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« Never let they punk ass ever defeat you » (« My Favorite Mutiny », The Coup)

Tous ces types sont bien sensibles. Ils se prĂ©tendent les maĂźtres du monde, les dirigeants de la plus puissante des nations, le phare de la libertĂ©, et ils trĂ©pignent comme les sales gosses quâils sont dĂšs quâon a le front de penser diffĂ©remment dâeux. Mais, vous savez quoi, les gars, quand on est si puissant, et quand on est si certain de sa puissance, on laisse les autres penser diffĂ©remment parce que cela nâa rien dâinquiĂ©tant pour peu que ces autres ne vous attaquent pas. Ăvidemment, sâil sâagit de jihadistes, de partisans de la Rodina poutinienne, de dĂ©fenseurs du rĂ©gime dâAssad, de nostalgiques du Reich ou du KampuchĂ©a dĂ©mocratique, il est tout-Ă -fait autorisĂ©, et mĂȘme vivement recommandĂ©, de les combattre jusquâĂ leur complĂšte extinction. Et en plus, câest bon pour la planĂšte.
Ils se disent partisans de la libertĂ© dâexpression, uniques dĂ©fenseurs de cette libertĂ© fondamentale qui fait que nous ne vivons ni en Russie ni en Chine ni en CorĂ©e du Nord ni en Iran ni en Afghanistan ni dans une pĂ©trostatrapie du Golfe, et ils nous donnent des leçons au sujet de la censure qui, Ă les Ă©couter, Ă©toufferait nos pays. Au mois de fĂ©vrier dernier, le vice-prĂ©sident amĂ©ricain J.D. Vance Ă©tait ainsi venu expliquer Ă Munich que les EuropĂ©ens Ă©taient tous trĂšs mĂ©chants parce quâils rĂ©gulaient les rĂ©seaux sociaux et quâils essayaient dâempĂȘcher un certain nombre de saloperies dâĂȘtre exprimĂ©es publiquement.
Toi, Raoul Volfoni, on peut dire que tu en es un.
Ce brave Vance, dont on dit quâil fut un temps lucide au sujet du putschiste multi condamnĂ© et dĂ©pravĂ© que les AmĂ©ricains ont Ă©lu pour la 2e fois Ă la prĂ©sidence, a bien compris son intĂ©rĂȘt Ă©lectoral en adhĂ©rant au discours des hordes de geignards qui pleurnichent dĂšs quâune femme demande des droits ou qui expriment leur â forcĂ©ment â sainte colĂšre dĂšs quâon leur dĂ©montre quâils racontent des idioties ou quâils mentent (ou souvent quâils font les deux sans effort apparent. On ne peut pas ĂȘtre nul dans tous les domaines). Dans un pays qui sâest dĂ©chirĂ© autour des droits et de la dignitĂ© dâune partie de sa population, et qui a maintenu dans plusieurs de ces Ătats fĂ©dĂ©rĂ©s un apartheid de fait jusquâĂ la fin des annĂ©es 60, il devrait pourtant ĂȘtre Ă©vident que les propos haineux ont des consĂ©quences, nourrissent la violence et sapent les fondements des sociĂ©tĂ©s.
La destruction de nos modĂšles politiques et sociaux, certes imparfaits et tragiquement inĂ©galitaires mais malgrĂ© tout reprĂ©sentatifs du peuple et surtout fondĂ©s sur des lois et non sur la violence aveugle, constitue le cĆur du projet politique de ces donneurs-de-leçons. Ils ne veulent pas que la parole publique obĂ©isse Ă des rĂšgles de dĂ©cence, de retenue et, osons le mot, dâĂ©lĂ©mentaire morale, parce quâils pensent que les excĂšs verbaux sont la preuve de leur courage, lâillustration de leur fiĂšre virilitĂ© et la dĂ©monstration de leur admirable hauteur de vue.
Le 5 dĂ©cembre 1897, en pleine affaire Dreyfus, Ămile Zola, dĂ©chaĂźnĂ© comme jamais, avait livrĂ© Ă ce sujet dans Le Figaro un brulot imparable, ProcĂšs-verbal, qui reste dâune accablante actualitĂ© et dâune terrible pertinence :
« Ah ! Quel spectacle, depuis trois semaines, et quels tragiques, quels inoubliables jours nous venons de traverser ! Je nâen connais pas qui aient remuĂ© en moi plus dâhumanitĂ©, plus dâangoisse et plus de gĂ©nĂ©reuse colĂšre. Jâai vĂ©cu exaspĂ©rĂ©, dans la haine de la bĂȘtise et de la mauvaise foi, dans une telle soif de vĂ©ritĂ© et de justice, que jâai compris les grands mouvements dâĂąme qui peuvent jeter un bourgeois paisible au martyre.
Câest, en vĂ©ritĂ©, que le spectacle a Ă©tĂ© inouĂŻ, dĂ©passant en brutalitĂ©, en effronterie, en ignoble aveu tout ce que la bĂȘte humaine a jamais confessĂ© de plus instinctif et de plus bas. Un tel exemple est rare de la perversion, de la dĂ©mence dâune foule, et sans doute est-ce pour cela que je me suis passionnĂ© Ă ce point, outre ma rĂ©volte humaine, en romancier, en dramaturge, bouleversĂ© dâenthousiasme devant un cas dâune beautĂ© si effroyable.
Aujourdâhui, voici lâaffaire qui entre dans la phase rĂ©guliĂšre et logique, celle que nous avons dĂ©sirĂ©e, demandĂ©e sans relĂąche. Un conseil de guerre est saisi, la vĂ©ritĂ© est au bout de ce nouveau procĂšs, nous en sommes convaincus. Jamais nous nâavons voulu autre chose. Il ne nous reste quâĂ nous taire et Ă attendre ; car, la vĂ©ritĂ©, ce nâest pas nous encore qui devons la dire, câest le conseil de guerre qui doit la faire, Ă©clatante. Et nous nâinterviendrions de nouveau que si elle nâen sortait point complĂšte, ce qui est, dâailleurs, une hypothĂšse inadmissible.
Mais, la premiĂšre phase Ă©tant terminĂ©e, ce gĂąchis en pleines tĂ©nĂšbres, ce scandale oĂč tant de laides consciences se sont mises Ă nu, le procĂšs-verbal doit en ĂȘtre dressĂ©, il faut conclure sur elle. Car, dans la tristesse profonde des constatations qui sâimposent, il y a lâenseignement viril, le fer rouge dont on cautĂ©rise les plaies. Songeons-y tous, lâaffreux spectacle que nous venons de nous donner Ă nous-mĂȘmes doit nous guĂ©rir.
Dâabord, la presse.
Nous avons vu la basse presse en rut, battant monnaie avec les curiositĂ©s malsaines, dĂ©traquant la foule pour vendre son papier noirci, qui cesse de trouver des acheteurs, dĂšs que la nation est calme, saine et forte. Ce sont surtout les aboyeurs du soir, les feuilles de tolĂ©rance qui raccrochent les passants avec leurs titres en gros caractĂšres, prometteurs de dĂ©bauches. Celles-lĂ nâĂ©taient que dans leur habituel commerce, mais avec une impudence significative.
Nous avons vu, plus haut dans lâĂ©chelle, les journaux populaires, les journaux Ă un sou, ceux qui sâadressent au plus grand nombre et qui font lâopinion de la foule, nous les avons vus souffler les passions atroces, mener furieusement une campagne de sectaires, tuant dans notre cher peuple de France toute gĂ©nĂ©rositĂ©, tout dĂ©sir de vĂ©ritĂ© et de justice. Je veux croire Ă leur bonne foi. Mais quelle tristesse, ces cerveaux de polĂ©mistes vieillis, dâagitateurs dĂ©ments, de patriotes Ă©troits, devenus des conducteurs dâhommes, commettant le plus noir des crimes, celui dâobscurcir la conscience publique et dâĂ©garer tout un peuple ! Cette besogne est dâautant plus exĂ©crable quâelle est faite, dans certains journaux, avec une bassesse de moyens, une habitude du mensonge, de la diffamation et de la dĂ©lation, qui resteront la grande honte de notre Ă©poque.
Nous avons vu, enfin, la grande presse, la presse dite sĂ©rieuse et honnĂȘte, assister Ă cela avec une impassibilitĂ©, jâallais dire une sĂ©rĂ©nitĂ© que je dĂ©clare stupĂ©fiante. Ces journaux honnĂȘtes se sont contentĂ©s de tout enregistrer avec un soin scrupuleux, la vĂ©ritĂ© comme lâerreur. Le fleuve empoisonnĂ© a coulĂ© chez eux, sans quâils omettent une abomination. Certes, câest lĂ de lâimpartialitĂ©. Mais quoi ? Ă peine çà et lĂ une timide apprĂ©ciation, pas une voix haute et noble, pas une, entendez-vous ! qui se soit Ă©levĂ©e dans cette presse honnĂȘte, pour prendre le parti de lâhumanitĂ©, de lâĂ©quitĂ© outragĂ©es !
Et nous avons vu surtout ceci â car au milieu de tant dâhorreurs il doit suffire de choisir la plus rĂ©voltante â nous avons vu la presse, la presse immonde continuer Ă dĂ©fendre un officier français, qui avait insultĂ© lâarmĂ©e et crachĂ© sur la nation. Nous avons vu cela, des journaux lâexcusant, dâautres ne lui infligeant un blĂąme quâavec des restrictions. Comment ! il nây a pas eu un cri unanime de rĂ©volte et dâexĂ©cration ! Que se passe-t-il donc pour que ce crime, qui, Ă un autre moment, aurait soulevĂ© la conscience publique, en un besoin furieux de rĂ©pression immĂ©diate, ait pu trouver des circonstances attĂ©nuantes, dans ces mĂȘmes journaux si chatouilleux sur les questions de fĂ©lonie et de traĂźtrise ?
