeants amĂ©ricains ne sont plus en mesure de donner des leçons au monde, en particulier en matiĂšre de dĂ©mocratie ou de respect de la libertĂ© d’expression. Il fut un temps oĂč, malgrĂ© tous ses dĂ©fauts, nombreux et parfois insupportables, et ses crimes – pas si diffĂ©rents des nĂŽtres, cela dit – l’AmĂ©rique Ă©tait un modĂšle, mais ce temps-lĂ  semble dĂ©sormais bien lointain. L’Administration Trump, qui sermonne le monde au sujet de la libertĂ© d’expression, de l’ordre et de la dĂ©mocratie fait exactement le contraire de ce qu’elle professe.

    SupposĂ©ment sĂ»rs d’eux, et Ă©videmment inspirĂ©s par le TrĂšs haut, les dirigeants amĂ©ricains paraissent ainsi excessivement sensibles Ă  la critique et Ă  la moindre pensĂ©e contraire. AccusĂ© par 28 femmes de viols ou d’agressions sexuelles (cf. ici), lourdement condamnĂ© pour avoir diffamĂ© une Ă©crivaine qui l’accusait de viol, Ă©galement condamnĂ© pour avoir tentĂ© de cacher une brĂšve relation avec une actrice pornographique (alors que Melania Ă©tait enceinte, la classe), mĂ©chamment suspectĂ© d’ĂȘtre impliquĂ© dans les horreurs commises par Jeffrey Epstein et rĂ©guliĂšrement accusĂ© de tout faire pour dissimuler la nature exacte de son amitiĂ© avec le milliardaire pĂ©dophile, le prĂ©sident amĂ©ricain entretient de toute Ă©vidence des rapports trĂšs particuliers avec la moitiĂ© de la planĂšte. AssociĂ©s, son sexisme viscĂ©ral et son dĂ©goĂ»t pour la presse donnent des sorties de ce genre :

    Officiellement attachĂ©s Ă  la libertĂ© d’expression, les responsables US ne cessent pourtant de s’en prendre Ă  la presse et d’étouffer les voix qui pensent diffĂ©remment d’eux. Stephen Miller, l’idĂ©ologue que beaucoup comparent Ă  Joseoh Goebbels, a appelĂ© au mois de dĂ©cembre dernier au licenciement de producteurs de CBS Ă  la suite de la diffusion d’un reportage qui lui avait dĂ©plu. On se souviendra Ă©galement des pressions exercĂ©es sur la mĂȘme chaĂźne ayant abouti Ă  la fin annoncĂ©e du Colbert Show, et donc Ă  des attaques de plus en plus cinglantes en retour de la part du prĂ©sentateur

    L’émission de Jimmy Kimmel a Ă©galement fait l’objet d’attaques de la part des autoritĂ©s, jusqu’ĂȘtre briĂšvement interrompue au mois de septembre dernier aprĂšs les propos parfaitement justifiĂ©s – et donc exaspĂ©rants pour les fragiles de la Maison blanche – que l’humoriste avait tenus au sujet de Charlie Kirk, un influenceur sĂšchement rappelĂ© Ă  Dieu qui en France aurait Ă©tĂ© fichĂ© S et sans doute poursuivi par la justice mais qui fait l’objet d’un culte fervent aux Etats-Unis dans des milieux que Will McAvoy qualifia avec clairvoyance, dĂšs 2012, de Taliban amĂ©ricains. On a les idoles qu’on mĂ©rite.

    Tout le monde n’a pas l’ñme d’un paillasson et les prĂ©sentateurs amĂ©ricains visĂ©s par la secte Trump ont donc ripostĂ© aux attaques de Donald Trump :

    Kimmel, qui n’a pas peur, ne relĂąche d’ailleurs pas la pression. Ses propos, aussi pertinents et amusants soient-ils, n’ont cependant aucune portĂ©e au-delĂ  du cercle de celles et ceux qui sont dĂ©jĂ  convaincus que Donald Trump fait tout ce qu’il peut pour ĂȘtre qualifiĂ© de fasciste et qu’une partie de son Ă©lectorat l’approuve. GavĂ©s aux mensonges, coincĂ©s dans une bulle cognitive gĂ©ante, les Ă©lecteurs de Donald Trump sont insensibles depuis longtemps Ă  la raison.

    La dĂ©fense de la libertĂ© d’expression, et donc de la dĂ©mocratie, devrait aussi passer par le respect de la justice, composante essentielle d’un rĂ©gime dĂ©mocratique. Donald Trump, condamnĂ© Ă  plusieurs reprises, n’en a cure, tout comme il se moque bien des alliĂ©s historiques de son pays. En raison de la dĂ©cision de la Cour pĂ©nale internationale (CPI) d’inculper le Premier ministre Benyamin Netanyahou de crimes de guerre et de crimes contre l’humanitĂ©, les Etats-Unis, dont la diplomatie n’a plus aucune barriĂšre morale, ont dĂ©cidĂ© de sanctionner les magistrats de La Haye, dont un Français, Nicolas Guillou.

    Ne comptant pas s’arrĂȘter en si bon chemin, l’Administration Trump a ensuite sanctionnĂ© plusieurs personnalitĂ©s europĂ©ennes, dont l’ancien commissaire Thierry Breton, en raison de leur rĂŽle dans les mesures de rĂ©gulation. Les autoritĂ©s amĂ©ricaines, sans surprise, reprochent Ă  ces responsables de contribuer Ă  censurer les opinions qui les dĂ©rangent alors qu’il s’agit, encore et toujours, de ne pas laisser le champ libre aux entrepreneurs de haine comme Peter Thiel, un autre milliardaire sud-africain, Ă©levĂ© pour sa part dans une communautĂ© d’admirateurs d’Adolf Hitler et obsĂ©dĂ© depuis quelques annĂ©es par la figure de l’AntĂ©christ. Un milliardaire nazi millĂ©nariste, conseiller et financier de l’homme le plus puissant du monde ? On ne voit pas ce qui pourrait mal se passer, n’est-ce pas ? A ce stade, il est sans doute inutile de rappeler que ce brave garçon a en plus cofondĂ© Palantir et fait affaire avec nous.

    Ayant manifestement renoncĂ© Ă  toute dĂ©cence, les Etats-Unis Ă©tudieraient mĂȘme Ă  prĂ©sent, selon Der Spiegel, la mise en Ɠuvre de sanctions contre les magistrats français ayant condamnĂ© Marine Le Pen ou contre leurs confrĂšres allemands enquĂȘtant sur l’AfD. Quelle est la valeur d’une politique censĂ©e dĂ©fendre la libertĂ© quand on sanctionne des justices indĂ©pendantes ?

    La rĂ©ponse, qui est dans la question, trouve de nombreuses illustrations Ă  Washington mĂȘme et dans les rues amĂ©ricaines. A peine Ă©lu, le nouveau prĂ©sident amĂ©ricain, Caligula avec une perruque blonde, a entrepris un marathon de grĂąces accordĂ©es en prioritĂ© Ă  ses partisans. DĂ©but dĂ©cembre 2025, 1.800 personnes avaient ainsi bĂ©nĂ©ficiĂ© de la magnanimitĂ© de Donald Trump.

    Parmi les heureux bĂ©nĂ©ficiaires de ces grĂąces figuraient presque tous les insurgĂ©s du 6 janvier 2021, partisans Ă©namourĂ©s du prĂ©sident Trump persuadĂ©s que l’élection avait Ă©tĂ© truquĂ©e et qui tentaient de prendre le Capitole d’assaut. VĂ©ritable meute d’abrutis gavĂ©s aux rĂ©seaux sociaux et aux mensonges complotistes d’une certaine presse sans boussole, ces Ă©meutiers avaient Ă©videmment subi les foudres de la justice tandis que l’attaque elle-mĂȘme faisait l’objet d’une sĂ©rie d’enquĂȘtes serrĂ©es, par le SĂ©nat comme par le FBI. Celles-ci concluaient toutes Ă  l’écrasante responsabilitĂ© de Trump et de quelques autres dans cette tentative de coup d’État, mais le site officiel de la Maison blanche accuse dĂ©sormais les DĂ©mocrates et la police du Capitole d’avoir provoquĂ© les violences et reprend les accusations infondĂ©es d’une « Ă©lection volĂ©e en 2020 Â». Il est finalement assez logique que tous ces types, masculinistes frustrĂ©s (plĂ©onasme ?), inversent les rĂŽles et blĂąment les victimes en se donnant le beau rĂŽle.

    La dĂ©fense de la libertĂ© d’expression revient pour ces gens Ă  favoriser des mensonges Ă©hontĂ©s et ils nous reprochent en plus de ne pas gober ces derniers. L’élection de 2020 a Ă©tĂ© certifiĂ©e, les Ă©meutiers de 2021 n’ont nullement Ă©tĂ© provoquĂ©s, et parmi eux se trouvait d’ailleurs une apprĂ©ciable quantitĂ© de sales mecs Ă  nouveau arrĂȘtĂ©s, certains d’entre eux pour des faits de pĂ©dophilie. Pour un peu, on dirait qu’il s’agit d’une nouvelle politique publique dont l’exemple viendrait d’en haut.

    Les grĂąces prĂ©sidentielles sont devenues si problĂ©matiques que certains se demandent mĂȘme si le prĂ©sident, pour lequel un sou est un sou, ne monnayerait pas ses indulgences. Il paraĂźt que ça s’est dĂ©jĂ  fait. Quoi qu’il en soit, ces grĂąces suivent des logiques autres qu’humanitaires, comme en tĂ©moigne le pardon accordĂ© Ă  l’ancien prĂ©sident du Honduras Juan Orlando HernĂĄndez, narcotrafiquant de premier plan condamnĂ© Ă  45 ans de prison par la justice amĂ©ricaine. NicolĂĄs Maduro peut donc garder espoir, mĂȘme si on ne lui souhaite guĂšre de bien. AprĂšs tout, on sait ce qu’il faut penser des chefs d’État qui ont le soutien et l’admiration des Nains soumis et du Lider minimo.

    Ce rapport trĂšs particulier avec la justice et le droit de ces farouches dĂ©fenseurs de la dĂ©mocratie est illustrĂ© par les crimes que commettent chaque jour les gros bras du Service des douanes et de l’immigration (ICE). Organisme peu connu et qui a sans nul doute son utilitĂ© quand il est correctement commandĂ©, cette agence a provoquĂ© la mort de 32 personnes en 2025, et a dĂ©jĂ  tuĂ© deux fois en 2026, une premiĂšre fois Ă  Los Angeles dans la nuit du 31 dĂ©cembre au 1er janvier, une deuxiĂšme fois Ă  Minneapolis le 7 janvier.

    Face au tollĂ© et Ă  l’Ă©vidence de ce nouveau crime, les autoritĂ©s fĂ©dĂ©rales amĂ©ricaines ont mis en Ɠuvre une stratĂ©gie dĂ©jĂ  observĂ©e mille fois en Russie, en Iran, et en rĂ©alitĂ© Ă  peu prĂšs partout. Elles ont d’abord essayĂ© de nous faire croire que la victime, Renee Nicole Good, relevait du terrorisme intĂ©rieur, ce qui s’est rĂ©vĂ©lĂ© parfaitement faux et a confirmĂ© que l’Administration Trump ne connaissait aucune limite dans le mensonge et l’abjection. Elles ont aussi dessaisi les autoritĂ©s locales de l’enquĂȘte au profit du FBI (dont il faut rappeler qu’il est dirigĂ© par un agent d’influence pro-Kremlin aux capacitĂ©s cognitives manifestement modestes, ceci expliquant sans doute cela).

    Donald Trump, dont l’élĂ©gance naturelle rappelle celle du comte de Grantham, a justifiĂ© cette dĂ©cision en accusant les dites autoritĂ©s d’ĂȘtre corrompues. Reconnaissons que le cher homme sait de quoi il parle, mĂȘme si ça n’a Ă©videmment convaincu personne. Pour faire bonne mesure, J.D. Vance, toujours dans les bons coups, a relayĂ© les accusations selon lesquelles Mme Good avait essayĂ© de rouler sur le policier qui l’a abattu – ce que les images dĂ©mentent sans la moindre ambiguĂŻtĂ© – . Il a ensuite indiquĂ© que les membres du le Service des douanes et de l’immigration bĂ©nĂ©ficiaient du soutien de l’ensemble de l’Administration, Ă  commencer par celui du prĂ©sident et que ses membres disposaient d’une immunitĂ© totale. « Et lĂ , moi je dis chapeau Â», aurait sĂ»rement conclu M. Morel.

    L’escalade verbale et juridique des collaborateurs de Donald Trump, incapables d’argumenter ou mĂȘme de raisonner, a Ă©tĂ© directement provoquĂ©e par une presse libre, capable de trouver des experts – des vrais –, de dĂ©cortiquer les faits, de porter la contradiction avec calme et sĂ©rieux sans ĂȘtre impressionnĂ©e par les mensonges ou les coups de menton et de remplir sa mission d’information du public. Au travail des journalistes a ainsi Ă©tĂ© opposĂ©e l’habituelle litanie de mensonges et d’accusations sans fondement, aussi bien par conviction que pour nourrir la machine mĂ©diatique. Comme le signalait cruellement Olivier Schmitt sur Twitter, nous sommes passĂ©s en un rien de temps de la dĂ©fense de la libertĂ© d’expression au soutien Ă  l’élimination extrajudiciaire de civils amĂ©ricains dans les rues. Si vous trouvez que c’est un progrĂšs, vous devriez vraiment dĂ©mĂ©nager en Russie, ou sinon postuler auprĂšs de la porte-parole de la Maison blanche, la pĂ©tulante Karoline Leavitt, qui semble ĂȘtre la fille – on n’ose dire spirituelle – d’Adolfo Ramirez :

    Le blanc-seing accordĂ© Ă  ICE est d’autant plus inquiĂ©tant que 75.000 des 220.000 personnes arrĂȘtĂ©es par ses soins – un tiers ! – au cours des 9 premiers mois de la prĂ©sidence Trump n’avaient aucun passĂ© criminel. Aucun. Et il arrive aussi, rĂ©guliĂšrement, que des citoyens amĂ©ricains soient arrĂȘtĂ©s et placĂ©s en dĂ©tention simplement en raison de la couleur de leur peau ou parce que les agents de l’immigration, peut-ĂȘtre en raison de leur analphabĂ©tisme, n’ont pas prĂȘtĂ© attention Ă  leur carte d’identitĂ©. La dĂ©fense de la libertĂ©, on vous dit, par des gens qui arrĂȘtent abusivement, font disparaĂźtre, tuent, mentent, et Ă©tablissent des listes, non pas de suspects, mais d’opposants.