Nous avons vu cela. Et jâignore ce quâun tel symptĂŽme a produit chez les autres spectateurs, puisque personne ne parle, puisque personne ne sâindigne. Mais, moi, il mâa fait frissonner, car il rĂ©vĂšle, avec une violence inattendue, la maladie dont nous souffrons. La presse immonde a dĂ©voyĂ© la nation, et un accĂšs de la perversion, de la corruption oĂč elle lâa jetĂ©e, vient dâĂ©taler lâulcĂšre, au plein jour. »
Zola, qui fut probablement assassinĂ© en raison de son engagement politique, avait parfaitement expliquĂ© pourquoi le dĂ©bat public devait, sans Ă©videmment ĂȘtre contrĂŽlĂ©, obĂ©ir Ă des rĂšgles de biensĂ©ance, de dignitĂ© et de raison, faute de quoi il deviendrait une foire dâempoigne Ă©crasant les nuances, annihilant toute de demande de mesure, interdisant toute gouvernance Ă©clairĂ©e en favorisant les brutes et les mĂ©dias les plus puissants, avides dâaudience mais peut-ĂȘtre aussi de pouvoir. Twitter, qui Ă©tait depuis longtemps dĂ©jĂ un Ă©gout gĂ©ant, assume depuis quâil est la propriĂ©tĂ© dâElon Musk son rĂŽle de vĂ©ritable systĂšme dâirrigation des bouses produites par les influenceurs les plus abjects de la planĂšte. Mais au moins ce positionnement a-t-il un coĂ»t.
Tous ces gens ont naturellement le droit de penser ce quâils veulent, mais toutes les opinions nâont pas la mĂȘme valeur en raison de la connaissance que lâon a dâun sujet. Il est heureux, par exemple, que je ne sois pas Ă la tĂȘte dâune banque, dâune charcuterie ou dâun port de marchandises, et câest pour la mĂȘme raison quâon ne prĂȘte quâune attention polie aux commentateurs omniscients qui polluent les plateaux et donnent leur opinion sur tous les sujets qui se prĂ©sentent. On nâĂ©crira jamais assez Ă quel point certains mĂ©dias, obsĂ©dĂ©s par leur seule audience, ont abandonnĂ© en chemin leur Ă©thique journaliste et la mission dâinformer le public.
La mĂ©diocritĂ© assumĂ©e de ces mĂ©dias a favorisĂ© lâĂ©mergence des sites de « rĂ©information », tenus par des idĂ©ologues de seconde zone et des citoyens se prĂ©tendant journalistes mais nâen ayant aucune des compĂ©tences. Il ne sâagit pas ici de snobisme ou dâarrogance, mais de mĂȘme que je ne me permettrais pas dâaller expliquer au conducteur de mon train comment il doit nĂ©gocier une entrĂ©e en gare, je ne vois pas au nom de quoi un quidam sans compĂ©tence particuliĂšre irait tancer un chirurgien, une avocate, un plombier ou une pilote dâhĂ©licoptĂšre sous prĂ©texte « quâil en a le droit ». Il en a le droit, mais il ferait mieux de sâabstenir.
Dans une fameuse interview donnĂ©e au quotidien Il Messagero en 2015, Umberto Eco avait parfaitement dĂ©crit ces hordes dâinternautes passĂ©es en quelques annĂ©es dâune extrĂ©mitĂ© du comptoir du bar, dâoĂč ils rĂ©galaient une poignĂ©e de consommateurs lassĂ©s de leur science, Ă une audience parfois Ă©tonnante, et sans commune mesure avec la pertinence de leurs propos â ce que Maxime Haulbert qualifie d’opinion low cost.
Certains ou certaines font des fortunes avec ces comptes dâinfluenceurs, dont la qualitĂ© ferait honte au moindre cancre dâune classe de 6e, mais trĂšs peu font avancer lâhumanitĂ©. Cette cacophonie est Ă©videmment amplifiĂ©e par les stratĂšges de la Rodina, ces « ingĂ©nieurs du chaos » dĂ©crits par Giuliano da Empoli et dâautres observateurs (ici et lĂ , par exemple), qui sâemploient Ă casser toute notion de vĂ©ritĂ© et Ă vanter les faits alternatifs (une façon inutilement policĂ©e de qualifier des mensonges) en accentuant nos divisions.
Refusant par principe toute forme de rĂ©gulation, les propriĂ©taires des rĂ©seaux sociaux ont en quelques annĂ©es dĂ©montĂ© les systĂšmes qui modĂ©raient, pĂ©niblement, les contenus. Les Ă©quipes de Twitter ont Ă©tĂ© dĂ©mantelĂ©es et X, ainsi renommĂ© aprĂšs un caprice de son propriĂ©taire, charrie dĂ©sormais des torrents dâordures comme jamais depuis sa crĂ©ation. La libertĂ© dâexpression nây est cependant pas si totale puisque, ĂŽ surprise, certains contenus, notamment ceux liĂ©s aux minoritĂ©s sexuelles, y sont invisibilisĂ©s, sans doute pour ne pas heurter la sensibilitĂ© des ardents dĂ©fenseurs de la famille traditionnelle, mĂąles supposĂ©ment Alpha mais en rĂ©alitĂ© terriblement anxieux. X, en rĂ©alitĂ©, nâa rien dâun rĂ©seau libre, et les mensonges les plus odieux y sont relayĂ©s avec enthousiasme par son IA officielle, Grok, puis par des cohortes dâignorants trop heureux de voir ainsi confirmĂ©es leurs pires obsessions.

Le Monde, https://shorturl.at/VAToS Le fait que le nom de ce programme Ă©voque en français le couinement dâun pourceau est rĂ©jouissant et, finalement, trĂšs rĂ©vĂ©lateur, comme lâa confirmĂ© la rĂ©vĂ©lation rĂ©cente que des types â oui, forcĂ©ment des hommes, hĂ©las â utilisaient cette IA pour dĂ©nuder virtuellement des femmes. A ce niveau de bassesse, câest soit de lâart expĂ©rimental soit le signe dâune pathologie mentale.
Les algorithmes du rĂ©seau favorisent lourdement certains contenus, et le harcĂšlement de masse contre les tenants dâune pensĂ©e sĂ©rieuse y est la norme, tolĂ©rĂ©e sinon encouragĂ©e par X lui-mĂȘme. Dans ce nouveau maxima cloaca, le monde sâest inversĂ© et les ignorants, au lieu de se taire et dâapprendre comme nous lâavons tous fait â et comme nous le faisons encore â sâen prennent aux comptes qui les dĂ©rangent, avec une rage dĂ©cuplĂ©e sâils sont tenus par des femmes, des juifs, des scientifiques, des journalistes sĂ©rieux ou simplement des citoyens ayant conservĂ© leur conscience. Certains ont choisi de quitter le rĂ©seau pour ne pas contribuer Ă son fonctionnement, et je les comprends. Jâai pour ma part dĂ©cidĂ© de rester afin de ne pas abandonner le terrain, cette dĂ©marche Ă©tait Ă©videmment symbolique et sans aucun effet sur le flot dâimmondices qui se dĂ©verse sur nous sans interruption. « Croyez-moi, les gars, ce nâest pas facile tous les jours ».
Le manque de transparence concernant son fonctionnement a logiquement conduit la Commission europĂ©enne Ă sanctionner X, ce qui a permis de rappeler que lâUnion nâĂ©tait pas moins souveraine que les Etats-Unis et quâon y Ă©tait attachĂ©, plus quâailleurs ces temps-ci, au rĂšgne non seulement de la loi mais de nos lois. Les responsables amĂ©ricains, qui nâont que le mot souverainetĂ© Ă la bouche â mais qui viennent dâintervenir au Venezuela sur un caprice, qui lorgnent sur le Groenland, territoire dĂ©pendant dâun de leurs alliĂ©s les plus fidĂšles, ou qui tentent de brader lâUkraine Ă la Russie â devraient apprĂ©cier le fait que lâEurope nâaspire quâĂ sa complĂšte souverainetĂ©. Câest bien que ce que vous vouliez, les mecs, non ?
DĂšs le mois dâavril 2023, la Commission avait mis en garde Musk et les rigolos qui gĂšrent X en leur rappelant que la modĂ©ration des contenus mensongers, i.e. de la dĂ©sinformation pour Ă©noncer les faits clairement, nâĂ©tait nullement optionnelle et en assumant publiquement le fait que la libertĂ© dâexpression ne pouvait ĂȘtre sans limite.
Les textes sont Ă cet Ă©gard limpides, Ă lâinstar de lâarticle 11 de la charte de lâUnion europĂ©enne des droits fondamentaux, alinĂ©a 2 :
« L’exercice de ces libertĂ©s comportant des devoirs et des responsabilitĂ©s peut ĂȘtre soumis Ă certaines formalitĂ©s, conditions, restrictions ou sanctions prĂ©vues par la loi, qui constituent des mesures nĂ©cessaires, dans une sociĂ©tĂ© dĂ©mocratique, Ă la sĂ©curitĂ© nationale, Ă l’intĂ©gritĂ© territoriale ou Ă la sĂ»retĂ© publique, Ă la dĂ©fense de l’ordre et Ă la prĂ©vention du crime, Ă la protection de la santĂ© ou de la morale, Ă la protection de la rĂ©putation ou des droits d’autrui, pour empĂȘcher la divulgation d’informations confidentielles ou pour garantir l’autoritĂ© et l’impartialitĂ© du pouvoir judiciaire. »
On ne saurait mieux dire.