    Bla bla bla bla bla… C’est marrant, c’est toujours les nazis qui ont le mauvais rĂŽle… Nous sommes en 1955, Herr Bramard ! On peut avoir une deuxiĂšme chance ?! Merci…

    DĂ©fenseurs de la libertĂ© d’expression, les partisans de Donald Trump interdisent les livres Ă  tour de bras en les accusant d’ĂȘtre « woke Â» (comprendre, pas racistes, pas homophobes, pas sexistes, pas complotistes, pas antisĂ©mites, pas militaristes, etc.). Parmi les ouvrages retirĂ©s des mains des AmĂ©ricains figurent des classiques de la littĂ©rature mondiale, dont la faute est manifestement de dĂ©noncer le nazisme ou les rĂ©gimes totalitaires ou de valoriser des personnages fĂ©minins. Tous ces gens veulent la libertĂ© d’expression, mais pour eux seulement, et ils vous la retirent dĂšs qu’ils le peuvent. Le nombre d’ouvrages interdits et retirĂ©s des bibliothĂšques amĂ©ricaines ne cesse d’augmenter jusqu’à ce que cette politique de censure devienne une mĂ©thode Ă©ducative presque normale dans un pays plus que jamais rongĂ© par la bigoterie, la superstition et le refus croissant du savoir. OĂč est la libertĂ© d’expression quand on empĂȘche le public de lire « Maus », le chef-d’Ɠuvre d’Art Spiegelman ?

    VoilĂ  qui nous ramĂšne Ă  Émile Zola et Ă  la suite de son article :

    « L’antisĂ©mitisme, maintenant.

    Il est le coupable. J’ai dĂ©jĂ  dit combien cette campagne barbare, qui nous ramĂšne de mille ans en arriĂšre, indigne mon besoin de fraternitĂ©, ma passion de tolĂ©rance et d’émancipation humaine. Retourner aux guerres de religion, recommencer les persĂ©cutions religieuses, vouloir qu’on s’extermine de race Ă  race, cela est d’un tel non-sens, dans notre siĂšcle d’affranchissement, qu’une pareille tentative me semble surtout imbĂ©cile. Elle n’a pu naĂźtre que d’un cerveau fumeux, mal Ă©quilibrĂ© de croyant, que d’une grande vanitĂ© d’écrivain longtemps inconnu, dĂ©sireux de jouer Ă  tout prix un rĂŽle, fĂ»t-il odieux. Et je ne veux pas croire encore qu’un tel mouvement prenne jamais une importance dĂ©cisive en France, dans ce pays de libre examen, de fraternelle bontĂ© et de claire raison.

    Pourtant, voilĂ  des mĂ©faits terribles. Je dois confesser que le mal est dĂ©jĂ  trĂšs grand. Le poison est dans le peuple, si le peuple entier n’est pas empoisonnĂ©. Nous devons Ă  l’antisĂ©mitisme la dangereuse virulence que les scandales du Panama ont prise chez nous. Et toute cette lamentable affaire Dreyfus est son Ɠuvre : c’est lui seul qui a rendu possible l’erreur judiciaire, c’est lui seul qui affole aujourd’hui la foule, qui empĂȘche que cette erreur ne soit tranquillement, noblement reconnue, pour notre santĂ© et pour notre bon renom. Était-il rien de plus simple, de plus naturel que de faire la vĂ©ritĂ©, aux premiers doutes sĂ©rieux, et ne comprend-on pas, pour qu’on en soit arrivĂ© Ă  la folie furieuse oĂč nous en sommes, qu’il y a forcĂ©ment lĂ  un poison cachĂ© qui nous fait dĂ©lirer tous ?

    Ce poison, c’est la haine enragĂ©e des juifs, qu’on verse au peuple, chaque matin, depuis des annĂ©es. Ils sont une bande Ă  faire ce mĂ©tier d’empoisonneurs, et le plus beau, c’est qu’ils le font au nom de la morale, au nom du Christ, en vengeurs et en justiciers. Et qui nous dit que cet air ambiant oĂč il dĂ©libĂ©rait, n’a pas agi sur le conseil de guerre ? Un juif traĂźtre, vendant son pays, cela va de soi. Si l’on ne trouve aucune raison humaine expliquant le crime, s’il est riche, sage, travailleur, sans aucune passion, d’une vie impeccable, est-ce qu’il ne suffit pas qu’il soit juif ?

    Aujourd’hui, depuis que nous demandons la lumiĂšre, l’attitude de l’antisĂ©mitisme est plus violente, plus renseignante encore. C’est son procĂšs qu’on va instruire, et si l’innocence d’un juif Ă©clatait, quel soufflet pour les antisĂ©mites ! Il pourrait donc y avoir un juif innocent ? Puis, c’est tout un Ă©chafaudage de mensonges qui croule, c’est de l’air, de la bonne foi, de l’équitĂ©, la ruine mĂȘme d’une secte qui n’agit sur la foule des simples que par l’excĂšs de l’injure et l’impudence des calomnies.

    VoilĂ  encore ce que nous avons vu, la fureur de ces malfaiteurs publics, Ă  la pensĂ©e qu’un peu de clartĂ© allait se faire. Et nous avons vu aussi, hĂ©las ! le dĂ©sarroi de la foule qu’ils ont pervertie, toute cette opinion publique Ă©garĂ©e, tout ce cher peuple des petits et des humbles, qui court sus aux juifs aujourd’hui, et qui demain ferait une rĂ©volution pour dĂ©livrer le capitaine Dreyfus, si quelque honnĂȘte homme l’enflammait du feu sacrĂ© de la justice.

    Enfin, les spectateurs, les acteurs, vous et moi, nous tous.

    Quelle confusion, quel bourbier sans cesse accru ! Nous avons vu la mĂȘlĂ©e des intĂ©rĂȘts et des passions s’enfiĂ©vrer de jour en jour, des histoires ineptes, des commĂ©rages honteux, les dĂ©mentis les plus impudents, le simple bon sens souffletĂ© chaque matin, le vice acclamĂ©, la vertu huĂ©e, toute une agonie de ce qui fait l’honneur et la joie de vivre. Et l’on a fini par trouver cela hideux. Certes ! mais qui avait voulu ces choses, qui les traĂźnait en longueur ? Nos maĂźtres, ceux qui, avertis depuis plus d’un an, n’avaient rien osĂ© faire. On les avait suppliĂ©s, leur prophĂ©tisant, phase par phase, le terrifiant orage qui s’amoncelait. L’enquĂȘte, ils l’avaient faite ; le dossier, ils l’avaient entre les mains. Et, jusqu’à la derniĂšre heure, malgrĂ© des adjurations patriotiques, ils se sont entĂȘtĂ©s dans leur inertie, plutĂŽt que de prendre eux-mĂȘmes l’affaire en main, pour la limiter, quittes Ă  sacrifier tout de suite les individualitĂ©s compromises. Le fleuve de boue a dĂ©bordĂ©, comme on le leur avait prĂ©dit, et c’est leur faute.

    Nous avons vu des Ă©nergumĂšnes triompher en exigeant la vĂ©ritĂ© de ceux qui disaient la savoir, lorsque ceux-ci ne pouvaient la dire, tant qu’une enquĂȘte restait ouverte. La vĂ©ritĂ©, elle a Ă©tĂ© dite au gĂ©nĂ©ral chargĂ© de cette enquĂȘte, et lui seul a eu mission de la faire connaĂźtre. La vĂ©ritĂ©, elle sera dite encore au juge instructeur, et il aura, seule qualitĂ© pour l’entendre, pour baser sur elle son acte de justice. La vĂ©ritĂ© ! quelle conception avez-vous d’elle, dans une pareille aventure, qui Ă©branle toute une vieille organisation, pour croire qu’elle est un objet simple et maniable, qu’on promĂšne dans le creux de sa main et qu’on met Ă  volontĂ© dans la main des autres, telle qu’un caillou ou qu’une pomme ? La preuve, ah ! oui, la preuve qu’on voulait lĂ , tout de suite, comme les enfants veulent qu’on leur montre le vent qui passe. Soyez patients, elle Ă©clatera, la vĂ©ritĂ© ; mais il y faudra tout de mĂȘme un peu d’intelligence et de probitĂ© morale.

    Nous avons vu une basse exploitation du patriotisme, le spectre de l’étranger agitĂ© dans une affaire d’honneur qui regarde la seule famille française. Les pires rĂ©volutionnaires ont clamĂ© qu’on insultait l’armĂ©e et ses chefs, lorsque, justement, on ne veut que les mettre hors de toute atteinte, trĂšs haut. Et, en face des meneurs de foule, des quelques journaux qui ameutent l’opinion, la terreur a rĂ©gnĂ©. Pas un homme de nos assemblĂ©es n’a eu un cri d’honnĂȘte homme, tous sont restĂ©s muets, hĂ©sitants, prisonniers de leurs groupes, tous ont eu peur de l’opinion, dans la prĂ©vision inquiĂšte sans doute des Ă©lections prochaines. Ni un modĂ©rĂ©, ni un radical, ni un socialiste, aucun de ceux qui ont la garde des libertĂ©s publiques, ne s’est levĂ© encore pour parler selon sa conscience. Comment voulez-vous que le pays sache son chemin, dans la tourmente, si ceux-lĂ  mĂȘmes qui se disent ses guides, se taisent, par tactique de politiciens Ă©troits, ou par crainte de compromettre leurs situations personnelles ?

    Et le spectacle a Ă©tĂ© si lamentable, si cruel, si dur Ă  notre fiertĂ©, que j’entends rĂ©pĂ©ter autour de moi : « La France est bien malade pour qu’une pareille crise d’aberration publique puisse se produire. » Non ! elle n’est que dĂ©voyĂ©e, hors de son cƓur et de son gĂ©nie. Qu’on lui parle humanitĂ© et justice, elle se retrouvera toute, dans sa gĂ©nĂ©rositĂ© lĂ©gendaire.

    Le premier acte est fini, le rideau est tombĂ© sur l’affreux spectacle. EspĂ©rons que le spectacle de demain nous rendra courage et nous consolera.

    J’ai dit que la vĂ©ritĂ© Ă©tait en marche et que rien ne l’arrĂȘterait. Un premier pas est fait, un autre se fera, puis un autre, puis le pas dĂ©cisif. Cela est mathĂ©matique.

    Pour le moment, dans l’attente de la dĂ©cision du conseil de guerre, mon rĂŽle est donc terminĂ© ; et je dĂ©sire ardemment que, la vĂ©ritĂ© Ă©tant faite, la justice rendue, je n’aie plus Ă  lutter pour elles. Â»

    Il y a quelques mois, peut-ĂȘtre par dĂ©sƓuvrement, le nouvel ambassadeur des Etats-Unis en France, Charles Kushner, nous a sermonnĂ©s au sujet de la supposĂ©e faiblesse de la lutte contre l’antisĂ©mitisme dans notre pays. Fils d’un rescapĂ© de la Shoah, M. Kushner est plus qu’en droit de s’alarmer de la croissance des actes antisĂ©mites en France, et nous nous alarmons avec lui. Beau-pĂšre de la fille du prĂ©sident amĂ©ricain, l’ambassadeur reste en revanche d’une admirable discrĂ©tion au sujet de la situation dans son propre pays, des opinions de son bienfaiteur et surtout des Ă©lecteurs de ce-dernier. Vous dĂ©testez les antisĂ©mites ? Nous aussi. Vous haĂŻssez les nazis ? Vous avez raison et nous les haĂŻssons aussi. Mais alors comment expliquer que tant de soutiens du beau-pĂšre de votre fils – la famille, donc – soient des sympathisants nazis et que vous n’en disiez rien ?

    L’antisĂ©mitisme n’est Ă©videmment pas chose nouvelle aux Etats-Unis, et il tue lĂ -bas comme ici. En 1984, un animateur radio nommĂ© Alan Berg a, par exemple, Ă©tĂ© assassinĂ© Ă  Denver par une milice d’extrĂȘme-droite, The Order, raciste, antisĂ©mite, complotiste, ultraconservatrice, et dĂ©sireuse de renverser le gouvernement. L’histoire du mouvement a Ă©tĂ© racontĂ©e par deux journalistes,  Kevin Flynn et Gary Gerhardt, dans un livre (non traduit en français), The Silent Brotherhood: Inside America’s Racist Underground, paru en 1989, et l’affaire Berg a Ă©tĂ© portĂ©e Ă  l’écran en 2024 dans un film de trĂšs bonne facture rĂ©alisĂ© par Justin Kurzel, The Order :

    Le film de Kurzel dĂ©crit de façon saisissante les origines religieuses et politiques de cette violence, mais c’est Ă©videmment Costa-Gavras, dans La Main droite du diable (1988) qui dĂ©crit le mieux ces communautĂ©s rurales traditionnalistes, racistes, complotistes, ignorantes du monde, dĂ©truites par la crise Ă©conomique, et dont la colĂšre inextinguible est utilisĂ©e par des idĂ©ologues et des entrepreneurs de violence.