Elle fait maintenant un numĂ©ro sexy-comique Ă Munich. Oh, ce n’est pas trĂšs fin. Elle chevauche une banane gĂ©ante en caoutchouc qui rebondit partout sur la scĂšne du cabaret, le tout accompagnĂ© par des harpes. C’est un peu vulgaire, mais on rigole en mĂȘme temps. On se bourre de quiche et on boit des Ă©normes pintes de biĂšre et on finit en farandole en hurlant des tyroliennes ou en vomissant partout. On ne regrette pas sa soirĂ©e !
PrĂ©venu il y a presque trois ans, le milliardaire surkĂ©taminĂ© a choisi dâignorer les reproches dâune puissance souveraine et de poursuivre au nom du sacrosaint free speech sa stratĂ©gie de polarisation extrĂȘme. La soi-disant dĂ©fense sourcilleuse de la libertĂ© dâexpression consiste donc Ă favoriser les propos racistes, les thĂ©ories complotistes, les attaques contre la science et la connaissance, et mĂȘme Ă faire lâapologie de la violence, et nullement Ă garantir Ă chacun un accĂšs Ă des Ă©changes de points de vue respectueux et mutuellement enrichissants. Il ne sâagit pas de la dĂ©fense dâune libertĂ© fondamentale mais dâune entreprise d’ingĂ©rence ouvertement hostile et fondamentalement contraire Ă ce quâest lâEurope.

Rire au nez des nazis, la premiĂšre Ă©tape de la rĂ©sistance Lors de son fameux discours de Munich, J.D. Vance a semblĂ© dĂ©fendre la dĂ©mocratie mais il a en rĂ©alitĂ© dĂ©fendu les ingĂ©rences russes en Roumanie en ironisant sur le fait que « si votre dĂ©mocratie peut ĂȘtre dĂ©truite avec quelques centaines de milliers de dollars de publicitĂ© numĂ©rique provenant dâun pays Ă©tranger, alors câest quâelle nâĂ©tait pas trĂšs solide au dĂ©part. » De la part dâun type dont le prĂ©sident a Ă©tĂ© Ă©lu une premiĂšre fois grĂące Ă la Russie, câest assez raide.
Surtout, les dirigeants amĂ©ricains ne sont plus en mesure de donner des leçons au monde, en particulier en matiĂšre de dĂ©mocratie ou de respect de la libertĂ© dâexpression. Il fut un temps oĂč, malgrĂ© tous ses dĂ©fauts, nombreux et parfois insupportables, et ses crimes â pas si diffĂ©rents des nĂŽtres, cela dit â lâAmĂ©rique Ă©tait un modĂšle, mais ce temps-lĂ semble dĂ©sormais bien lointain. LâAdministration Trump, qui sermonne le monde au sujet de la libertĂ© dâexpression, de lâordre et de la dĂ©mocratie fait exactement le contraire de ce quâelle professe.
SupposĂ©ment sĂ»rs dâeux, et Ă©videmment inspirĂ©s par le TrĂšs haut, les dirigeants amĂ©ricains paraissent ainsi excessivement sensibles Ă la critique et Ă la moindre pensĂ©e contraire. AccusĂ© par 28 femmes de viols ou dâagressions sexuelles (cf. ici), lourdement condamnĂ© pour avoir diffamĂ© une Ă©crivaine qui lâaccusait de viol, Ă©galement condamnĂ© pour avoir tentĂ© de cacher une brĂšve relation avec une actrice pornographique (alors que Melania Ă©tait enceinte, la classe), mĂ©chamment suspectĂ© dâĂȘtre impliquĂ© dans les horreurs commises par Jeffrey Epstein et rĂ©guliĂšrement accusĂ© de tout faire pour dissimuler la nature exacte de son amitiĂ© avec le milliardaire pĂ©dophile, le prĂ©sident amĂ©ricain entretient de toute Ă©vidence des rapports trĂšs particuliers avec la moitiĂ© de la planĂšte. AssociĂ©s, son sexisme viscĂ©ral et son dĂ©goĂ»t pour la presse donnent des sorties de ce genre :
Officiellement attachĂ©s Ă la libertĂ© dâexpression, les responsables US ne cessent pourtant de sâen prendre Ă la presse et dâĂ©touffer les voix qui pensent diffĂ©remment dâeux. Stephen Miller, lâidĂ©ologue que beaucoup comparent Ă Joseoh Goebbels, a appelĂ© au mois de dĂ©cembre dernier au licenciement de producteurs de CBS Ă la suite de la diffusion dâun reportage qui lui avait dĂ©plu. On se souviendra Ă©galement des pressions exercĂ©es sur la mĂȘme chaĂźne ayant abouti Ă la fin annoncĂ©e du Colbert Show, et donc Ă des attaques de plus en plus cinglantes en retour de la part du prĂ©sentateur
LâĂ©mission de Jimmy Kimmel a Ă©galement fait lâobjet dâattaques de la part des autoritĂ©s, jusquâĂȘtre briĂšvement interrompue au mois de septembre dernier aprĂšs les propos parfaitement justifiĂ©s â et donc exaspĂ©rants pour les fragiles de la Maison blanche â que lâhumoriste avait tenus au sujet de Charlie Kirk, un influenceur sĂšchement rappelĂ© Ă Dieu qui en France aurait Ă©tĂ© fichĂ© S et sans doute poursuivi par la justice mais qui fait lâobjet dâun culte fervent aux Etats-Unis dans des milieux que Will McAvoy qualifia avec clairvoyance, dĂšs 2012, de Taliban amĂ©ricains. On a les idoles quâon mĂ©rite.
Tout le monde nâa pas lâĂąme dâun paillasson et les prĂ©sentateurs amĂ©ricains visĂ©s par la secte Trump ont donc ripostĂ© aux attaques de Donald Trump :
Kimmel, qui nâa pas peur, ne relĂąche d’ailleurs pas la pression. Ses propos, aussi pertinents et amusants soient-ils, nâont cependant aucune portĂ©e au-delĂ du cercle de celles et ceux qui sont dĂ©jĂ convaincus que Donald Trump fait tout ce quâil peut pour ĂȘtre qualifiĂ© de fasciste et quâune partie de son Ă©lectorat lâapprouve. GavĂ©s aux mensonges, coincĂ©s dans une bulle cognitive gĂ©ante, les Ă©lecteurs de Donald Trump sont insensibles depuis longtemps Ă la raison.
La dĂ©fense de la libertĂ© dâexpression, et donc de la dĂ©mocratie, devrait aussi passer par le respect de la justice, composante essentielle dâun rĂ©gime dĂ©mocratique. Donald Trump, condamnĂ© Ă plusieurs reprises, nâen a cure, tout comme il se moque bien des alliĂ©s historiques de son pays. En raison de la dĂ©cision de la Cour pĂ©nale internationale (CPI) dâinculper le Premier ministre Benyamin Netanyahou de crimes de guerre et de crimes contre lâhumanitĂ©, les Etats-Unis, dont la diplomatie nâa plus aucune barriĂšre morale, ont dĂ©cidĂ© de sanctionner les magistrats de La Haye, dont un Français, Nicolas Guillou.
Ne comptant pas sâarrĂȘter en si bon chemin, lâAdministration Trump a ensuite sanctionnĂ© plusieurs personnalitĂ©s europĂ©ennes, dont lâancien commissaire Thierry Breton, en raison de leur rĂŽle dans les mesures de rĂ©gulation. Les autoritĂ©s amĂ©ricaines, sans surprise, reprochent Ă ces responsables de contribuer Ă censurer les opinions qui les dĂ©rangent alors quâil sâagit, encore et toujours, de ne pas laisser le champ libre aux entrepreneurs de haine comme Peter Thiel, un autre milliardaire sud-africain, Ă©levĂ© pour sa part dans une communautĂ© dâadmirateurs dâAdolf Hitler et obsĂ©dĂ© depuis quelques annĂ©es par la figure de lâAntĂ©christ. Un milliardaire nazi millĂ©nariste, conseiller et financier de lâhomme le plus puissant du monde ? On ne voit pas ce qui pourrait mal se passer, nâest-ce pas ? A ce stade, il est sans doute inutile de rappeler que ce brave garçon a en plus cofondĂ© Palantir et fait affaire avec nous.
Ayant manifestement renoncĂ© Ă toute dĂ©cence, les Etats-Unis Ă©tudieraient mĂȘme Ă prĂ©sent, selon Der Spiegel, la mise en Ćuvre de sanctions contre les magistrats français ayant condamnĂ© Marine Le Pen ou contre leurs confrĂšres allemands enquĂȘtant sur l’AfD. Quelle est la valeur dâune politique censĂ©e dĂ©fendre la libertĂ© quand on sanctionne des justices indĂ©pendantes ?
La rĂ©ponse, qui est dans la question, trouve de nombreuses illustrations Ă Washington mĂȘme et dans les rues amĂ©ricaines. A peine Ă©lu, le nouveau prĂ©sident amĂ©ricain, Caligula avec une perruque blonde, a entrepris un marathon de grĂąces accordĂ©es en prioritĂ© Ă ses partisans. DĂ©but dĂ©cembre 2025, 1.800 personnes avaient ainsi bĂ©nĂ©ficiĂ© de la magnanimitĂ© de Donald Trump.