    Tous ces hommes blancs en colĂšre, organisĂ©s en milices surarmĂ©es, weekend warriors gonflĂ©s aux stĂ©roĂŻdes et Ă  la Bud light, vous les avez vus Ă  Charlottesville en 2017, dans les couloirs du parlement du Michigan en 2020 et Ă©videmment au Capitole en 2021. ManipulĂ©s par Donald Trump, qui n’a jamais cessĂ© de les inciter Ă  la violence et Ă  la sĂ©dition sans jamais l’assumer ; considĂ©rĂ©s depuis longtemps, sur la base des simples faits, comme bien plus dangereux aux États-Unis que les groupes jihadistes (qui pourtant ne sont pas des poĂštes) ; auteurs d’attentats ou de projets sidĂ©rants, tous ces braves garçons, initialement rĂ©unis dans des groupes des milices aux noms pompeux, forment Ă  prĂ©sent l’ossature des escadrons d’ICE qui terrorisent les villes amĂ©ricaines. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles ils cachent leur visage comme des membres d’unitĂ©s d’élite (ce qu’ils ne sont pas), ou comme des brutes n’assumant pas leurs actes (ce qu’ils sont), et sachant que ce qu’ils font est Ă  la fois illĂ©gal et profondĂ©ment rĂ©pugnant.

    Tous ces charmants bambins sont d’un antisĂ©mitisme forcenĂ©, mais ça n’a pas empĂȘchĂ©, M. l’ambassadeur, votre prĂ©sident, de gracier ceux d’entre eux qui avaient Ă©tĂ© condamnĂ©s pour leur implication dans le putsch ratĂ© du 6 janvier 2021. Robert Keith Packer, par exemple, qui s’était fait remarquer pour ses goĂ»ts vestimentaires du meilleur goĂ»t, a ainsi bĂ©nĂ©ficiĂ© de la magnanimitĂ© bien connue de Donald Trump en 2025. Le cher homme n’est pas aussi comprĂ©hensif Ă  l’égard de ses opposants, cibles d’enquĂȘtes sans fondement.

    Faut pas se le cacher, on est loin de Band of Brothers ; https://shorturl.at/OPc1Z

    Quelles que soient les remontrances de la diplomatie amĂ©ricaine, il est manifeste qu’une proportion affolante de soutiens du prĂ©sident Trump est antisĂ©mite et que cela ne semble guĂšre le gĂȘner. Au mois de novembre 2024, Ă  quelques jours du scrutin prĂ©sidentiel, Chris Hood, le patron du National Socialist Club (NSC-131) (qui dispose sans surprise de relais en Europe), lui a apportĂ© son soutien. Nick Fuentes, la nouvelle coqueluche des jeunes AmĂ©ricains aprĂšs l’assassinat de Charlie Kirk, a lui aussi, un temps, soutenu Trump avant de le trouver un peu mou. C’est dire.

    On ne s’attardera pas sur le fait que Kirk, dont la place Ă©tait soit Ă  l’asile soit en prison, et Ă©videmment certainement pas Ă  la morgue, ait Ă©tĂ© une telle source d’inspiration pour une partie de la planĂšte. Son antisĂ©mitisme, mĂątinĂ© de complotisme, n’avait rien de mystĂ©rieux, et le documentaire de France 5 consacrĂ© Ă  J.D. Vance, Ă©crit par Thomas SnĂ©garoff et l’ami David Thomson, met parfaitement en lumiĂšre les liens de cet influenceur – il est impossible dans son cas de parler d’intellectuel – avec le vice-prĂ©sident amĂ©ricain.

    Kirk Ă©tait, qui en doutait ?, un partisan acharnĂ© de la libertĂ© d’expression telle que la conçoivent les extrĂ©mistes de tous bords : vous avez le droit de dire les pires horreurs, et ceux qui ne sont pas d’accord, pointent vos erreurs ou dĂ©voilent vos mensonges ne sont que des censeurs. La mort de Charlie Kirk a Ă©tĂ©, Ă  cet Ă©gard, l’occasion pour la Maison blanche d’illustrer cette vision trĂšs particuliĂšre de la libertĂ© d’expression, et de simples citoyens ont Ă©tĂ© sanctionnĂ©s pour avoir rappelĂ© que les prĂȘcheurs de haine finissent rarement dans leur lit. Cela dit, Staline est mort sur un tapis, quand on y pense.

    Les leçons de dĂ©mocratie de J.D. Vance sont Ă  la fois d’une importance capitale pour ce qu’elles disent mais aussi dĂ©nuĂ©es de la moindre valeur. La libertĂ© d’expression vantĂ©e par l’Administration amĂ©ricaine flatte les pires instincts d’une sociĂ©tĂ© chauffĂ©e Ă  blanc par des rĂ©seaux sociaux devenus les plus puissants outils de propagande de l’histoire. Les propos racistes et antisĂ©mites s’y dĂ©versent sans discontinuer, et l’ampleur du flux dit tout.

    Sacré Roland, toujours le mot pour rire.

    Cette haine est tellement consubstantielle au trumpisme qu’elle est mĂȘme dĂ©battue publiquement, en toute dĂ©contraction, comme s’il s’agissait d’un programme Ă©conomique. Le nationalisme blanc au pouvoir aux Etats-Unis est irriguĂ© par le nazisme. On trouve des tatouages nazis sur les nuques de gars d’ICE, le DĂ©partement de sĂ©curitĂ© intĂ©rieure (DHS) s’inspire de slogans nazis et le chef de la police aux frontiĂšres Gregory Bovino (pas de calembours, merci) se pavane dans les rues dĂ©guisĂ© en dignitaire nazi :

    Elon Musk, qui fut quelques mois un des responsables les plus en vue l’Administration Trump, a, en un seul geste, dit l’essentiel. L’absence de rĂ©gulation de la parole publique fait le lit de la haine, et cette haine est le programme politique des propriĂ©taires des rĂ©seaux sociaux. L’antisĂ©mitisme est alimentĂ© par les tenants d’une expression sans contrainte dont le but est de nous faire nous entretuer. Le fait qu’il soit possible de confondre les journalistes d’investigation et les lanceurs d’alerte avec Riri, qui explique que la tragĂ©die de Crans-Montana est due Ă  une secte satanique israĂ©lienne (ne riez pas) ou que les vaccins n’ont jamais sauvĂ© personne, constitue un recul majeur et un enjeu vital. Il n’est pas hĂ©las certain qu’il y ait une solution, ou mĂȘme que nous soyons de taille.

  • « Lie to me/And tell me everything is alright » (« Lie to me », Jonny Lang)

    « Lie to me/And tell me everything is alright » (« Lie to me », Jonny Lang)

    Commençons par rappeler quelques Ă©vidences en ces temps troublĂ©s. Les journalistes doivent pouvoir travailler librement afin de nous informer et de nous prĂ©senter la complexitĂ© du monde. La libertĂ© de la presse ne se discute pas, ne se nĂ©gocie pas et ne s’achĂšte pas. Celles et ceux qui menacent les journalistes, qui les injurient et les accusent de tous les maux montrent leur vrai visage et abĂźment la dĂ©mocratie. De leurs cĂŽtĂ©s, les journalistes et les organes qui les emploient doivent aux citoyens de la rigueur, aussi bien dans la vĂ©rification des faits qu’ils exposent que dans l’analyse qu’ils en font. Il s’agit d’une forme de pacte entre eux et nous, et ce pacte permet Ă©videmment d’exposer des opinions. Il est parfaitement possible d’interprĂ©ter diffĂ©remment un mĂȘme Ă©vĂ©nement, sans mentir, selon qu’on Ă©crit pour Le Figaro ou pour LibĂ©ration – et lire les deux versions est souvent enrichissant.

    Ces platitudes Ă©tant Ă©noncĂ©es, on peut y apporter une poignĂ©e de nuances, par exemple en prĂ©cisant que le journalisme d’opinion doit s’assumer comme tel et qu’il n’est pas censĂ© dissimuler des faits gĂȘnants ou en monter d’autres en Ă©pingle (pro trip : sinon, ce n’est plus du journalisme mais de la propagande). C’est Ă  ce titre qu’un rĂ©cent reportage de France 2 consacrĂ© Ă  la vie Ă  Marioupol sous le joug russe s’est rĂ©vĂ©lĂ© particuliĂšrement troublant. La tĂ©lĂ©vision publique s’était bien sĂ»r dĂ©jĂ  intĂ©ressĂ©e au sort de la ville, comme ici l’annĂ©e derniĂšre, et dĂ©jĂ  avec un ton Ă©tonnamment bienveillant.

    Une fois de plus, il n’est pas question ici de faire un procĂšs en sorcellerie aux auteurs du reportage incriminĂ©, mais les citoyens-spectateurs ont le droit de s’interroger sur la ligne dĂ©fendue et de s’étonner de ce qu’ils voient et entendent. De fait, les trois minutes consacrĂ©es par France 2 Ă  Marioupol depuis sa prise par l’armĂ©e russe ont de quoi faire frĂ©mir mĂȘme les plus blasĂ©s. Que la Russie tente de transformer la citĂ© en vitrine ? Soit. La Rodina n’est, aprĂšs tout, pas le premier envahisseur Ă  vouloir nous faire prendre des vessies pour des lanternes en dĂ©montrant Ă  quel point son agression a Ă©tĂ© bĂ©nĂ©fique pour sa victime – qui de toute façon l’a bien cherchĂ©.

    « Les vacances de Vladimir Poirot »

    C’est sans doute ce qui dĂ©range le plus dans ce reportage. Les journalistes ont Ă©videmment raison de montrer les efforts de la Russie pour restaurer Marioupol, mais une mise en perspective n’aurait pas Ă©tĂ© de trop, notamment pour mettre en Ă©vidence la nature de la dĂ©marche russe, qui relĂšve bien plus de la mise en scĂšne que de l’humanitaire. En trois minutes, on n’entend ainsi pas parler d’occupation, alors que c’est Ă©videmment le cas. La vie quotidienne des habitants – de nationalitĂ© ukrainienne, doit-on le rappeler – sous domination russe ? Idyllique, cela va sans dire. Il n’est pas non plus fait mention de la pression des services de sĂ©curitĂ© (forte ? inexistante ? mystĂšre) sur la population, ou du comportement de l’armĂ©e russe, peu connue pour son respect des civils et surtout des civiles.

    Le sentiment qui se dĂ©gage des images est celui d’une normalitĂ© restaurĂ©e sous le drapeau bienveillant de la Sainte Rodina, et mĂȘme la vague idĂ©e que l’appartenance de la ville et de la rĂ©gion Ă  l’Ukraine Ă©tait en fin de compte une anomalie enfin rĂ©sorbĂ©e. Cette thĂšse est mise en avant par le choix troublant des personnes interrogĂ©es, dont les citations valent leur pesant de vodka frelatĂ©e ou mĂȘme de cirage fondu :

    « Si vous regardez l’histoire, vous verrez que Marseille appartient Ă  la GrĂšce et Rouen au Danemark »

    Évidemment, m’objectera-t-on avec raison, la vie continue malgrĂ© la guerre et les habitants de Marioupol ont le droit d’aller Ă  la plage, de manger des glaces, de se promener en famille et de s’aimer. Certes, mais est-ce vraiment tout ?

    Quelques jours avant la diffusion du reportage de France 2, l’AFP sortait ainsi une dĂ©pĂȘche sensiblement plus lucide au sujet de la ville. Cette fois, il y Ă©tait question de spoliations en sĂ©rie, de coupures de courant, de pressions sur les habitants qui osaient Ă©mettre des opinions dĂ©sagrĂ©ables – un peu comme dans un congrĂšs de Nains soumis – et mĂȘme de l’inauguration d’un musĂ©e Jdanov, en hommage Ă  l’humaniste bien connu. Le 17 juin, Slate avait aussi publiĂ© un papier sĂ©vĂšre, et plus tĂŽt encore, la BBC avait dĂ©taillĂ© la façon dont la Sainte Rodina organisait la russification de la ville, notamment en volant littĂ©ralement des appartements Ă  leurs propriĂ©taires en fuite pour les attribuer Ă  ceux qu’il faudra bien finir par appeler des colons. Pas de doute, la Russie nous protĂšge de la barbarie.

    Marioupol, son climat sain, son ambiance familiale, ses activités de plein air dans un cadre chaleureux.

    AprĂšs avoir regardĂ© les quelques minutes que France 2 consacre Ă  Marioupol, on se demande presque ce qui a bien pu se passer dans cette paisible citĂ© balnĂ©aire. C’est pourtant simple : pour ceux qui ne le savent pas, la Russie, qui avait dĂ©jĂ  envahi l’Ukraine en 2014 malgrĂ© tous ses engagements (la parole de Vladimir Poutine ayant autant de valeur qu’un casino gĂ©rĂ© par Donald Trump), a lancĂ© en 2022 une vaste offensive afin de parachever son Ɠuvre. Marioupol a Ă©tĂ© le théùtre de trĂšs violents combats qui ont permis au monde de mesurer le souci qu’avait l’armĂ©e russe de la population ukrainienne, les deux peuples Ă©tant supposĂ©s ĂȘtre frĂšres. On n’ose penser Ă  ce qui serait arrivĂ© s’ils n’avaient Ă©tĂ© que cousins. Le siĂšge de Marioupol a Ă©tĂ© filmĂ© par des journalistes, et leur documentaire, « 20 Days in Mariupol », sorti en 2023, a remportĂ© un Oscar.  