Parmi les heureux bĂ©nĂ©ficiaires de ces grĂąces figuraient presque tous les insurgĂ©s du 6 janvier 2021, partisans Ă©namourĂ©s du prĂ©sident Trump persuadĂ©s que lâĂ©lection avait Ă©tĂ© truquĂ©e et qui tentaient de prendre le Capitole dâassaut. VĂ©ritable meute dâabrutis gavĂ©s aux rĂ©seaux sociaux et aux mensonges complotistes dâune certaine presse sans boussole, ces Ă©meutiers avaient Ă©videmment subi les foudres de la justice tandis que lâattaque elle-mĂȘme faisait lâobjet dâune sĂ©rie dâenquĂȘtes serrĂ©es, par le SĂ©nat comme par le FBI. Celles-ci concluaient toutes Ă lâĂ©crasante responsabilitĂ© de Trump et de quelques autres dans cette tentative de coup dâĂtat, mais le site officiel de la Maison blanche accuse dĂ©sormais les DĂ©mocrates et la police du Capitole dâavoir provoquĂ© les violences et reprend les accusations infondĂ©es dâune « Ă©lection volĂ©e en 2020 ». Il est finalement assez logique que tous ces types, masculinistes frustrĂ©s (plĂ©onasme ?), inversent les rĂŽles et blĂąment les victimes en se donnant le beau rĂŽle.
La dĂ©fense de la libertĂ© dâexpression revient pour ces gens Ă favoriser des mensonges Ă©hontĂ©s et ils nous reprochent en plus de ne pas gober ces derniers. LâĂ©lection de 2020 a Ă©tĂ© certifiĂ©e, les Ă©meutiers de 2021 nâont nullement Ă©tĂ© provoquĂ©s, et parmi eux se trouvait dâailleurs une apprĂ©ciable quantitĂ© de sales mecs Ă nouveau arrĂȘtĂ©s, certains dâentre eux pour des faits de pĂ©dophilie. Pour un peu, on dirait quâil sâagit dâune nouvelle politique publique dont lâexemple viendrait dâen haut.
Les grĂąces prĂ©sidentielles sont devenues si problĂ©matiques que certains se demandent mĂȘme si le prĂ©sident, pour lequel un sou est un sou, ne monnayerait pas ses indulgences. Il paraĂźt que ça sâest dĂ©jĂ fait. Quoi quâil en soit, ces grĂąces suivent des logiques autres quâhumanitaires, comme en tĂ©moigne le pardon accordĂ© Ă lâancien prĂ©sident du Honduras Juan Orlando HernĂĄndez, narcotrafiquant de premier plan condamnĂ© Ă 45 ans de prison par la justice amĂ©ricaine. NicolĂĄs Maduro peut donc garder espoir, mĂȘme si on ne lui souhaite guĂšre de bien. AprĂšs tout, on sait ce quâil faut penser des chefs dâĂtat qui ont le soutien et lâadmiration des Nains soumis et du Lider minimo.
Ce rapport trĂšs particulier avec la justice et le droit de ces farouches dĂ©fenseurs de la dĂ©mocratie est illustrĂ© par les crimes que commettent chaque jour les gros bras du Service des douanes et de lâimmigration (ICE). Organisme peu connu et qui a sans nul doute son utilitĂ© quand il est correctement commandĂ©, cette agence a provoquĂ© la mort de 32 personnes en 2025, et a dĂ©jĂ tuĂ© deux fois en 2026, une premiĂšre fois Ă Los Angeles dans la nuit du 31 dĂ©cembre au 1er janvier, une deuxiĂšme fois Ă Minneapolis le 7 janvier.
Face au tollĂ© et Ă l’Ă©vidence de ce nouveau crime, les autoritĂ©s fĂ©dĂ©rales amĂ©ricaines ont mis en Ćuvre une stratĂ©gie dĂ©jĂ observĂ©e mille fois en Russie, en Iran, et en rĂ©alitĂ© Ă peu prĂšs partout. Elles ont dâabord essayĂ© de nous faire croire que la victime, Renee Nicole Good, relevait du terrorisme intĂ©rieur, ce qui sâest rĂ©vĂ©lĂ© parfaitement faux et a confirmĂ© que lâAdministration Trump ne connaissait aucune limite dans le mensonge et lâabjection. Elles ont aussi dessaisi les autoritĂ©s locales de lâenquĂȘte au profit du FBI (dont il faut rappeler quâil est dirigĂ© par un agent d’influence pro-Kremlin aux capacitĂ©s cognitives manifestement modestes, ceci expliquant sans doute cela).
Donald Trump, dont lâĂ©lĂ©gance naturelle rappelle celle du comte de Grantham, a justifiĂ© cette dĂ©cision en accusant les dites autoritĂ©s dâĂȘtre corrompues. Reconnaissons que le cher homme sait de quoi il parle, mĂȘme si ça nâa Ă©videmment convaincu personne. Pour faire bonne mesure, J.D. Vance, toujours dans les bons coups, a relayĂ© les accusations selon lesquelles Mme Good avait essayĂ© de rouler sur le policier qui lâa abattu â ce que les images dĂ©mentent sans la moindre ambiguĂŻtĂ© â . Il a ensuite indiquĂ© que les membres du le Service des douanes et de lâimmigration bĂ©nĂ©ficiaient du soutien de lâensemble de lâAdministration, Ă commencer par celui du prĂ©sident et que ses membres disposaient d’une immunitĂ© totale. « Et lĂ , moi je dis chapeau », aurait sĂ»rement conclu M. Morel.
Lâescalade verbale et juridique des collaborateurs de Donald Trump, incapables dâargumenter ou mĂȘme de raisonner, a Ă©tĂ© directement provoquĂ©e par une presse libre, capable de trouver des experts â des vrais â, de dĂ©cortiquer les faits, de porter la contradiction avec calme et sĂ©rieux sans ĂȘtre impressionnĂ©e par les mensonges ou les coups de menton et de remplir sa mission dâinformation du public. Au travail des journalistes a ainsi Ă©tĂ© opposĂ©e lâhabituelle litanie de mensonges et dâaccusations sans fondement, aussi bien par conviction que pour nourrir la machine mĂ©diatique. Comme le signalait cruellement Olivier Schmitt sur Twitter, nous sommes passĂ©s en un rien de temps de la dĂ©fense de la libertĂ© dâexpression au soutien Ă lâĂ©limination extrajudiciaire de civils amĂ©ricains dans les rues. Si vous trouvez que câest un progrĂšs, vous devriez vraiment dĂ©mĂ©nager en Russie, ou sinon postuler auprĂšs de la porte-parole de la Maison blanche, la pĂ©tulante Karoline Leavitt, qui semble ĂȘtre la fille – on n’ose dire spirituelle – dâAdolfo Ramirez :
Le blanc-seing accordĂ© Ă ICE est dâautant plus inquiĂ©tant que 75.000 des 220.000 personnes arrĂȘtĂ©es par ses soins â un tiers ! â au cours des 9 premiers mois de la prĂ©sidence Trump nâavaient aucun passĂ© criminel. Aucun. Et il arrive aussi, rĂ©guliĂšrement, que des citoyens amĂ©ricains soient arrĂȘtĂ©s et placĂ©s en dĂ©tention simplement en raison de la couleur de leur peau ou parce que les agents de lâimmigration, peut-ĂȘtre en raison de leur analphabĂ©tisme, nâont pas prĂȘtĂ© attention Ă leur carte dâidentitĂ©. La dĂ©fense de la libertĂ©, on vous dit, par des gens qui arrĂȘtent abusivement, font disparaĂźtre, tuent, mentent, et Ă©tablissent des listes, non pas de suspects, mais dâopposants.
Bla bla bla bla bla… C’est marrant, c’est toujours les nazis qui ont le mauvais rĂŽle… Nous sommes en 1955, Herr Bramard ! On peut avoir une deuxiĂšme chance ?! Merci…
DĂ©fenseurs de la libertĂ© dâexpression, les partisans de Donald Trump interdisent les livres Ă tour de bras en les accusant dâĂȘtre « woke » (comprendre, pas racistes, pas homophobes, pas sexistes, pas complotistes, pas antisĂ©mites, pas militaristes, etc.). Parmi les ouvrages retirĂ©s des mains des AmĂ©ricains figurent des classiques de la littĂ©rature mondiale, dont la faute est manifestement de dĂ©noncer le nazisme ou les rĂ©gimes totalitaires ou de valoriser des personnages fĂ©minins. Tous ces gens veulent la libertĂ© dâexpression, mais pour eux seulement, et ils vous la retirent dĂšs quâils le peuvent. Le nombre dâouvrages interdits et retirĂ©s des bibliothĂšques amĂ©ricaines ne cesse dâaugmenter jusquâĂ ce que cette politique de censure devienne une mĂ©thode Ă©ducative presque normale dans un pays plus que jamais rongĂ© par la bigoterie, la superstition et le refus croissant du savoir. OĂč est la libertĂ© dâexpression quand on empĂȘche le public de lire « Maus », le chef-dâĆuvre dâArt Spiegelman ?
VoilĂ qui nous ramĂšne Ă Ămile Zola et Ă la suite de son article :
« LâantisĂ©mitisme, maintenant.
Il est le coupable. Jâai dĂ©jĂ dit combien cette campagne barbare, qui nous ramĂšne de mille ans en arriĂšre, indigne mon besoin de fraternitĂ©, ma passion de tolĂ©rance et dâĂ©mancipation humaine. Retourner aux guerres de religion, recommencer les persĂ©cutions religieuses, vouloir quâon sâextermine de race Ă race, cela est dâun tel non-sens, dans notre siĂšcle dâaffranchissement, quâune pareille tentative me semble surtout imbĂ©cile. Elle nâa pu naĂźtre que dâun cerveau fumeux, mal Ă©quilibrĂ© de croyant, que dâune grande vanitĂ© dâĂ©crivain longtemps inconnu, dĂ©sireux de jouer Ă tout prix un rĂŽle, fĂ»t-il odieux. Et je ne veux pas croire encore quâun tel mouvement prenne jamais une importance dĂ©cisive en France, dans ce pays de libre examen, de fraternelle bontĂ© et de claire raison.
Pourtant, voilĂ des mĂ©faits terribles. Je dois confesser que le mal est dĂ©jĂ trĂšs grand. Le poison est dans le peuple, si le peuple entier nâest pas empoisonnĂ©. Nous devons Ă lâantisĂ©mitisme la dangereuse virulence que les scandales du Panama ont prise chez nous. Et toute cette lamentable affaire Dreyfus est son Ćuvre : câest lui seul qui a rendu possible lâerreur judiciaire, câest lui seul qui affole aujourdâhui la foule, qui empĂȘche que cette erreur ne soit tranquillement, noblement reconnue, pour notre santĂ© et pour notre bon renom. Ătait-il rien de plus simple, de plus naturel que de faire la vĂ©ritĂ©, aux premiers doutes sĂ©rieux, et ne comprend-on pas, pour quâon en soit arrivĂ© Ă la folie furieuse oĂč nous en sommes, quâil y a forcĂ©ment lĂ un poison cachĂ© qui nous fait dĂ©lirer tous ?
Ce poison, câest la haine enragĂ©e des juifs, quâon verse au peuple, chaque matin, depuis des annĂ©es. Ils sont une bande Ă faire ce mĂ©tier dâempoisonneurs, et le plus beau, câest quâils le font au nom de la morale, au nom du Christ, en vengeurs et en justiciers. Et qui nous dit que cet air ambiant oĂč il dĂ©libĂ©rait, nâa pas agi sur le conseil de guerre ? Un juif traĂźtre, vendant son pays, cela va de soi. Si lâon ne trouve aucune raison humaine expliquant le crime, sâil est riche, sage, travailleur, sans aucune passion, dâune vie impeccable, est-ce quâil ne suffit pas quâil soit juif ?
Aujourdâhui, depuis que nous demandons la lumiĂšre, lâattitude de lâantisĂ©mitisme est plus violente, plus renseignante encore. Câest son procĂšs quâon va instruire, et si lâinnocence dâun juif Ă©clatait, quel soufflet pour les antisĂ©mites ! Il pourrait donc y avoir un juif innocent ? Puis, câest tout un Ă©chafaudage de mensonges qui croule, câest de lâair, de la bonne foi, de lâĂ©quitĂ©, la ruine mĂȘme dâune secte qui nâagit sur la foule des simples que par lâexcĂšs de lâinjure et lâimpudence des calomnies.
VoilĂ encore ce que nous avons vu, la fureur de ces malfaiteurs publics, Ă la pensĂ©e quâun peu de clartĂ© allait se faire. Et nous avons vu aussi, hĂ©las ! le dĂ©sarroi de la foule quâils ont pervertie, toute cette opinion publique Ă©garĂ©e, tout ce cher peuple des petits et des humbles, qui court sus aux juifs aujourdâhui, et qui demain ferait une rĂ©volution pour dĂ©livrer le capitaine Dreyfus, si quelque honnĂȘte homme lâenflammait du feu sacrĂ© de la justice.
Enfin, les spectateurs, les acteurs, vous et moi, nous tous.
Quelle confusion, quel bourbier sans cesse accru ! Nous avons vu la mĂȘlĂ©e des intĂ©rĂȘts et des passions sâenfiĂ©vrer de jour en jour, des histoires ineptes, des commĂ©rages honteux, les dĂ©mentis les plus impudents, le simple bon sens souffletĂ© chaque matin, le vice acclamĂ©, la vertu huĂ©e, toute une agonie de ce qui fait lâhonneur et la joie de vivre. Et lâon a fini par trouver cela hideux. Certes ! mais qui avait voulu ces choses, qui les traĂźnait en longueur ? Nos maĂźtres, ceux qui, avertis depuis plus dâun an, nâavaient rien osĂ© faire. On les avait suppliĂ©s, leur prophĂ©tisant, phase par phase, le terrifiant orage qui sâamoncelait. LâenquĂȘte, ils lâavaient faite ; le dossier, ils lâavaient entre les mains. Et, jusquâĂ la derniĂšre heure, malgrĂ© des adjurations patriotiques, ils se sont entĂȘtĂ©s dans leur inertie, plutĂŽt que de prendre eux-mĂȘmes lâaffaire en main, pour la limiter, quittes Ă sacrifier tout de suite les individualitĂ©s compromises. Le fleuve de boue a dĂ©bordĂ©, comme on le leur avait prĂ©dit, et câest leur faute.
Nous avons vu des Ă©nergumĂšnes triompher en exigeant la vĂ©ritĂ© de ceux qui disaient la savoir, lorsque ceux-ci ne pouvaient la dire, tant quâune enquĂȘte restait ouverte. La vĂ©ritĂ©, elle a Ă©tĂ© dite au gĂ©nĂ©ral chargĂ© de cette enquĂȘte, et lui seul a eu mission de la faire connaĂźtre. La vĂ©ritĂ©, elle sera dite encore au juge instructeur, et il aura, seule qualitĂ© pour lâentendre, pour baser sur elle son acte de justice. La vĂ©ritĂ© ! quelle conception avez-vous dâelle, dans une pareille aventure, qui Ă©branle toute une vieille organisation, pour croire quâelle est un objet simple et maniable, quâon promĂšne dans le creux de sa main et quâon met Ă volontĂ© dans la main des autres, telle quâun caillou ou quâune pomme ? La preuve, ah ! oui, la preuve quâon voulait lĂ , tout de suite, comme les enfants veulent quâon leur montre le vent qui passe. Soyez patients, elle Ă©clatera, la vĂ©ritĂ© ; mais il y faudra tout de mĂȘme un peu dâintelligence et de probitĂ© morale.
Nous avons vu une basse exploitation du patriotisme, le spectre de lâĂ©tranger agitĂ© dans une affaire dâhonneur qui regarde la seule famille française. Les pires rĂ©volutionnaires ont clamĂ© quâon insultait lâarmĂ©e et ses chefs, lorsque, justement, on ne veut que les mettre hors de toute atteinte, trĂšs haut. Et, en face des meneurs de foule, des quelques journaux qui ameutent lâopinion, la terreur a rĂ©gnĂ©. Pas un homme de nos assemblĂ©es nâa eu un cri dâhonnĂȘte homme, tous sont restĂ©s muets, hĂ©sitants, prisonniers de leurs groupes, tous ont eu peur de lâopinion, dans la prĂ©vision inquiĂšte sans doute des Ă©lections prochaines. Ni un modĂ©rĂ©, ni un radical, ni un socialiste, aucun de ceux qui ont la garde des libertĂ©s publiques, ne sâest levĂ© encore pour parler selon sa conscience. Comment voulez-vous que le pays sache son chemin, dans la tourmente, si ceux-lĂ mĂȘmes qui se disent ses guides, se taisent, par tactique de politiciens Ă©troits, ou par crainte de compromettre leurs situations personnelles ?
Et le spectacle a Ă©tĂ© si lamentable, si cruel, si dur Ă notre fiertĂ©, que jâentends rĂ©pĂ©ter autour de moi : « La France est bien malade pour quâune pareille crise dâaberration publique puisse se produire. » Non ! elle nâest que dĂ©voyĂ©e, hors de son cĆur et de son gĂ©nie. Quâon lui parle humanitĂ© et justice, elle se retrouvera toute, dans sa gĂ©nĂ©rositĂ© lĂ©gendaire.
Le premier acte est fini, le rideau est tombĂ© sur lâaffreux spectacle. EspĂ©rons que le spectacle de demain nous rendra courage et nous consolera.
Jâai dit que la vĂ©ritĂ© Ă©tait en marche et que rien ne lâarrĂȘterait. Un premier pas est fait, un autre se fera, puis un autre, puis le pas dĂ©cisif. Cela est mathĂ©matique.
Pour le moment, dans lâattente de la dĂ©cision du conseil de guerre, mon rĂŽle est donc terminĂ© ; et je dĂ©sire ardemment que, la vĂ©ritĂ© Ă©tant faite, la justice rendue, je nâaie plus Ă lutter pour elles. »
Il y a quelques mois, peut-ĂȘtre par dĂ©sĆuvrement, le nouvel ambassadeur des Etats-Unis en France, Charles Kushner, nous a sermonnĂ©s au sujet de la supposĂ©e faiblesse de la lutte contre lâantisĂ©mitisme dans notre pays. Fils dâun rescapĂ© de la Shoah, M. Kushner est plus quâen droit de sâalarmer de la croissance des actes antisĂ©mites en France, et nous nous alarmons avec lui. Beau-pĂšre de la fille du prĂ©sident amĂ©ricain, lâambassadeur reste en revanche dâune admirable discrĂ©tion au sujet de la situation dans son propre pays, des opinions de son bienfaiteur et surtout des Ă©lecteurs de ce-dernier. Vous dĂ©testez les antisĂ©mites ? Nous aussi. Vous haĂŻssez les nazis ? Vous avez raison et nous les haĂŻssons aussi. Mais alors comment expliquer que tant de soutiens du beau-pĂšre de votre fils â la famille, donc â soient des sympathisants nazis et que vous nâen disiez rien ?