    On a du mal Ă  croire que, trois ans aprĂšs un tel dĂ©chaĂźnement de haine Ă  son encontre, la population de la ville ait tout pardonnĂ© et se satisfasse dĂ©sormais de la chaleureuse et bienveillante occupation russe. Occupation, occupation
 Il ne semble pas ce mot soit mĂȘme utilisĂ© par France 2 et vient enfin la question qui fĂąche : alors que le PrĂ©sident de la RĂ©publique ne cesse de dĂ©noncer les mensonges et les trahisons de Vlad le DĂ©fenestreur ; alors que le ministre des Affaires Ă©trangĂšres tient des propos sans concession – admettons que ça change, et en bien, des habitudes de certains – au sujet de la politique de Moscou ; alors que le CEMA n’hĂ©site pas Ă  dire que notre pays est dans le viseur des trolls russes depuis des annĂ©es, la principale chaĂźne publique française semble reprendre avec naturel la propagande d’une puissance ouvertement hostile. S’il n’est pas question de dicter Ă  France 2 sa ligne de conduite, on peut quand mĂȘme lui demander si certains de ses journalistes ne se moquent pas de nous.

    Et, au fait, si vous vous demandez encore qui a bien pu dĂ©truire le théùtre de Marioupol, merci de ne plus reprendre la thĂšse d’un attentat ukrainien. Il suffit de se renseigner. Ça tombe bien, c’est votre mĂ©tier.

  • « Chamfort disait : « Les raisonnables ont durĂ© et les passionnĂ©s ont vĂ©cu ». VoilĂ  deux ans que la France, quoique trahie et livrĂ©e Ă  Bordeaux, continue le combat par les armes, par les territoires, par l’esprit de la France combattante. Pendant ces deux ans, nous avons beaucoup vĂ©cu parce que nous sommes des passionnĂ©s. Mais aussi, nous avons durĂ©. Ah, que nous sommes raisonnables ! Nous sommes, dis-je, des passionnĂ©s. Mais en fait de passion, nous n’en avons qu’une : la France.

    « Chamfort disait : « Les raisonnables ont durĂ© et les passionnĂ©s ont vĂ©cu ». VoilĂ  deux ans que la France, quoique trahie et livrĂ©e Ă  Bordeaux, continue le combat par les armes, par les territoires, par l’esprit de la France combattante. Pendant ces deux ans, nous avons beaucoup vĂ©cu parce que nous sommes des passionnĂ©s. Mais aussi, nous avons durĂ©. Ah, que nous sommes raisonnables ! Nous sommes, dis-je, des passionnĂ©s. Mais en fait de passion, nous n’en avons qu’une : la France.

    La CathĂ©drale des sables est un livre d’abord dĂ©routant et finalement Ă©mouvant et infiniment inspirant. ConsacrĂ© Ă  la bataille de Bir Hakeim, qui opposa du 27 mai au 11 juin 1942 dans le dĂ©sert libyen la 1iĂšre Brigade française libre Ă  l’Afrikakorps et au corps expĂ©ditionnaire italien, il n’est pas une Ă©tude militaire des opĂ©rations conduites par les adversaires (pour ça, il est conseillĂ© de relire Michel Goya) mais le rĂ©cit des combats Ă  hauteur d’hommes.

    L’auteur, François Broche, dont le pĂšre est mort pendant la bataille, a assemblĂ© un grand nombre de tĂ©moignages de Français libres et son texte dresse le portrait d’une communautĂ© combattante d’un courage et d’un dĂ©vouement admirables. ComposĂ©s en grande partie de soldats issus des colonies, regroupant lĂ©gionnaires, marsouins, fusiliers-marins et artilleurs, les effectifs français, renforcĂ©s d’un petit dĂ©tachement britannique, Ă©taient largement infĂ©rieurs Ă  ceux de l’Axe et leurs moyens sont Ă©galement incomparablement infĂ©rieurs. Leur rĂ©sistance, ingĂ©nieuse et surtout hĂ©roĂŻque, offrit Ă  la France libre sa premiĂšre victoire de la guerre et la rĂ©installa aux cĂŽtĂ©s des belligĂ©rants du monde libre – Ă  l’époque oĂč celui-ci Ă©tait menĂ© par les Etats-Unis, « mais ça, c’était avant Â».

    L’immense portĂ©e symbolique de cette admirable victoire dĂ©fensive, qui contribua au succĂšs britannique Ă  El Alamein quelques semaines plus tard, est au cƓur du livre de Broche. On pourra, naturellement, reprocher Ă  l’auteur une vision parfois angĂ©lique de l’empire colonial français mais les faits sont tĂȘtus et la bataille a bien Ă©tĂ© menĂ©e et gagnĂ©e par des soldats de toutes les couleurs et de presque tous les continents. Que des combattants venus d’Afrique ou de PolynĂ©sie aient tenu en Ă©chec des nazis et des fascistes reste terriblement satisfaisant, plus de 80 aprĂšs leur exploit.

    MalgrĂ© ses dĂ©fauts (le relecteur des Ă©ditions Belin avait sans doute la tĂȘte ailleurs), le texte parvient Ă  faire sentir la puissance de l’évĂ©nement et se rĂ©vĂšle inspirant en mettant en valeur le comportement des uns et des autres, stoĂŻques et dĂ©terminĂ©s Ă  tenir. Homme de lettre tout autant que d’épĂ©e, le gĂ©nĂ©ral de Gaulle Ă©crivit au gĂ©nĂ©ral Koenig : « « Sachez et dites Ă  vos troupes que toute la France vous regarde et que vous ĂȘtes son orgueil ». La formule, d’une beautĂ© saisissante, fait encore frissonner et elle dit tout de ce qui venait de se jouer en Libye. En l’emportant contre les troupes du Reich, les Français de Bir Hakeim, tous prĂȘts au sacrifice, avaient donnĂ© corps Ă  la volontĂ© du gĂ©nĂ©ral de Gaulle de rĂ©sister pour finalement vaincre et restaurer Ă  la fois l’intĂ©gritĂ© du pays mais aussi ses institutions et ses valeurs.

    A 3.000 contre 45.000, les Français libres dĂ©montrĂšrent que toute rĂ©sistance n’était pas inutile. Il Ă©tait possible d’affronter et de tenir en Ă©chec des ennemis en ayant pleinement conscience des enjeux et en bĂ©nĂ©ficiant de soutien matĂ©riel d’alliĂ©s eux aussi engagĂ©s dans une lutte Ă  mort. Cette victoire, essentielle au retour de la France Ă  la table des nations, fut aussi une contribution exceptionnelle Ă  la geste gaullienne. Grandeur, esprit de sacrifice, citoyens de toute origine unis derriĂšre un drapeau pour rĂ©sister Ă  un envahisseur abject et Ă  une oppression ignoble, ce qui fut dĂ©montrĂ© Ă  Bir Hakeim a contribuĂ© Ă  faire de notre pays ce qu’il est – ou prĂ©tend ĂȘtre – depuis 1945.

    80 aprĂšs la victoire des AlliĂ©s sur le Reich, une nouvelle guerre d’agression ensanglante l’Europe. Soutenue du bout des doigts par une AmĂ©rique sur le point de basculer du cĂŽtĂ© le plus sale de l’Histoire et avec une prudence excessive par des EuropĂ©ens lucides mais (de moins en moins) tĂ©tanisĂ©s, l’Ukraine tient tĂȘte Ă  la Sainte Rodina avec un courage qui ne devrait susciter qu’une admiration totale et une reconnaissance infinie. Mais c’est sans compter sur une clique de commentateurs dont on peut penser que leur temps de prĂ©sence sur les plateaux tĂ©lĂ©visĂ©s est inversement proportionnel Ă  la pertinence et Ă  la rigueur factuelle de leurs propos. On trouve parmi ces pauvres Ăąmes Ă©garĂ©es des gĂ©nĂ©raux depuis longtemps Ă  la retraite et n’ayant connu comme feu que celui qu’on attrape dans les bordels djiboutiens, de vieux commentateurs omniscients n’ayant jamais Ă©crit une ligne – je n’ai pas dit qu’ils n’en avaient pas signĂ©e – et d’anciens (supposĂ©ment) hauts fonctionnaires, diplomates dont l’amour bien connu du compromis – une formule Ă©lĂ©gante pour ne pas Ă©crire mollusques – leur fait recracher les Ă©lĂ©ments de guerre les plus Ă©culĂ©s de la propagande russe

    Pendant des dĂ©cennies, ces gens ont Ă©tĂ© payĂ©s, grassement, par la RĂ©publique pour dĂ©fendre ses intĂ©rĂȘts mais aussi ses valeurs. Tout au long de leur carriĂšre, ils ont supposĂ©ment tenu les positions de la France – celles de la RĂ©publique, pas celles d’une monarchie absolue ou d’une bande de rĂ©prouvĂ©s rĂ©fugiĂ©s Ă  Vichy – mais on les voit et on les entend Ă  prĂ©sent appeler l’Ukraine Ă  renoncer Ă  son intĂ©gritĂ© territoriale. Ils nous accusent de sacrifier ce pays et de le manipuler afin qu’il livre Ă  notre profit une guerre par procuration contre la Russie. Ils appellent Ă  la fin des combats « afin de faire cesser le bain de sang Â» et avancent des donnĂ©es fantaisistes au sujet de la dĂ©faite ukrainienne, inĂ©luctable sinon dĂ©jĂ  consommĂ©e. Ils mentent, et on ne sait pas s’ils le font par lĂąchetĂ©, par paresse ou par adhĂ©sion aux projets de la Sainte Rodina, glorieuse dĂ©fenseure de nos valeurs et rempart contre la barbarie. Sans doute les trois, et certains sont tellement nuls qu’ils feraient passer un pied de table pour un acadĂ©micien.

    « La Russie partage nos valeurs et nous protĂšge de la barbarie »

    Ces gens ont portĂ© la parole de la France, parfois mĂȘme en uniforme. Ils ont honorĂ© le Soldat inconnu, lu et fait lire l’Appel du 18-Juin. Certains d’entre eux ont cĂ©lĂ©brĂ© le sacrifice de leurs anciens Ă  Camerone, Ă  Bazeilles ou Ă  Sidi-Brahim. Ils ont honorĂ©, sinon idolĂątrĂ©, la figure du GĂ©nĂ©ral et les voilĂ  Ă  rĂ©clamer l’arrĂȘt des combats, la cessation d’une rĂ©sistance jugĂ©e absurde et criminelle (eux, on les a pas vus dans le Vercors), le « retour Ă  la raison Â» du prĂ©sident ukrainien, qu’un Nain soumis accablait mĂȘme hier sans jamais mentionner l’identitĂ© de celui qui l’avait envahi en 2014. Maurice Garçon aurait sans nul doute fait d’eux de rĂ©jouissants et sanglants portraits.

    La perspective d’un affrontement direct avec la Russie n’enchante personne mais figurez-vous que la guerre a de toute façon commencĂ©. Les EuropĂ©ens sont la cible d’actions offensives rĂ©pĂ©tĂ©es de la part de Moscou, et demander Ă  l’agresseur de se modĂ©rer est aussi idiot que d’appeler un incendie de forĂȘt Ă  la raison. En rejetant la faute de la guerre sur le pays agressĂ©, les partisans de la Russie adoptent, inconsciemment mais de façon trĂšs rĂ©vĂ©latrice, la rhĂ©torique des violeurs justifiant et excusant leur crime en accusant la victime de les avoir provoquĂ©s. On ne s’étonnera d’ailleurs pas de trouver dans les rangs des soutiens de la glorieuse Rodina des masculinistes, des machos et autres boutonneux complotistes incapables de gĂ©rer leurs frustrations. Vous ne l’assumez pas, les gars, mais vous avez beaucoup de points communs avec vos « ennemis Â».

    Dans un monde en apparence en paix, nos commentateurs de plateaux, alors en fonction, faisaient les beaux, fanfaronnant au pupitre et rĂ©citaient les discours envoyĂ©s par Paris avec plus ou moins de charisme. Comme la vie semblait facile, comme il Ă©tait grisant de lancer Ă  la face du monde les grandes dĂ©clarations de principe dont la diplomatie française n’est jamais avare. Seulement voilĂ , la guerre menace et d’un coup tous nos principes – vous savez, condamner l’agresseur, juger les criminels, sanctionner les tyrans, etc. – paraissent bien dangereux. D’un coup, les mots ont retrouvĂ© leur sens et la guerre, cette chose horrible faite par d’autres loin d’ici, est trĂšs proche.

    Toute leur carriĂšre n’aura donc Ă©tĂ© que du théùtre. Face au danger, les baudruches se dĂ©gonflent et les principes intangibles deviennent nĂ©gociables, et s’il faut y renoncer, ils y renonceront sans difficultĂ©. Le pacifisme n’est pas une maladie honteuse, mais le pacifisme n’est pas la soumission ou la trahison. Ils nous accusent donc de brader la sĂ©curitĂ© de l’Ukraine et de lui faire livrer une guerre Ă  notre place, mais c’est l’inverse. Eux bradent l’Ukraine par pure couardise, par renoncement, par un abandon complet au profit du confort illusoire d’une paix qui ne serait, en rĂ©alitĂ©, qu’une pause offerte Ă  la Russie. In fine, c’est la France et l’Europe qu’ils trahissent. HabituĂ©s Ă  vivre sous les ors de la RĂ©publique, ils n’ont jamais affrontĂ© la violence de l’ennemi, ils ne l’ont jamais regardĂ© dans les yeux et ils ont peur. Mais parfois, hĂ©las, il faut se battre et, comme le disent les militaires, la peur n’évite pas le danger.