LâantisĂ©mitisme nâest Ă©videmment pas chose nouvelle aux Etats-Unis, et il tue lĂ -bas comme ici. En 1984, un animateur radio nommĂ© Alan Berg a, par exemple, Ă©tĂ© assassinĂ© Ă Denver par une milice dâextrĂȘme-droite, The Order, raciste, antisĂ©mite, complotiste, ultraconservatrice, et dĂ©sireuse de renverser le gouvernement. Lâhistoire du mouvement a Ă©tĂ© racontĂ©e par deux journalistes, Kevin Flynn et Gary Gerhardt, dans un livre (non traduit en français), The Silent Brotherhood: Inside America’s Racist Underground, paru en 1989, et lâaffaire Berg a Ă©tĂ© portĂ©e Ă lâĂ©cran en 2024 dans un film de trĂšs bonne facture rĂ©alisĂ© par Justin Kurzel, The Order :
Le film de Kurzel dĂ©crit de façon saisissante les origines religieuses et politiques de cette violence, mais c’est Ă©videmment Costa-Gavras, dans La Main droite du diable (1988) qui dĂ©crit le mieux ces communautĂ©s rurales traditionnalistes, racistes, complotistes, ignorantes du monde, dĂ©truites par la crise Ă©conomique, et dont la colĂšre inextinguible est utilisĂ©e par des idĂ©ologues et des entrepreneurs de violence.
Tous ces hommes blancs en colĂšre, organisĂ©s en milices surarmĂ©es, weekend warriors gonflĂ©s aux stĂ©roĂŻdes et Ă la Bud light, vous les avez vus Ă Charlottesville en 2017, dans les couloirs du parlement du Michigan en 2020 et Ă©videmment au Capitole en 2021. ManipulĂ©s par Donald Trump, qui n’a jamais cessĂ© de les inciter Ă la violence et Ă la sĂ©dition sans jamais lâassumer ; considĂ©rĂ©s depuis longtemps, sur la base des simples faits, comme bien plus dangereux aux Ătats-Unis que les groupes jihadistes (qui pourtant ne sont pas des poĂštes) ; auteurs d’attentats ou de projets sidĂ©rants, tous ces braves garçons, initialement rĂ©unis dans des groupes des milices aux noms pompeux, forment Ă prĂ©sent lâossature des escadrons dâICE qui terrorisent les villes amĂ©ricaines. Câest dâailleurs une des raisons pour lesquelles ils cachent leur visage comme des membres dâunitĂ©s dâĂ©lite (ce quâils ne sont pas), ou comme des brutes nâassumant pas leurs actes (ce quâils sont), et sachant que ce quâils font est Ă la fois illĂ©gal et profondĂ©ment rĂ©pugnant.
Tous ces charmants bambins sont dâun antisĂ©mitisme forcenĂ©, mais ça nâa pas empĂȘchĂ©, M. lâambassadeur, votre prĂ©sident, de gracier ceux dâentre eux qui avaient Ă©tĂ© condamnĂ©s pour leur implication dans le putsch ratĂ© du 6 janvier 2021. Robert Keith Packer, par exemple, qui sâĂ©tait fait remarquer pour ses goĂ»ts vestimentaires du meilleur goĂ»t, a ainsi bĂ©nĂ©ficiĂ© de la magnanimitĂ© bien connue de Donald Trump en 2025. Le cher homme nâest pas aussi comprĂ©hensif Ă lâĂ©gard de ses opposants, cibles dâenquĂȘtes sans fondement.

Faut pas se le cacher, on est loin de Band of Brothers ; https://shorturl.at/OPc1Z Quelles que soient les remontrances de la diplomatie amĂ©ricaine, il est manifeste quâune proportion affolante de soutiens du prĂ©sident Trump est antisĂ©mite et que cela ne semble guĂšre le gĂȘner. Au mois de novembre 2024, Ă quelques jours du scrutin prĂ©sidentiel, Chris Hood, le patron du National Socialist Club (NSC-131) (qui dispose sans surprise de relais en Europe), lui a apportĂ© son soutien. Nick Fuentes, la nouvelle coqueluche des jeunes AmĂ©ricains aprĂšs lâassassinat de Charlie Kirk, a lui aussi, un temps, soutenu Trump avant de le trouver un peu mou. Câest dire.
On ne sâattardera pas sur le fait que Kirk, dont la place Ă©tait soit Ă lâasile soit en prison, et Ă©videmment certainement pas Ă la morgue, ait Ă©tĂ© une telle source dâinspiration pour une partie de la planĂšte. Son antisĂ©mitisme, mĂątinĂ© de complotisme, nâavait rien de mystĂ©rieux, et le documentaire de France 5 consacrĂ© Ă J.D. Vance, Ă©crit par Thomas SnĂ©garoff et lâami David Thomson, met parfaitement en lumiĂšre les liens de cet influenceur â il est impossible dans son cas de parler dâintellectuel â avec le vice-prĂ©sident amĂ©ricain.
Kirk Ă©tait, qui en doutait ?, un partisan acharnĂ© de la libertĂ© dâexpression telle que la conçoivent les extrĂ©mistes de tous bords : vous avez le droit de dire les pires horreurs, et ceux qui ne sont pas dâaccord, pointent vos erreurs ou dĂ©voilent vos mensonges ne sont que des censeurs. La mort de Charlie Kirk a Ă©tĂ©, Ă cet Ă©gard, lâoccasion pour la Maison blanche dâillustrer cette vision trĂšs particuliĂšre de la libertĂ© dâexpression, et de simples citoyens ont Ă©tĂ© sanctionnĂ©s pour avoir rappelĂ© que les prĂȘcheurs de haine finissent rarement dans leur lit. Cela dit, Staline est mort sur un tapis, quand on y pense.
Les leçons de dĂ©mocratie de J.D. Vance sont Ă la fois dâune importance capitale pour ce quâelles disent mais aussi dĂ©nuĂ©es de la moindre valeur. La libertĂ© dâexpression vantĂ©e par lâAdministration amĂ©ricaine flatte les pires instincts dâune sociĂ©tĂ© chauffĂ©e Ă blanc par des rĂ©seaux sociaux devenus les plus puissants outils de propagande de lâhistoire. Les propos racistes et antisĂ©mites sây dĂ©versent sans discontinuer, et lâampleur du flux dit tout.

SacrĂ© Roland, toujours le mot pour rire. Cette haine est tellement consubstantielle au trumpisme quâelle est mĂȘme dĂ©battue publiquement, en toute dĂ©contraction, comme sâil sâagissait dâun programme Ă©conomique. Le nationalisme blanc au pouvoir aux Etats-Unis est irriguĂ© par le nazisme. On trouve des tatouages nazis sur les nuques de gars dâICE, le DĂ©partement de sĂ©curitĂ© intĂ©rieure (DHS) s’inspire de slogans nazis et le chef de la police aux frontiĂšres Gregory Bovino (pas de calembours, merci) se pavane dans les rues dĂ©guisĂ© en dignitaire nazi :
Elon Musk, qui fut quelques mois un des responsables les plus en vue lâAdministration Trump, a, en un seul geste, dit lâessentiel. Lâabsence de rĂ©gulation de la parole publique fait le lit de la haine, et cette haine est le programme politique des propriĂ©taires des rĂ©seaux sociaux. LâantisĂ©mitisme est alimentĂ© par les tenants dâune expression sans contrainte dont le but est de nous faire nous entretuer. Le fait quâil soit possible de confondre les journalistes dâinvestigation et les lanceurs dâalerte avec Riri, qui explique que la tragĂ©die de Crans-Montana est due Ă une secte satanique israĂ©lienne (ne riez pas) ou que les vaccins nâont jamais sauvĂ© personne, constitue un recul majeur et un enjeu vital. Il nâest pas hĂ©las certain quâil y ait une solution, ou mĂȘme que nous soyons de taille.
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« Lie to me/And tell me everything is alright » (« Lie to me », Jonny Lang)

Commençons par rappeler quelques Ă©vidences en ces temps troublĂ©s. Les journalistes doivent pouvoir travailler librement afin de nous informer et de nous prĂ©senter la complexitĂ© du monde. La libertĂ© de la presse ne se discute pas, ne se nĂ©gocie pas et ne sâachĂšte pas. Celles et ceux qui menacent les journalistes, qui les injurient et les accusent de tous les maux montrent leur vrai visage et abĂźment la dĂ©mocratie. De leurs cĂŽtĂ©s, les journalistes et les organes qui les emploient doivent aux citoyens de la rigueur, aussi bien dans la vĂ©rification des faits quâils exposent que dans lâanalyse quâils en font. Il sâagit dâune forme de pacte entre eux et nous, et ce pacte permet Ă©videmment dâexposer des opinions. Il est parfaitement possible dâinterprĂ©ter diffĂ©remment un mĂȘme Ă©vĂ©nement, sans mentir, selon quâon Ă©crit pour Le Figaro ou pour LibĂ©ration â et lire les deux versions est souvent enrichissant.
Ces platitudes Ă©tant Ă©noncĂ©es, on peut y apporter une poignĂ©e de nuances, par exemple en prĂ©cisant que le journalisme dâopinion doit sâassumer comme tel et quâil nâest pas censĂ© dissimuler des faits gĂȘnants ou en monter dâautres en Ă©pingle (pro trip : sinon, ce n’est plus du journalisme mais de la propagande). Câest Ă ce titre quâun rĂ©cent reportage de France 2 consacrĂ© Ă la vie Ă Marioupol sous le joug russe sâest rĂ©vĂ©lĂ© particuliĂšrement troublant. La tĂ©lĂ©vision publique sâĂ©tait bien sĂ»r dĂ©jĂ intĂ©ressĂ©e au sort de la ville, comme ici lâannĂ©e derniĂšre, et dĂ©jĂ avec un ton Ă©tonnamment bienveillant.
Une fois de plus, il nâest pas question ici de faire un procĂšs en sorcellerie aux auteurs du reportage incriminĂ©, mais les citoyens-spectateurs ont le droit de sâinterroger sur la ligne dĂ©fendue et de sâĂ©tonner de ce quâils voient et entendent. De fait, les trois minutes consacrĂ©es par France 2 Ă Marioupol depuis sa prise par lâarmĂ©e russe ont de quoi faire frĂ©mir mĂȘme les plus blasĂ©s. Que la Russie tente de transformer la citĂ© en vitrine ? Soit. La Rodina nâest, aprĂšs tout, pas le premier envahisseur Ă vouloir nous faire prendre des vessies pour des lanternes en dĂ©montrant Ă quel point son agression a Ă©tĂ© bĂ©nĂ©fique pour sa victime – qui de toute façon l’a bien cherchĂ©.

« Les vacances de Vladimir Poirot » Câest sans doute ce qui dĂ©range le plus dans ce reportage. Les journalistes ont Ă©videmment raison de montrer les efforts de la Russie pour restaurer Marioupol, mais une mise en perspective nâaurait pas Ă©tĂ© de trop, notamment pour mettre en Ă©vidence la nature de la dĂ©marche russe, qui relĂšve bien plus de la mise en scĂšne que de lâhumanitaire. En trois minutes, on nâentend ainsi pas parler dâoccupation, alors que câest Ă©videmment le cas. La vie quotidienne des habitants â de nationalitĂ© ukrainienne, doit-on le rappeler â sous domination russe ? Idyllique, cela va sans dire. Il nâest pas non plus fait mention de la pression des services de sĂ©curitĂ© (forte ? inexistante ? mystĂšre) sur la population, ou du comportement de lâarmĂ©e russe, peu connue pour son respect des civils et surtout des civiles.
Le sentiment qui se dĂ©gage des images est celui dâune normalitĂ© restaurĂ©e sous le drapeau bienveillant de la Sainte Rodina, et mĂȘme la vague idĂ©e que lâappartenance de la ville et de la rĂ©gion Ă lâUkraine Ă©tait en fin de compte une anomalie enfin rĂ©sorbĂ©e. Cette thĂšse est mise en avant par le choix troublant des personnes interrogĂ©es, dont les citations valent leur pesant de vodka frelatĂ©e ou mĂȘme de cirage fondu :

« Si vous regardez l’histoire, vous verrez que Marseille appartient Ă la GrĂšce et Rouen au Danemark » Ăvidemment, mâobjectera-t-on avec raison, la vie continue malgrĂ© la guerre et les habitants de Marioupol ont le droit dâaller Ă la plage, de manger des glaces, de se promener en famille et de sâaimer. Certes, mais est-ce vraiment tout ?
Quelques jours avant la diffusion du reportage de France 2, lâAFP sortait ainsi une dĂ©pĂȘche sensiblement plus lucide au sujet de la ville. Cette fois, il y Ă©tait question de spoliations en sĂ©rie, de coupures de courant, de pressions sur les habitants qui osaient Ă©mettre des opinions dĂ©sagrĂ©ables â un peu comme dans un congrĂšs de Nains soumis â et mĂȘme de lâinauguration dâun musĂ©e Jdanov, en hommage Ă l’humaniste bien connu. Le 17 juin, Slate avait aussi publiĂ© un papier sĂ©vĂšre, et plus tĂŽt encore, la BBC avait dĂ©taillĂ© la façon dont la Sainte Rodina organisait la russification de la ville, notamment en volant littĂ©ralement des appartements Ă leurs propriĂ©taires en fuite pour les attribuer Ă ceux quâil faudra bien finir par appeler des colons. Pas de doute, la Russie nous protĂšge de la barbarie.

Marioupol, son climat sain, son ambiance familiale, ses activitĂ©s de plein air dans un cadre chaleureux. AprĂšs avoir regardĂ© les quelques minutes que France 2 consacre Ă Marioupol, on se demande presque ce qui a bien pu se passer dans cette paisible citĂ© balnĂ©aire. Câest pourtant simple : pour ceux qui ne le savent pas, la Russie, qui avait dĂ©jĂ envahi lâUkraine en 2014 malgrĂ© tous ses engagements (la parole de Vladimir Poutine ayant autant de valeur quâun casino gĂ©rĂ© par Donald Trump), a lancĂ© en 2022 une vaste offensive afin de parachever son Ćuvre. Marioupol a Ă©tĂ© le théùtre de trĂšs violents combats qui ont permis au monde de mesurer le souci quâavait lâarmĂ©e russe de la population ukrainienne, les deux peuples Ă©tant supposĂ©s ĂȘtre frĂšres. On nâose penser Ă ce qui serait arrivĂ© sâils nâavaient Ă©tĂ© que cousins. Le siĂšge de Marioupol a Ă©tĂ© filmĂ© par des journalistes, et leur documentaire, « 20 Days in Mariupol », sorti en 2023, a remportĂ© un Oscar.
On a du mal Ă croire que, trois ans aprĂšs un tel dĂ©chaĂźnement de haine Ă son encontre, la population de la ville ait tout pardonnĂ© et se satisfasse dĂ©sormais de la chaleureuse et bienveillante occupation russe. Occupation, occupation⊠Il ne semble pas ce mot soit mĂȘme utilisĂ© par France 2 et vient enfin la question qui fĂąche : alors que le PrĂ©sident de la RĂ©publique ne cesse de dĂ©noncer les mensonges et les trahisons de Vlad le DĂ©fenestreur ; alors que le ministre des Affaires Ă©trangĂšres tient des propos sans concession â admettons que ça change, et en bien, des habitudes de certains â au sujet de la politique de Moscou ; alors que le CEMA nâhĂ©site pas Ă dire que notre pays est dans le viseur des trolls russes depuis des annĂ©es, la principale chaĂźne publique française semble reprendre avec naturel la propagande dâune puissance ouvertement hostile. Sâil nâest pas question de dicter Ă France 2 sa ligne de conduite, on peut quand mĂȘme lui demander si certains de ses journalistes ne se moquent pas de nous.
Et, au fait, si vous vous demandez encore qui a bien pu dĂ©truire le théùtre de Marioupol, merci de ne plus reprendre la thĂšse dâun attentat ukrainien. Il suffit de se renseigner. Ăa tombe bien, câest votre mĂ©tier.
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« Chamfort disait : « Les raisonnables ont durĂ© et les passionnĂ©s ont vĂ©cu ». VoilĂ deux ans que la France, quoique trahie et livrĂ©e Ă Bordeaux, continue le combat par les armes, par les territoires, par l’esprit de la France combattante. Pendant ces deux ans, nous avons beaucoup vĂ©cu parce que nous sommes des passionnĂ©s. Mais aussi, nous avons durĂ©. Ah, que nous sommes raisonnables ! Nous sommes, dis-je, des passionnĂ©s. Mais en fait de passion, nous n’en avons qu’une : la France.

La CathĂ©drale des sables est un livre dâabord dĂ©routant et finalement Ă©mouvant et infiniment inspirant. ConsacrĂ© Ă la bataille de Bir Hakeim, qui opposa du 27 mai au 11 juin 1942 dans le dĂ©sert libyen la 1iĂšre Brigade française libre Ă lâAfrikakorps et au corps expĂ©ditionnaire italien, il nâest pas une Ă©tude militaire des opĂ©rations conduites par les adversaires (pour ça, il est conseillĂ© de relire Michel Goya) mais le rĂ©cit des combats Ă hauteur dâhommes.
Lâauteur, François Broche, dont le pĂšre est mort pendant la bataille, a assemblĂ© un grand nombre de tĂ©moignages de Français libres et son texte dresse le portrait dâune communautĂ© combattante dâun courage et dâun dĂ©vouement admirables. ComposĂ©s en grande partie de soldats issus des colonies, regroupant lĂ©gionnaires, marsouins, fusiliers-marins et artilleurs, les effectifs français, renforcĂ©s dâun petit dĂ©tachement britannique, Ă©taient largement infĂ©rieurs Ă ceux de lâAxe et leurs moyens sont Ă©galement incomparablement infĂ©rieurs. Leur rĂ©sistance, ingĂ©nieuse et surtout hĂ©roĂŻque, offrit Ă la France libre sa premiĂšre victoire de la guerre et la rĂ©installa aux cĂŽtĂ©s des belligĂ©rants du monde libre â Ă lâĂ©poque oĂč celui-ci Ă©tait menĂ© par les Etats-Unis, « mais ça, câĂ©tait avant ».
Lâimmense portĂ©e symbolique de cette admirable victoire dĂ©fensive, qui contribua au succĂšs britannique Ă El Alamein quelques semaines plus tard, est au cĆur du livre de Broche. On pourra, naturellement, reprocher Ă lâauteur une vision parfois angĂ©lique de lâempire colonial français mais les faits sont tĂȘtus et la bataille a bien Ă©tĂ© menĂ©e et gagnĂ©e par des soldats de toutes les couleurs et de presque tous les continents. Que des combattants venus dâAfrique ou de PolynĂ©sie aient tenu en Ă©chec des nazis et des fascistes reste terriblement satisfaisant, plus de 80 aprĂšs leur exploit.