    Image rare de Français bellicistes refusant la capitulation, pourtant seule solution raisonnable face Ă  l’invincible Reich

    Ces capitulards aux costumes griffĂ©s disposent bien aisĂ©ment de la vie des Ukrainiens, et ils font peu de cas des crimes commis, des bombardements systĂ©matiques sur les civils, des viols, des enlĂšvements d’enfants. Rien de tout cela ne les intĂ©resse vraiment tant que leur confort immĂ©diat n’est pas menacĂ©. On est loin, trĂšs loin, de l’esprit des dĂ©fenseurs de Bir Hakeim.

    Aux critiques, ils rĂ©pondent qu’ils sont rĂ©alistes et que nous ne sommes que des va-t-en-guerre, irresponsables, aveuglĂ©s par les chimĂšres de la rĂ©sistance ukrainienne. Pour des rĂ©alistes, ils sont cependant bien loin de la rĂ©alitĂ©, et on sait depuis au moins la guerre civile syrienne que les soi-disant rĂ©alistes sont d’abord les complices des tyrans et que leurs opinions sont plus inspirĂ©es par l’idĂ©ologie que par une fumeuse approche neutre.

    S’ils Ă©taient honnĂȘtes, ils verraient que depuis mars 2022 l’Ukraine tient tĂȘte Ă  la Sainte Rodina, qu’elle lui inflige des pertes considĂ©rables, qu’elle est parvenue Ă  porter les combats chez elle, qu’elle l’a ridiculisĂ©e et qu’elle a mĂȘme gagnĂ© la bataille de la Mer noire. S’ils Ă©taient vraiment rĂ©alistes, ils sauraient que seule la force dissuade la force et que la recherche obsessionnelle de la paix face Ă  une puissance agressive n’est qu’une capitulation concĂ©dĂ©e sans combattre. S’ils Ă©taient rĂ©alistes, ils admettraient que nous sommes dans la ligne de mire de la clique au pouvoir Ă  Moscou. S’ils Ă©taient rĂ©alistes, ils cesseraient de relire leurs propres interviews pour se tourner vers les livres de Nicolas Tenzer, de Galia Ackerman, d’Anna Colin Lebedev, d’Elsa Vidal, de Nicolas Lebourg et Olivier Schmitt ou de Françoise Thom. La rĂ©alitĂ©, la vraie, celle qui pique les yeux, les frapperait peut-ĂȘtre, et ils pourraient alors prendre conscience du moment. Rien n’est perdu, si on a une conscience et de la dignitĂ©, mais ça n’est pas donnĂ© Ă  tout le monde.

  • « The creme de la creme of the chess world » (« One Night in Bangkok », Murray Head

    « The creme de la creme of the chess world » (« One Night in Bangkok », Murray Head

    Un esprit Ă©triquĂ© ou ralenti pourrait penser que ce blog fait montre d’un snobisme Ă©cƓurant Ă  l’égard des romans, films ou sĂ©ries consacrĂ©s au monde ĂŽ combien mystĂ©rieux du renseignement. Il n’en est rien. Les Ɠuvres sont jugĂ©es ici sur piĂšces, en fonction des ambitions qu’elles annoncent mais surtout de leurs qualitĂ©s artistiques. Il s’agit d’abord, en effet, de raconter des histoires, inventĂ©es ou plus ou moins inspirĂ©es de faits rĂ©els, et de le faire suffisamment bien pour ne pas provoquer l’ennui, la consternation ou la colĂšre.

    L’espionnage, comme les autres thĂ©matiques traitĂ©es sur les Ă©crans, n’interdit aucun genre. On compte depuis un siĂšcle, par dizaines, des comĂ©dies burlesques, amĂšres ou acides, des films d’action, des brĂ»lots politiques, des reconstitutions, ou des thrillers. Les catastrophes ne manquent pas non plus, Ă©videmment, qu’il s’agisse de sĂ©ries prĂ©tentieuses ou d’adaptations ratĂ©es, et si cela peut ĂȘtre parfois drĂŽle tellement c’est mauvais, c’est le plus souvent terne, et parfois franchement exaspĂ©rant.

    La diffusion par France 3, il y a quelques jours, d’un tĂ©lĂ©film nommĂ© L’Ecole des espions ne pouvait qu’intriguer.

    Une fois la chose vue, et ça n’a pas Ă©tĂ© sans peine tant c’est douloureusement mauvais, l’Ɠuvre n’a plus rien, hĂ©las, d’intrigant et provoque plutĂŽt un mĂ©lange de consternation et d’étonnement. Mettre en scĂšne des dĂ©butants n’était pourtant pas une si mauvaise idĂ©e, certes loin d’ĂȘtre originale mais potentiellement plaisante. On pense, par exemple, Ă  d’agrĂ©ables sĂ©ries B du dĂ©but des annĂ©es 2000 comme Spy Game (2001, Tony Scott) ou La Recrue (2003, Roger Donaldson), qui montraient des nouveaux venus impliquĂ©s dans des affaires concrĂštes. C’était d’ailleurs l’intrigue du premier volet des aventures de Langelot, pour celles et ceux qui s’en souviennent, et il faut de toute façon admettre que rien ne pourra jamais dĂ©passer le premier Kingsman (2014, Matthhew Vaughn) :

    On est ici, hĂ©las, trĂšs loin du compte tant rien ne fonctionne dans cette fiction qui Ă©voque bien plus une sorte de JosĂ©phine, ange gardien, traque des espions turcs et affronte des oligarques russes que La Taupe (2011, Tomas Alfredson). Le tĂ©lĂ©film prĂ©sente mĂȘme presque tous les dĂ©fauts qu’on peut craindre d’une telle production : scĂ©nario indigent, dialogues ridicules, clichĂ©s usĂ©s jusqu’à la corde, interprĂ©tation misĂ©rable. Quand on connaĂźt, de surcroĂźt, la lourdeur du processus de validation d’un projet tĂ©lĂ©visuel, on ne peut que se demander qui a acceptĂ© de monter un tel projet, et qui l’a approuvĂ© Ă  chaque Ă©tape de sa gestation alors que ses faiblesses devaient sauter aux yeux.

    Evacuons d’entrĂ©e la question des moyens. La sĂ©rie, tournĂ©e dans un chĂąteau des Yvelines (fort Ă©lĂ©gant mais assez improbable quand on connaĂźt la sobriĂ©tĂ© de la communautĂ© française du renseignement), n’a pas bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un budget pharamineux, mais lĂ  n’est pas la question. La premiĂšre saison de la sĂ©rie de SF The Expanse (2015-2022) a, par exemple, Ă©tĂ© tournĂ©e dans des dĂ©cors spartiates et ça ne l’a pas empĂȘchĂ©e d’ĂȘtre passionnante, remarquablement Ă©crite et jouĂ©e.

    Le tĂ©lĂ©film, par ailleurs, ne prĂ©tend pas avoir la moindre portĂ©e documentaire – et c’est aussi bien, tant dĂšs le dĂ©but ça ne va pas. Ainsi, on n’entre pas dans une prison française simplement en faisant coucou au gardien, et personne n’a encore mis au point un systĂšme permettant de projeter, comme dans un film de George Lucas, des animations en 3D avec lesquelles il serait possible d’interagir. On n’arrive dĂ©jĂ  pas Ă  avoir des imprimantes qui fonctionnent.

    Tout le problĂšme vient de lĂ  : que regarde-t-on vraiment, au juste ? Pas un film d’action, puisqu’il n’y en a pas. Pas un thriller, puisqu’il n’y a ni tension ni enjeu. MĂȘme la prĂ©sence d’une Ă©quipe d’une fumeuse Inspection gĂ©nĂ©rale du renseignement (en rĂ©alitĂ©, l’ISR), venue enquĂȘter n’importe comment, ne parvient pas Ă  nous rĂ©veiller. Le jeu de Vinciane Millereau, en revanche, est rĂ©jouissant de ridicule, et elle autant crĂ©dible en commissaire de police que LĂ©odagan de CarmĂ©lide en directeur de crĂšche.

    On ne regarde pas non plus une satire ou une parodie puisqu’on ne trouve pas une once d’humour dans tout cela. Et ça n’est pas non plus une comĂ©die de mƓurs ou un portrait de groupe, les personnages ayant autant de psychologie qu’un grille-pain. Ils sont mĂȘme tous caricaturaux, la palme revenant Ă  François (EugĂšne Marcuse), sorte de petite frappe gĂ©niale mais incontrĂŽlable. Criminel condamnĂ©, il sort de prison comme on descend les poubelles et l’agression sexuelle dont il se rend coupable sur une de ses camarades ne semble dĂ©ranger ni ses professeurs, ni sa promotion, et encore moins les scĂ©naristes.

    Sans parti pris politique (« les espions sont une Ă©lite », « les services de renseignement sont les instruments d’un pouvoir sans scrupule », « le secret, c’est aussi une donnĂ©e administrative », « La montagne, ça vous gagne, mais les Yvelines, quelle guigne »), sans guĂšre de style, L’Ecole des espions pourrait ressembler Ă  une tentative pĂ©niblement scolaire de nous initier Ă  la fois Ă  l’espionnage et aux complexitĂ©s du monde contemporain. S’agissant du premier point, il se trouve qu’Éric Rochant et une certaine administration du 20e arrondissement sont dĂ©jĂ  passĂ©s par lĂ , et avec autrement plus de talent et de panache. Quant au monde sans pitiĂ© dans lequel nous nous dĂ©battons, des Ɠuvres de grande qualitĂ©, comme The Night Manager (1iĂšre saison en 2016, la 2e en 2025), d’aprĂšs John Le CarrĂ©, sont lĂ  pour nous Ă©clairer.

    Au lieu de nous prĂ©senter des crises, des dangers, des menaces diffuses ou des manipulations raffinĂ©es, au lieu de nous exposer les intĂ©rĂȘts entremĂȘlĂ©s des puissances, on nous impose des exposĂ©s dignes de Picsou Magazine, rĂ©citĂ©s par un mystĂ©rieux haut-fonctionnaire dont la mise dĂ©faite Ă©voque plus un vieux pervers en maraude qu’un maĂźtre-espion (la prudence est ici de mise, rien n’étant incompatible). BalancĂ©e comme une formule d’une grande profondeur, la phrase « L’argent, c’est le nerf de la guerre du terrorisme » est non seulement remarquablement mal dite mais surtout parfaitement idiote. Et, par charitĂ© chrĂ©tienne, on ne s’attardera pas sur l’intrigue financiĂšre, qui ferait passer un Ă©pisode de CamĂ©ra-CafĂ© pour un cours du CollĂšge de France.

    Et donc, que regarde-t-on ? La saga Bourne, avec ses outrances stylistiques et ses bagarres irrĂ©alistes, dessinait quand mĂȘme le portrait d’une CIA en roue libre courant aprĂšs les monstres qu’elle avait créés et qui lui Ă©chappaient. C’était irrĂ©aliste et pourtant ça marchait, et ça marche encore. La clĂ© est simple, du moins en apparence : pour que le sĂ©rieux passe, il faut que ce soit trĂšs bien fait, sinon c’est ridicule car Ă©crasĂ© par sa prĂ©tention.

    A l’inverse, on trouve sur Netflix La Diplomate, une sĂ©rie fort distrayante, pas plus crĂ©dible que L’Ecole des espions (voire mĂȘme moins), mais remarquablement bien faite. Elle rĂ©ussit tout ce qui a Ă©tĂ© ratĂ© sur France 3 : les personnages sont bien pensĂ©s, les dialogues sont bien Ă©crits, les acteurs tiennent la route et la construction mĂ©nage ses effets. Ce que nous appelons, dans notre jargon de spĂ©cialistes, une histoire bien ficelĂ©e.

    La question ultime ne concerne finalement pas le but narratif de la sĂ©rie mais ce que pensent ses auteurs des spectateurs de France 3. Serions-nous tous tellement idiots, ignorants, ravagĂ©s par la bĂȘtise ambiante qu’il faudrait ne nous montrer que des bouses ? Le succĂšs d’audience de l’extraordinaire minisĂ©rie consacrĂ©e la catastrophe de Tchernobyl lors de sa diffusion en France apporte une rĂ©ponse rassurante quant aux rĂ©elles attentes du public mais inquiĂ©tante quant Ă  la comprĂ©hension qu’en ont certains.

  • « Le jour viendra en effet et peut-ĂȘtre bientĂŽt oĂč il sera possible de faire la lumiĂšre sur les intrigues menĂ©es chez nous de 1933 Ă  1939 en faveur de l’Axe Rome-Berlin pour lui livrer la domination de l’Europe en dĂ©truisant de nos propres mains tout l’édifice de nos alliances et de nos amitiĂ©s. » (« L’Etrange dĂ©faite », Marc Bloch)

    « Le jour viendra en effet et peut-ĂȘtre bientĂŽt oĂč il sera possible de faire la lumiĂšre sur les intrigues menĂ©es chez nous de 1933 Ă  1939 en faveur de l’Axe Rome-Berlin pour lui livrer la domination de l’Europe en dĂ©truisant de nos propres mains tout l’édifice de nos alliances et de nos amitiĂ©s. » (« L’Etrange dĂ©faite », Marc Bloch)

    — L’Étrange DĂ©faite de Marc Bloch

    Ils sont vos oncles et tantes, des amis de la famille, des voisins de longue date dans votre quartier trĂšs bourgeois, les parents de vos amis au lycĂ©e. Ce sont des notables, ils sont avocats, dentistes, assureurs, nĂ©gociants en cĂ©rĂ©ales ou en vins. On les croise Ă  la messe dominicale Ă  la cathĂ©drale, avec leurs Loden ou leurs Barbour. Ils sont parfois rĂ©servistes-citoyens dans l’ArmĂ©e de terre (et ils se gargarisent de leur grade de papier) et ils frĂ©quentent les sociĂ©tĂ©s savantes. Ils se disent humanistes, attachĂ©s aux valeurs de la RĂ©publique. Ils sont parfois membres de confrĂ©ries secrĂštes oĂč sont cĂ©lĂ©brĂ©es les LumiĂšres, et ils ne manquent pas une commĂ©moration du sacrifice de nos anciens devant les monuments aux morts. Ils ne lisent pas, ou alors parfois le Goncourt et quelques polars français moisis, et ils regardent TF1 et CNews. Naturellement, ils se disent gaullistes, patriotes, et ils condamnent avec la derniĂšre Ă©nergie la corruption ou la supposĂ©e dĂ©cadence morale de nos sociĂ©tĂ©s. Et naturellement, ils dĂ©testent l’AmĂ©rique sans jamais vraiment pouvoir l’expliquer. Et naturellement, ils se mĂ©fient des juifs.

    Ils sont vos oncles et tantes, des amis de la famille, des voisins de longue date, les parents de vos amis au lycĂ©e. Ils sont professeurs ou instituteurs, ils travaillent Ă  la mairie ou Ă  la prĂ©fecture ou dans un ministĂšre quelconque. Ils font du théùtre amateur, passent du temps au bistrot Ă  refaire le monde, lisent LibĂ© et Ă©taient abonnĂ©s Ă  Actuel dans les annĂ©es 80. Naturellement, ils ne sont pas gaullistes. Ils trouvent que Jean-Luc MĂ©lenchon est un homme trĂšs cultivĂ© trĂšs cultivĂ© et Michel Onfray un penseur d’une rare clairvoyance. Et naturellement, ils dĂ©testent l’AmĂ©rique (mais eux peuvent l’expliquer Ă  dĂ©faut de vous convaincre). Et naturellement, ils se mĂ©fient des juifs.

    Pendant des annĂ©es, les premiers ont idolĂątrĂ© Poutine et le rĂ©gime qu’il avait mis en place. Partisans d’un retour de l’autoritĂ© dans une France qu’ils jugent mal dirigĂ©e et ravagĂ©e par le laxisme, ils ont admirĂ© ce nouveau tsar et repris Ă  leur compte la vieille antienne selon laquelle les Russes ne pouvaient ĂȘtre dirigĂ©s que par des tyrans. Nourris de la propagande aimablement relayĂ©e par des rĂ©seaux peuplĂ©s d’affairistes et d’idiots utiles, ils ont soutenu aveuglĂ©ment l’invasion de la GĂ©orgie, en 2008, puis celle de l’Ukraine en 2014 et l’annexion de la CrimĂ©e. Ils ont acceptĂ© la violence aveugle du contingent russe contre les civils syriens et trouvĂ© des excuses Ă  chaque attaque commise par Moscou contre nous.

    AveuglĂ©s, corrompus, dĂ©boussolĂ©s, gavĂ©s des foutaises dĂ©bitĂ©es par les chroniqueurs nĂ©vrosĂ©s du Figaro ou du cirque BollorĂ©, ils ont dĂ©rivĂ©, plus ou moins vite, vers des zones indignes de la vie politique. Gaullistes, ils ont dĂ©formĂ© les propos du GĂ©nĂ©ral au sujet de la menace russe et, par mensonge ou ignorance, omis de prĂ©ciser que la France n’avait quittĂ© que le commandement militaire de l’OTAN et jamais l’organisation elle-mĂȘme et qu’elle savait oĂč Ă©tait l’adversaire.

    Gaullistes, ils ont adhĂ©rĂ© aux thĂšses d’un parti fondĂ© par d’anciens SS et des collabos notoires. Gaullistes, ils ont niĂ© l’infinie corruption du rĂ©gime russe et admirĂ© un satrape qui est l’exact opposĂ© de l’Homme de Londres. Gaullistes, ils condamnent l’impĂ©rialisme amĂ©ricain mais sont nostalgiques de notre empire colonial et leur amour pour la libertĂ© des peuples ne va pas jusqu’à condamner les visĂ©es russes sur les pays baltes, la Finlande, la Pologne, la Moldavie ou les massacres commis dans le Caucase depuis plus de deux siĂšcles.

    Surtout, gaullistes, admirateurs Ă©perdus des RĂ©sistants et des Français libres, partisans d’une lutte Ă  mort pour la libertĂ© et la dignitĂ© des peuples – au moins du leur -, ils clament que soutenir et armer l’Ukraine est une escalade incontrĂŽlable et qu’il faudrait forcer Kiev Ă  cĂ©der pour le confort de tous. Ils oublient sans doute que l’ArmĂ©e française, mise en dĂ©route en moins de deux mois au printemps 1940, ne combattit par la suite qu’avec du matĂ©riel amĂ©ricain et anglais. Personne, alors, ne se plaignit de nos capacitĂ©s retrouvĂ©es et de la recherche de la dĂ©faite dĂ©finitive d’un rĂ©gime criminel. Armer les agressĂ©s n’est jamais une erreur, c’est simplement leur permettre de se dĂ©fendre et on comprend que tous ces gens soient les mĂȘmes qui refusent d’écouter les victimes de violences sexuelles : leur confort immĂ©diat vaut plus que la justice.

    Les Français libres et les RĂ©sistants n’étaient pas des lĂąches, mais eux le sont, prompts Ă  se coucher devant la menace, achetĂ©s pour quelques contrats par des criminels qui les mĂ©prisent, reniant tout pour une pauvre trĂȘve face Ă  une puissance qui ne cherche qu’à nous dĂ©truire.

    Et il y a la gauche, ou ce qu’il en reste. Conduits par le Lider Minimo, rĂ©volutionnaire vivant aux crochets de la RĂ©publique depuis prĂšs de 40 ans, Robespierre d’opĂ©rette, les dĂ©fenseurs des peuples opprimĂ©s ont pris fait et cause pour la Sainte Rodina, justifiant, contextualisant, minimisant ses crimes jusqu’à nous en rendre responsables. Pascal Boniface, toujours en pointe, rĂ©sume ainsi la crise dans son dernier pensum :

    «  Soit on estime que l’agression russe est inexcusable et il ne faut alors pas chercher la moindre circonstance attĂ©nuante, soit on estime que les Occidentaux, par maladresse et ou par hubris, ont maltraitĂ© Moscou, et l’on peut donc comprendre cette derniĂšre, tout en regrettant la catastrophe survenue Â». Autrement dit : « Monsieur le juge, oui, je suis bien l’auteur de ce viol mais cette salope l’a bien cherchĂ© et je souffre tellement de la solitude Â».

    De mĂȘme qu’il existe le bon et le mauvais chasseur, il existerait donc le bon et le mauvais impĂ©rialisme et certaines belles Ăąmes se targuent de pouvoir les distinguer. D’un seul coup, tout est pardonnĂ© Ă  Moscou au nom du vieux cocktail malodorant dans lequel, particuliĂšrement en France, se mĂȘlent une vision romantique puĂ©rile de la Russie, l’oubli des crimes soviĂ©tiques (« Oui, Staline y est sans doute allĂ© un peu fort, mais le communisme a une ambition si gĂ©nĂ©reuse Â») et une dĂ©testation non moins puĂ©rile de l’AmĂ©rique. Pourtant, en Europe, on sait qui libĂšre qui, et ça n’a jamais Ă©tĂ© l’armĂ©e russe.

    Mais peu importe. EngluĂ©s dans de vieilles certitudes, celles et ceux habituĂ©s Ă  donner leur avis (qu’on a appris Ă  ignorer, comme ici) sans jamais se soucier des faits – une dĂ©plorable notion bourgeoise – nous expliquent que la Russie n’est pas vraiment responsable. Les morts d’opposants ? Quelle importance puisqu’on ne les connaĂźt pas.

    Puisqu’on pardonne tout Ă  la Russie, on lui pardonne aussi les crimes habituels qu’elle commet partout oĂč ses troupes interviennent. D’un seul coup, les violences sexuelles ne sont plus si graves et le sort des Ukrainiennes laissĂ©es aux mains des porcs de l’armĂ©e russe n’est pas si important. Les rĂ©cits venus du front sont pourtant des fenĂȘtres ouvertes sur l’enfer, et on mesure Ă  nouveau Ă  quel point Éric Ciotti s’est consciencieusement roulĂ© dans la fange en avançant que nous partagions la mĂȘme civilisation que la Russie. On se demande mĂȘme s’il n’aime pas ça.

    Comme Ă  chaque fois qu’elle met un pied dehors, la soldatesque russe nous montre le vrai visage de son pays. Ivre de violence , elle commet des crimes Ă  l’horreur presque indicible, mais rien qui ne puisse troubler la conscience d’un Emmanuel Todd ou celles des Nains soumis ou des RĂ©publicains (qui le sont de moins en moins). La sororitĂ© chĂšre aux fĂ©ministes ou le respect des valeurs chrĂ©tiennes de nos provinciaux en Loden deviennent en un Ă©clair des formules creuses, effacĂ©es par une confusion morale d’une ampleur Ă©cƓurante.

    Pourquoi tous ces gens en appellent-ils aux mĂąnes du GĂ©nĂ©ral, Ă  la mĂ©moire des RĂ©sistants, des dĂ©fenseurs de la dignitĂ© alors qu’ils ont capitulĂ© sans mĂȘme hĂ©siter devant l’ignominie ? A chaque tĂ©moignage des crimes de guerre, ils invoquent le Vietnam, l’Irak, les contre-guĂ©rillas sud-amĂ©ricaines, comme si les meurtres commis par les uns relativisaient les meurtres commis par les autres, comme si ĂȘtre violĂ©e par un soldat russe Ă©tait moins grave qu’ĂȘtre violĂ©e par un Marines.

    Les crimes de guerre russes sont ni nombreux, si abominables, si systĂ©matiques qu’ils ne sauraient ĂȘtre le fait de quelques soudards ayant Ă©chappĂ© Ă  leurs officiers. A Boutcha, Ă  Kherson, Ă  Izioum, ceux qui voulaient regarder la rĂ©alitĂ© ont vu la vraie nature de l’invasion, vĂ©ritable guerre d’extermination menĂ©e par des hordes de criminels Ă  peine diffĂ©rents d’animaux.

    Violeurs, bourreaux, ils sont aussi des pillards, abjects rejetons d’un rĂ©gime fĂ©odal Ă  peine moins arriĂ©rĂ© que celui renversĂ© en 1917. La Russie, au fond, reste le pays sous-dĂ©veloppĂ© que le communisme ne parvint que briĂšvement Ă  arracher aux tĂ©nĂšbres – et encore, pour le plonger aussitĂŽt dans d’autres, bien pires. Elle ne vit que de ses ressources naturelles et ne produit que des armes de qualitĂ© variable – et bĂ©nĂ©ficie mĂȘme du soutien de l’Iran et de la CorĂ©e du nord. On a vu des succĂšs industriels plus convaincants. Depuis un siĂšcle, ses artistes se sont rĂ©fugiĂ©s dans cet Occident qu’elle envie et qu’elle hait parce qu’elle ne parvient pas Ă  l’imiter et ils Ă©crivent sur sa tristesse, sa violence, sa pauvretĂ© et le dĂ©sespoir qui font son identitĂ©.

    Il faut croire que les mirifiques succĂšs des rĂ©gimes russes successifs peuvent sĂ©duire. Chez les nains soumis comme au RN, on ne cache d’ailleurs pas son admiration pour Vlad le DĂ©fĂ©nestreur, avec le soutien de quelques feuilles de chou illisibles depuis des lustres en raison d’une confusion morale typique des rĂ©volutionnaires de salon. Pas plus troublĂ©s que ça par les viols collectifs des soldats russes (« boys will be boys Â»), pas vraiment gĂȘnĂ©s par la torture systĂ©matique (« Ces Ukrainiens sont quand mĂȘme bien sensibles Â») ou par le pillage de tout ou presque (« Ce ne sont que des souvenirs Â»), les admirateurs de la Russie chrĂ©tienne ne voient rien Ă  redire aux enlĂšvements de milliers d’enfants par Moscou, les orphelins Ă©tant mĂȘme traquĂ©s par des services secrets qu’on diffĂ©rencie mal de la Gestapo. Il faut dire que question dĂ©portation et crimes de masse, Ă  l’extrĂȘme-droite comme Ă  l’extrĂȘme-gauche, on s’y connaĂźt et que ça n’est jamais un problĂšme.

    Personne, en vĂ©ritĂ©, n’a jamais humiliĂ© la Russie. Puissance vaincue en 1991, victime de l’incompĂ©tence de ses dirigeants, elle a au contraire Ă©tĂ© soutenue, Ă©paulĂ©e, accompagnĂ©e par ses vainqueurs, dĂ©cidĂ©ment bien comprĂ©hensifs. Comme souvent dans son histoire, le peuple russe, maintenu dans l’abrutissement le plus vil, subit la volontĂ© d’une clique corrompue de pĂšquenauds en mal de puissance, cherchant Ă  venger des crimes imaginaires et Ă  retrouver une grandeur qui n’exista jamais que dans la propagande. La puissance militaire n’est pas la grandeur, et Staline ne fut jamais NapolĂ©on, et encore moins Auguste.

    A l’heure oĂč Moscou menace des États alliĂ©s de notre pays, falsifie l’Histoire, s’en prend Ă  nous et pĂšse sur la vie de nos dĂ©mocraties, il est temps de dire que ces oncles, tantes, amis de la famille et autres parents de nos camarades de classe ne sont pas des dĂ©mocrates. Ils soutiennent sciemment une puissance hostile, nĂ©faste, et n’attendent que la fin de cette pĂ©riode inĂ©dite de paix et de prospĂ©ritĂ© qu’a connue l’Europe grĂące Ă  l’Union europĂ©enne, grĂące Ă  l’OTAN et grĂące au bouclier amĂ©ricain. Tous, ils sont des saboteurs, des collabos, des traĂźtres et ils nous conduisent Ă  notre fin. Ils n’auront rien d’autre de nous que notre mĂ©pris, mais qu’ils soient certains qu’il est total et dĂ©finitif.

  • « Living life is fun and we’ve just begun/To gain our share of this world’s delights (high)/Our high hopes we had for the future/And our goal’s in sight »  (« We Are Family », Sister Sledge)

    « Living life is fun and we’ve just begun/To gain our share of this world’s delights (high)/Our high hopes we had for the future/And our goal’s in sight »  (« We Are Family », Sister Sledge)

    MĂȘme les plus grands peuvent dĂ©faillir. Taylor Sheridan, rĂ©alisateur de Wind River, scĂ©nariste de Sicario, crĂ©ateur de Yellowstone et de ses dĂ©clinaisons, vient de le faire en signant la derniĂšre superproduction d’espionnage d’Amazon, Special Ops: Lioness, ratage homĂ©rique qui ferait passer CƓurs noirs ou Totems, de la mĂȘme plate-forme, pour des documentaires de LCP. TrĂšs lointainement inspirĂ©e d’une opĂ©ration de l’armĂ©e amĂ©ricaine en Irak et en Afghanistan qui utilisait des personnels fĂ©minins Ă  des fins de recueil de renseignement, la sĂ©rie met en scĂšne une unitĂ© spĂ©ciale infiltrant des femmes dans des rĂ©seaux jihadistes. Et disons-le d’entrĂ©e, c’est parfaitement nul et complĂštement idiot.

    Les moyens n’ont pourtant pas manquĂ© Ă  la rĂ©alisation de cette production ambitieuse, sombre, violente, cynique et terriblement vaine. Sheridan et son Ă©quipe connaissent pourtant leurs classiques et on relĂšve notamment l’influence de Zero Dark Thirty, le monument de Kathryn Bigelow, de la sĂ©rie des Jason Bourne, et mĂȘme de 24h chrono, la fameuse sĂ©rie du dĂ©but des annĂ©es 2000. Reste qu’on n’y croit pas une seconde tant la stupiditĂ© du propos saute aux yeux du spectateur dĂšs les premiĂšres minutes, par ailleurs directement empruntĂ©es Ă  la remarquable sĂ©rie suĂ©doise Kalifat.

    Au lieu, en effet d’infiltrer des sources humaines ou des membres des services spĂ©cialement entraĂźnĂ©s et dont la lĂ©gende a Ă©tĂ© sĂ©rieusement testĂ©e, la TF Lioness recrute des Ă©lĂ©ments des forces armĂ©es qu’elle met Ă©trangement en condition en les soumettant Ă  des sĂ©ances de torture et qu’elle balance ensuite sur le terrain sans vĂ©ritable prĂ©paration. L’objectif de la manƓuvre (on a du mal Ă  parler d’idĂ©e) est de parvenir au plus prĂšs de la cible afin de l’éliminer, supposĂ©ment en toute discrĂ©tion. Rien ne va, Ă©videmment, dans ce qui vient d’ĂȘtre rĂ©sumĂ©, ne serait-ce que parce que la cible Ă  atteindre est ici une espĂšce de milliardaire du terrorisme, Blofelddu jihad vivant comme un jet-setteur saoudien dont la seule prĂ©sence au scĂ©nario est un scandale.

    Le pire n’est cependant pas lĂ . Alors qu’on pensait, au dĂ©but du 1er Ă©pisode, que la mort d’une espionne de l’opĂ©ration dans une frappe aĂ©rienne avait Ă©tĂ© provoquĂ©e par la volontĂ© de ne pas la laisser vivante aux mains de l’État islamique, on dĂ©couvre rapidement que le sacrifice de militaires amĂ©ricains dans de vĂ©ritables missions-suicides est assumĂ© par les plus hautes autoritĂ©s politiques. Comme on vous le disait, c’est idiot, voire dĂ©bile. On a du mal, en effet, Ă  saisir la pertinence d’une telle dĂ©marche : le recrutement de sources n’a pas Ă©tĂ© inventĂ© pour rien, et la DEA, pour ne citer qu’elle, est devenue lĂ©gendaire en raison de sa capacitĂ© Ă  rĂ©aliser des infiltrations de longue durĂ©e. Pourquoi, dĂšs lors, aller chercher des militaires d’active sans aucune formation ? On se le demande. Quant Ă  la lĂ©galitĂ© de la chose, ou Ă  l’immense risque politique qu’elle induit, les scĂ©naristes se gardent bien d’en parler, et on les comprend.

    On se demande aussi pourquoi une telle opĂ©ration, conçue afin d’approcher une cible en douceur sans attirer inutilement l’attention, s’achĂšve par une fusillade nourrie sur une plage espagnole alors qu’un porte-avions impĂ©rial croise au large. Question discrĂ©tion, on a vu mieux, mais l’imbĂ©cillitĂ© de ce final est la parfaite illustration de la sĂ©rie.

    « Personne ne va nous repĂ©rer »

    Celle-ci, pourtant, ne manque pas d’intĂ©rĂȘt dĂšs qu’elle aborde la question de la masculinitĂ© toxique, autre sujet de prĂ©dilection de Sheridan qui n’oublie jamais de faire figurer des gros cons Ă  l’écran. Et ici, les gros cons ne manquent pas. L’hĂ©roĂŻne est violĂ©e, tabassĂ©e, pourchassĂ©e, humiliĂ©e et on trouve des brutes Ă©paisses Ă  tous les coins de rue, pĂ©quenauds dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s ou aristocrates du Golfe, sans qu’on puisse d’ailleurs clairement les diffĂ©rencier. Certaines scĂšnes sont mĂȘme gĂȘnantes tant elles flirtent avec le voyeurisme, la dĂ©nonciation perdant en efficacitĂ© au fur et Ă  mesure qu’elle gagne en spectaculaire.

    On peut aussi trouver de l’intĂ©rĂȘt aux scĂšnes familiales et Ă  la dĂ©tresse des filles de Joe face aux absences de leur mĂšre. La sĂ©rie, alors, se fait intimiste et presque subtile, comme si les monteurs avaient associĂ© les morceaux de deux fictions diamĂ©tralement opposĂ©es, mais ces moments ne sauvent pas l’ensemble du naufrage.

    Contrairement Ă  ce que pensent certains esprits inutilement tolĂ©rants Ă  l’égard de la mĂ©diocritĂ©, il n’y pas de snobisme Ă  refuser la bĂȘtise Ă  l’écran. Il s’agit simplement de demander aux auteurs des films et des sĂ©ries de nous accorder un peu de respect et de ne pas croire que la moindre fiction, pour peu qu’elle soit correctement filmĂ©e et qu’elle contienne sa dose de flingues et de poitrines dĂ©nudĂ©es, va nous intĂ©resser. Special Ops: Lioness pĂšche d’abord par sa bĂȘtise : sa vision des relations internationales est Ă  peine digne des films de sĂ©rie B des annĂ©es 60 et tandis que sa prĂ©sentation de l’appareil d’État amĂ©ricain renvoie Ă  la lĂ©gendaire sĂ©rie X Files, qui a sans doute beaucoup contribuĂ© au dĂ©veloppement du complotisme ambiant.

    On croise dans des couloirs obscurs et anonymes des hommes et des femmes en costume aux fonctions mystĂ©rieuses, envisageant le monde comme des  Ă©ditorialistes de RT, considĂ©rant que Paris est une ville infestĂ©e de terroristes – alors qu’on y trouve essentiellement des chantiers inachevĂ©s et des cyclistes irresponsables – et admettant finalement que tout cela n’est finalement qu’une histoire de cours du pĂ©trole. Morgan Freeman y joue un SecrĂ©taire d’État dĂ©bonnaire, Nicole Kidman et Michael Kelly des pontes de la CIA qu’il aurait fallu virer il y a belle lurette (et qui rappellent de trĂšs loin leurs homologues dans les Bourne ou les Equalizer), Laysla De Oliveira une victime trĂšs rĂ©sistante et Zoe Saldana une femme au foyer dĂ©sespĂ©rĂ©e mais extrĂȘmement dangereuse.

    C’est bien ficelĂ© et c’est nul.  

  • Telles sont les caves au-dessus desquelles s’élĂšvent les fiers chĂąteaux de la tyrannie et c’est au-dessus d’elles que nous voyons monter l’encens de leurs fĂȘtes : puantes cavernes d’un genre sinistre, oĂč de toute Ă©ternitĂ© l’engeance rĂ©prouvĂ©e se dĂ©lecte lugubrement Ă  souiller la libertĂ© et la dignitĂ© humaines.

    Telles sont les caves au-dessus desquelles s’élĂšvent les fiers chĂąteaux de la tyrannie et c’est au-dessus d’elles que nous voyons monter l’encens de leurs fĂȘtes : puantes cavernes d’un genre sinistre, oĂč de toute Ă©ternitĂ© l’engeance rĂ©prouvĂ©e se dĂ©lecte lugubrement Ă  souiller la libertĂ© et la dignitĂ© humaines.

    On a beau avoir de la bouteille, avoir vu et vĂ©cu des Ă©vĂ©nements Ă©pouvantables, il arrive encore que certains jours votre sang se glace devant l’étendue des crimes, quand l’Histoire se joue et que le pire survient. L’attaque – ou n’était-ce pas plutĂŽt une invasion ? – d’IsraĂ«l par le Hamas, le 7 octobre dernier, constitue ainsi un Ă©vĂ©nement d’une ampleur inĂ©dite dans une rĂ©gion qui vit pourtant depuis des dĂ©cennies au rythme de tragĂ©dies dantesques. Le bilan mĂȘme, plus de 1.000 morts sur une population de 9 millions de personnes, donne le vertige. Et personne ne pleurera les 1.500 membres du Hamas que les forces israĂ©liennes affirment avoir tuĂ©s.

    A ce stade, et alors que les combats se poursuivent, on ne peut que commenter ce que l’on voit, ce qui n’a guĂšre de valeur. Les plateaux de tĂ©lĂ©vision sont, comme Ă  chaque fois, farcis de toutologues cherchant la camĂ©ra comme un cadre du RN son officier traitant russe et alignant les lieux communs ou les approximations putassiĂšres.

    Naturellement, l’ampleur de l’attaque, dĂ©clenchĂ©e un demi-siĂšcle jour pour jour aprĂšs le dĂ©but de la Guerre du Kippour, son mode opĂ©ratoire (il s’agit de la premiĂšre action terroriste combinant terre, air et mer, et c’est digne des plus importantes opĂ©rations du LTTE), l’association de tueries de masse et d’enlĂšvements, et la diffusion en temps rĂ©el de vidĂ©os des victimes font de l’action du Hamas une opĂ©ration inĂ©dite, proche dans son abjection de ce que firent les jihadistes tchĂ©tchĂšnes Ă  Beslan. Nous sommes Ă  prĂ©sent dans l’inconnu, la rationalitĂ© stratĂ©gique de la rĂ©ponse israĂ©lienne pouvant ĂȘtre contrebalancĂ©e par le dĂ©sir de se venger et de laver un affront historique. Tout au plus pouvons-nous nous interroger sur les buts de guerre du Hamas, qui ne peut croire Ă  sa victoire finale et joue peut-ĂȘtre la carte du pire, tente de modifier le rapport de force, ou tente de saborder la progressive normalisation diplomatique en cours entre IsraĂ«l et quelques pays arabes. Pour mĂ©moire, les attentats du 11-Septembre, coup terrible portĂ© au cƓur des Etats-Unis, avaient bien failli emporter Al-QaĂŻda, sauvĂ©e de justesse de sa dĂ©route de l’automne 2001 par l’invasion de l’Irak en 2003. Le Hamas joue donc ici une partition Ă©quivalente et on se demande s’il ne pĂȘche pas par orgueil ou par aveuglement idĂ©ologique. On souhaite, en tout cas, qu’il paye le prix le plus Ă©levĂ© possible aprĂšs ce qu’il a fait samedi, mĂȘme s’il faut regretter par avance le prix que va payer la population palestinienne, dont le sort n’a jamais intĂ©ressĂ© personne, soit dit en passant, Ă  part la Jordanie. Le Hamas, inscrit en septembre 2003 sur la liste europĂ©enne des groupes terroristes, n’a jamais Ă©tĂ© digne de reprĂ©senter les Palestiniens, n’a jamais rien obtenu pour eux et ne saurait, en aucune façon, ĂȘtre qualifiĂ© de rĂ©sistant.

    Il est malheureux que dans notre pays, pourtant si durement et rĂ©guliĂšrement frappĂ© par le terrorisme depuis des dĂ©cennies il se trouve encore des voix pour confondre terroristes et rĂ©sistants ou pour renvoyer dos-Ă -dos bourreaux et victimes. C’est malheureux mais ça n’a hĂ©las rien de surprenant. Tout au plus peut-on y voir la terrible confirmation de ce que nous sommes de plus en plus nombreux Ă  dĂ©noncer. Les choses, en rĂ©alitĂ©, sont d’une grande simplicitĂ© pour peu qu’on ait un cerveau et une conscience : la rĂ©sistance est une dĂ©marche politique et le terrorisme un mode opĂ©ratoire. Un rĂ©sistant qui pratique le terrorisme est un terroriste, et les comparaisons avec les rĂ©sistants français ou tchĂšques pendant la Seconde Guerre mondiale sont indignes. De la part de supposĂ©s historiens, elles sont simplement abjectes. Et puisqu’il faut aussi le rappeler, une armĂ©e qui bombarde sciemment des populations civiles commet un crime de guerre. LĂ  aussi, les choses sont claires.

    Or, qu’avons-nous lu et entendu depuis samedi ? Les misĂ©rables contorsions des Nains soumis et du Lider Minimo pour dĂ©plorer la violence sans jamais blĂąmer le Hamas, pourtant auteur d’une attaque d’une sauvagerie sidĂ©rante et dĂ©sormais Ă  l’origine d’une crise qui pourrait tous nous emporter. Mais est-on pour autant surpris par ce que Le Monde qualifie aimablement d’ambiguĂŻtĂ©s ? Mille fois non. La secte dont JLM est le gourou a depuis des lustres dĂ©laissĂ© les idĂ©aux de la gauche pour se vautrer dans la fange, jusqu’à sembler justifier une opĂ©ration terroriste qui a d’ailleurs tuĂ© des Français.

    Personne n’a jamais rien attendu du RN, successeur embourgeoisĂ© du FN, un parti de collabos et d’anciens nazis, dĂ©sormais collĂ© aux dĂ©lires impĂ©riaux russes. On n’attendait guĂšre plus de LFI, qui se prĂ©tend contre toute Ă©vidence de gauche alors que son fonctionnement, ses positions et le comportement de ses Ă©lus Ă©voquent, au mieux une assemblĂ©e de chasseurs ivres un soir de comice agricole, au pire un groupe de chemises brunes marchant sur Rome.

    OĂč sont les grandes figures de la gauche française, obtenant ou dĂ©fendant des acquis sociaux et l’égalitĂ© des genres, luttant contre les violences sexistes, le racisme et l’antisĂ©mitisme, se rangeant par principe du cĂŽtĂ© des victimes, promouvant la dĂ©mocratie, le peuple, le droit, la raison contre les croyances religieuses et l’unitĂ© de la nation contre les communautĂ©s, condamnant les tyrannies et reconnaissant que les États occidentaux, dont les Etats-Unis, malgrĂ© leur histoire, valaient bien mieux que l’Union soviĂ©tique, la Chine communiste, les dictatures arabes ou les satrapies caribĂ©ennes ?

    La rĂ©action des Ă©lus LFI Ă  l’attaque du Hamas a rĂ©vĂ©lĂ© l’étendue de leur corruption morale. Insensible Ă  l’abjection des images diffusĂ©es par les terroristes eux-mĂȘmes, la secte n’a pas condamnĂ© le Hamas mais a renvoyĂ© dos-Ă -dos l’agresseur et la victime selon le raisonnement bien connu des violeurs et des harceleurs (« Mais, Monsieur le juge, cette salope portait une jupe »), ce qui n’étonnera pas si on se souvient de l’admirable gestion de l’affaire Quatennens par le Lider Minimo et ses sĂ©ides. Justifier une attaque contre des civils en raison de la politique de leurs dirigeants est un raisonnement d’assassin, mais lĂ  encore il faut se souvenir que les Nains soumis ne sont jamais si heureux qu’avec la lie de la planĂšte. Depuis plus de dix ans, on les a ainsi vus dĂ©fendre le rĂ©gime syrien (y compris en relayant des thĂ©ories tellement moisies que mĂȘme l’IRIS n’en veut pas) et, toujours et encore, relayer la propagande russe au sujet de l’Ukraine avec une rĂ©gularitĂ© suspecte. Bien entendu, on ne les a pas entendus commenter la rĂ©volte en Iran et encore moins condamner les tortures subies par les rĂ©voltĂ©es (« Mais, Monsieur le juge, cette salope ne portait pas son voile »), et le rapport des insoumis avec les violences policiĂšres est trĂšs Ă©tonnant : dĂ©nonçant en France une police supposĂ©ment meurtriĂšre, ils ne trouvent rien Ă  redire aux pires exactions commises par Moscou ou Damas. La France insoumise n’est pas le parti de JaurĂšs mais celui de Robespierre d’opĂ©rette, appelant Ă  la rĂ©volution depuis les bureaux chauffĂ©s de leurs universitĂ©s ou de l’AssemblĂ©e.

    On aurait pu croire qu’un parti prĂ©tendument de gauche aurait eu particuliĂšrement Ă  cƓur de combattre l’antisĂ©mitisme. Les prĂ©fĂ©rences diplomatiques du Lider Minimo montrent au contraire que les discours antisĂ©mites russes ou syriens ne sont aucunement un problĂšme, comme le confirme sa dĂ©fense douteuse de Jeremy Corbyn. Ne pas condamner fermement le Hamas aprĂšs son attaque de samedi implique, au-delĂ  mĂȘme de la nature de cette opĂ©ration, que les relations de ce mouvement avec l’Iran et le Hezbollah libanais ne sont pas problĂ©matiques. Or, elles le sont, d’abord parce que le Hezbollah est lui aussi un mouvement terroriste, qui a de surcroĂźt participĂ© Ă  la rĂ©pression de la rĂ©volution syrienne, ensuite parce que la RĂ©publique islamique d’Iran est ce qu’elle est et qu’elle fait subir ce qu’elle fait subir Ă  sa propre population. Mais ça ne peut pas troubler les cƓurs d’airain de nos fiers insoumis, prĂȘts Ă  nous sacrifier pour la plus grande gloire de la cause – Ă  supposer qu’ils sachent la nommer.

    Les propos entendus samedi matin, plaçant sur un mĂȘme plan agresseurs et agressĂ©s, Ă©taient ignobles. On doit, naturellement, contextualiser les Ă©vĂ©nements, dĂ©composer les sĂ©quences, chercher des rĂ©ponses quand la poussiĂšre est retombĂ©e, mais on doit surtout, impĂ©rativement, sans que ce soit nĂ©gociable, prendre d’abord en compte la souffrance des victimes. Que des responsables politiques aient pu, dĂšs samedi, alors que circulaient dĂ©jĂ  des images abjectes, appeler Ă  une dĂ©sescalade ou laisser entendre que l’opĂ©ration du Hamas n’était qu’une rĂ©ponse, somme toute lĂ©gitime, Ă  la politique israĂ©lienne laisse stupĂ©fait devant une telle ignominie. Le pacifisme, comme trop souvent, n’est ici qu’une soumission volontaire qui confine Ă  la pire des abjections et s’apparente Ă  de la collaboration. Pour des gens qui comparaient rĂ©cemment Fabien Roussel Ă  jacques Doriot, ça ne manque pas de sel.

    Mettre sur le mĂȘme plan IsraĂ«l et le Hamas, c’est mettre sur le mĂȘme plan une dĂ©mocratie Ă  la sociĂ©tĂ© civile dynamique et aux dĂ©bats politiques vifs et un groupe terroriste islamiste radical. S’opposer Ă  une puissance supposĂ©ment occidentale n’autorise pas tous les crimes, et les plus anciens se souviendront qu’en 1996 dĂ©jĂ  le Hamas, aprĂšs l’assassinat  d’Yitzhak Rabin, avait confirmĂ© sa nature en pesant sur les Ă©lections parlementaires israĂ©liennes par une sĂ©rie d’attentats afin de faire Ă©lire Benjamin Netanyahou et se doter ainsi d’un adversaire refusant la paix. Tout le monde n’est pas Talleyrand et Mathilde Pannot, en refusant de prononcer le mot qui fĂąche, n’est nullement ambiguĂ« et montre tout ce que nous devons penser de son parti et de cette gauche, celle des procĂšs de Moscou et des Khmers rouges, de Mao et d’Action directe, des assassinats politiques et des mensonges rĂ©pĂ©tĂ©s jusqu’à devenir des vĂ©ritĂ©s.

    Quand un groupe religieux fanatique soutenu par les pires ordures de cette planĂšte tue plus de 1000 personnes, en blesse des milliers d’autres, promĂšne dans les rues des cadavres dĂ©nudĂ©s de soldates – et on ose Ă  peine penser Ă  ce qui arrive aux prisonniĂšres -, enlĂšve des mĂšres et leurs enfants et s’en sert comme boucliers humains, on rend hommage aux victimes, on prĂ©sente ses condolĂ©ances aux familles et on garde le silence. Se taire est la meilleure façon de paraĂźtre presque digne quand on n’est pas habituĂ© Ă  l’ĂȘtre.

  • Et toi mon vieux Bill, la CIA s’intĂ©resse Ă  l’AmĂ©rique du Sud maintenant ?

    Et toi mon vieux Bill, la CIA s’intĂ©resse Ă  l’AmĂ©rique du Sud maintenant ?

    La mode est dĂ©cidĂ©ment aux espions, qu’on les expulse, qu’on les Ă©tudie, qu’on les filme ou mĂȘme qu’ils geignent ou crĂąnent en Ă©crivant leurs mĂ©moires. AprĂšs le douloureux hors-sĂ©rie du Monde, qu’il est amicalement recommandĂ© d’éviter, un nouveau supplĂ©ment est donc apparu dans nos kiosques, cette fois du Point.

    Disons-le d’entrĂ©e, c’est mieux que ce qui a Ă©tĂ© produit par Le Monde, malgrĂ© des ressemblances amusantes. L’interview misĂ©rable de Marc Dugain trouve par exemple son Ă©quivalent dans l’entretien accordĂ© par CĂ©dric Bannel, Ă©narque, homme d’affaires talentueux, sportif de haut niveau et auteur de romans d’espionnage Ă  peine lisibles. Si Dugain Ă©crit des romans de gare, sans doute peut-on qualifier ceux de Bannel de romans d’aĂ©roport. Au moins cet auteur assume-t-il sa fascination pour le monde du renseignement, son analyse du monde contemporain Ă©tant aussi convaincante qu’une une du JDD.

    Ce nouveau hors-sĂ©rie prĂ©sente, lui aussi, quelques dĂ©fauts agaçants. DĂšs son introduction, on y parle de James Bond sous la plume de Romain Gubert, et on s’interroge donc d’entrĂ©e sur la qualitĂ© du travail accompli. A quoi bon diffuser une revue que l’on veut sĂ©rieuse en utilisant encore et encore les mĂȘmes clichĂ©s imbĂ©ciles et tellement datĂ©s ? De mĂȘme s’étonne-t-on des choix bibliographiques – quelques titres Ă©tant plus que dispensables – ou de la sĂ©lection des sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es (24 heures chrono ? Vraiment ?) disponibles Ă  la fin de la revue. On pourra aussi sourire en lisant que le Bureau des lĂ©gendes est la « meilleure sĂ©rie française sur les agents sous couverture de la DGSE Â» alors qu’il s’agit en rĂ©alitĂ© de la « seule sĂ©rie française sur les agents sous couverture de la DGSE Â». Ce service est d’ailleurs encore surnommĂ© « La Piscine Â», un sobriquet que seule la presse utilise et qui est la marque d’un certain amateurisme.

    Pour le reste, ce hors-sĂ©rie, en grande partie construit sur des contributions de Jean Guisnel, l’authentique expert maison, n’a rien de honteux. On y parle services russes et chinois, on y parle cyber et espace, on y parle anticipation des crises et IA, et on y revient sur des moments difficiles (Auckland en 1985, par exemple) ou sur des trahisons rĂ©elles ou redoutĂ©es (cf. l’article de Claire Meynial sur Paul Redmond). ForcĂ©ment, tout n’y est pas parfait et affirmer que la CIA serait revenue au premier plan Ă  l’occasion de l’invasion de l’Ukraine par la TrĂšs Sainte Rodina c’est oublier que la cĂ©lĂšbre agence amĂ©ricaine a Ă©tĂ© aux premiĂšres loges de la guerre contre al-QaĂŻda et l’Etat islamique (Oussama Ben Laden n’est pas mort d’une intoxication alimentaire aprĂšs avoir mangĂ© un kekab prĂšs de la place Saint-Michel, et les diffĂ©rents califes successivement tuĂ©s en Syrie ne l’ont pas Ă©tĂ© par les troupes russes ou syriennes, trop occupĂ©es Ă  piller, violer et torturer pour lutter contre des terroristes, mais bien par des unitĂ©s amĂ©ricaines, dĂ»ment renseignĂ©es). De mĂȘme, il Ă©tait sans doute possible de se priver des confessions d’un ancien dont on murmure que la carriĂšre n’aurait pas Ă©tĂ© aussi glorieuse que ce qu’il en dit et qui se livre depuis quelques mois Ă  une gĂȘnante campagne d’auto rĂ©habilitation Ă©voquant un ancien PrĂ©sident.

    Le hors-sĂ©rie du Point, qui nous refait le coup des guerres secrĂštes, vaut d’abord pour les deux entretiens rĂ©alisĂ©s avec un ancien DGSE, Bernard Bajolet, et l’actuel, Bernard EmiĂ© – le second ayant succĂ©dĂ© au premier.

    Si l’interview de « Bajo Â» est courte et sans rĂ©vĂ©lations, celle du DG actuel est plus dense et aussi plus sentencieuse. Bernard EmiĂ© reprend la formule de l’action clandestine comme ADN de son service, comme il l’avait fait dans Le Figaro en 2020 et se rĂ©fĂšre, Ă  raison, Ă  la France libre et Ă  la RĂ©sistance. TrĂšs maĂźtrisĂ©s, et sans nul doute attentivement relus, ses propos sont d’une parfaite orthodoxie : son service a pour mission d’éclairer et d’appuyer les prises de dĂ©cisions des autoritĂ©s, et tous les moyens dont il dispose servent cet objectif.

    MalgrĂ© des questions que l’on croirait posĂ©es accoudĂ© Ă  un bar, l’interview ne manque donc pas d’intĂ©rĂȘt, les passages concernant l’Ukraine Ă©tant Ă  lire avec une extrĂȘme attention aussi bien pour ce qu’ils disent et ne disent pas que pour ce qu’ils croient dire et disent vraiment.

    Un hors-sĂ©rie qui n’est pas indigne et qui peut mĂȘme servir d’initiation aux jeunes gens que le plus intĂ©ressant mĂ©tier du monde tenterait.