MalgrĂ© ses dĂ©fauts (le relecteur des Ă©ditions Belin avait sans doute la tĂȘte ailleurs), le texte parvient Ă faire sentir la puissance de lâĂ©vĂ©nement et se rĂ©vĂšle inspirant en mettant en valeur le comportement des uns et des autres, stoĂŻques et dĂ©terminĂ©s Ă tenir. Homme de lettre tout autant que dâĂ©pĂ©e, le gĂ©nĂ©ral de Gaulle Ă©crivit au gĂ©nĂ©ral Koenig : « « Sachez et dites Ă vos troupes que toute la France vous regarde et que vous ĂȘtes son orgueil ». La formule, dâune beautĂ© saisissante, fait encore frissonner et elle dit tout de ce qui venait de se jouer en Libye. En lâemportant contre les troupes du Reich, les Français de Bir Hakeim, tous prĂȘts au sacrifice, avaient donnĂ© corps Ă la volontĂ© du gĂ©nĂ©ral de Gaulle de rĂ©sister pour finalement vaincre et restaurer Ă la fois lâintĂ©gritĂ© du pays mais aussi ses institutions et ses valeurs.
A 3.000 contre 45.000, les Français libres dĂ©montrĂšrent que toute rĂ©sistance nâĂ©tait pas inutile. Il Ă©tait possible dâaffronter et de tenir en Ă©chec des ennemis en ayant pleinement conscience des enjeux et en bĂ©nĂ©ficiant de soutien matĂ©riel dâalliĂ©s eux aussi engagĂ©s dans une lutte Ă mort. Cette victoire, essentielle au retour de la France Ă la table des nations, fut aussi une contribution exceptionnelle Ă la geste gaullienne. Grandeur, esprit de sacrifice, citoyens de toute origine unis derriĂšre un drapeau pour rĂ©sister Ă un envahisseur abject et Ă une oppression ignoble, ce qui fut dĂ©montrĂ© Ă Bir Hakeim a contribuĂ© Ă faire de notre pays ce quâil est â ou prĂ©tend ĂȘtre â depuis 1945.
80 aprĂšs la victoire des AlliĂ©s sur le Reich, une nouvelle guerre dâagression ensanglante lâEurope. Soutenue du bout des doigts par une AmĂ©rique sur le point de basculer du cĂŽtĂ© le plus sale de l’Histoire et avec une prudence excessive par des EuropĂ©ens lucides mais (de moins en moins) tĂ©tanisĂ©s, lâUkraine tient tĂȘte Ă la Sainte Rodina avec un courage qui ne devrait susciter quâune admiration totale et une reconnaissance infinie. Mais câest sans compter sur une clique de commentateurs dont on peut penser que leur temps de prĂ©sence sur les plateaux tĂ©lĂ©visĂ©s est inversement proportionnel Ă la pertinence et Ă la rigueur factuelle de leurs propos. On trouve parmi ces pauvres Ăąmes Ă©garĂ©es des gĂ©nĂ©raux depuis longtemps Ă la retraite et nâayant connu comme feu que celui quâon attrape dans les bordels djiboutiens, de vieux commentateurs omniscients nâayant jamais Ă©crit une ligne â je nâai pas dit quâils nâen avaient pas signĂ©e â et dâanciens (supposĂ©ment) hauts fonctionnaires, diplomates dont lâamour bien connu du compromis â une formule Ă©lĂ©gante pour ne pas Ă©crire mollusques â leur fait recracher les Ă©lĂ©ments de guerre les plus Ă©culĂ©s de la propagande russe
Pendant des dĂ©cennies, ces gens ont Ă©tĂ© payĂ©s, grassement, par la RĂ©publique pour dĂ©fendre ses intĂ©rĂȘts mais aussi ses valeurs. Tout au long de leur carriĂšre, ils ont supposĂ©ment tenu les positions de la France â celles de la RĂ©publique, pas celles dâune monarchie absolue ou dâune bande de rĂ©prouvĂ©s rĂ©fugiĂ©s Ă Vichy â mais on les voit et on les entend Ă prĂ©sent appeler lâUkraine Ă renoncer Ă son intĂ©gritĂ© territoriale. Ils nous accusent de sacrifier ce pays et de le manipuler afin quâil livre Ă notre profit une guerre par procuration contre la Russie. Ils appellent Ă la fin des combats « afin de faire cesser le bain de sang » et avancent des donnĂ©es fantaisistes au sujet de la dĂ©faite ukrainienne, inĂ©luctable sinon dĂ©jĂ consommĂ©e. Ils mentent, et on ne sait pas sâils le font par lĂąchetĂ©, par paresse ou par adhĂ©sion aux projets de la Sainte Rodina, glorieuse dĂ©fenseure de nos valeurs et rempart contre la barbarie. Sans doute les trois, et certains sont tellement nuls quâils feraient passer un pied de table pour un acadĂ©micien.

« La Russie partage nos valeurs et nous protĂšge de la barbarie » Ces gens ont portĂ© la parole de la France, parfois mĂȘme en uniforme. Ils ont honorĂ© le Soldat inconnu, lu et fait lire lâAppel du 18-Juin. Certains dâentre eux ont cĂ©lĂ©brĂ© le sacrifice de leurs anciens Ă Camerone, Ă Bazeilles ou Ă Sidi-Brahim. Ils ont honorĂ©, sinon idolĂątrĂ©, la figure du GĂ©nĂ©ral et les voilĂ Ă rĂ©clamer lâarrĂȘt des combats, la cessation dâune rĂ©sistance jugĂ©e absurde et criminelle (eux, on les a pas vus dans le Vercors), le « retour Ă la raison » du prĂ©sident ukrainien, quâun Nain soumis accablait mĂȘme hier sans jamais mentionner lâidentitĂ© de celui qui lâavait envahi en 2014. Maurice Garçon aurait sans nul doute fait dâeux de rĂ©jouissants et sanglants portraits.
La perspective dâun affrontement direct avec la Russie nâenchante personne mais figurez-vous que la guerre a de toute façon commencĂ©. Les EuropĂ©ens sont la cible d’actions offensives rĂ©pĂ©tĂ©es de la part de Moscou, et demander Ă lâagresseur de se modĂ©rer est aussi idiot que dâappeler un incendie de forĂȘt Ă la raison. En rejetant la faute de la guerre sur le pays agressĂ©, les partisans de la Russie adoptent, inconsciemment mais de façon trĂšs rĂ©vĂ©latrice, la rhĂ©torique des violeurs justifiant et excusant leur crime en accusant la victime de les avoir provoquĂ©s. On ne sâĂ©tonnera dâailleurs pas de trouver dans les rangs des soutiens de la glorieuse Rodina des masculinistes, des machos et autres boutonneux complotistes incapables de gĂ©rer leurs frustrations. Vous ne lâassumez pas, les gars, mais vous avez beaucoup de points communs avec vos « ennemis ».
Dans un monde en apparence en paix, nos commentateurs de plateaux, alors en fonction, faisaient les beaux, fanfaronnant au pupitre et rĂ©citaient les discours envoyĂ©s par Paris avec plus ou moins de charisme. Comme la vie semblait facile, comme il Ă©tait grisant de lancer Ă la face du monde les grandes dĂ©clarations de principe dont la diplomatie française nâest jamais avare. Seulement voilĂ , la guerre menace et dâun coup tous nos principes â vous savez, condamner lâagresseur, juger les criminels, sanctionner les tyrans, etc. â paraissent bien dangereux. Dâun coup, les mots ont retrouvĂ© leur sens et la guerre, cette chose horrible faite par dâautres loin dâici, est trĂšs proche.
Toute leur carriĂšre nâaura donc Ă©tĂ© que du théùtre. Face au danger, les baudruches se dĂ©gonflent et les principes intangibles deviennent nĂ©gociables, et sâil faut y renoncer, ils y renonceront sans difficultĂ©. Le pacifisme nâest pas une maladie honteuse, mais le pacifisme nâest pas la soumission ou la trahison. Ils nous accusent donc de brader la sĂ©curitĂ© de lâUkraine et de lui faire livrer une guerre Ă notre place, mais câest lâinverse. Eux bradent lâUkraine par pure couardise, par renoncement, par un abandon complet au profit du confort illusoire dâune paix qui ne serait, en rĂ©alitĂ©, quâune pause offerte Ă la Russie. In fine, câest la France et lâEurope quâils trahissent. HabituĂ©s Ă vivre sous les ors de la RĂ©publique, ils nâont jamais affrontĂ© la violence de lâennemi, ils ne lâont jamais regardĂ© dans les yeux et ils ont peur. Mais parfois, hĂ©las, il faut se battre et, comme le disent les militaires, la peur nâĂ©vite pas le danger.

Image rare de Français bellicistes refusant la capitulation, pourtant seule solution raisonnable face Ă l’invincible Reich Ces capitulards aux costumes griffĂ©s disposent bien aisĂ©ment de la vie des Ukrainiens, et ils font peu de cas des crimes commis, des bombardements systĂ©matiques sur les civils, des viols, des enlĂšvements dâenfants. Rien de tout cela ne les intĂ©resse vraiment tant que leur confort immĂ©diat nâest pas menacĂ©. On est loin, trĂšs loin, de lâesprit des dĂ©fenseurs de Bir Hakeim.
Aux critiques, ils rĂ©pondent quâils sont rĂ©alistes et que nous ne sommes que des va-t-en-guerre, irresponsables, aveuglĂ©s par les chimĂšres de la rĂ©sistance ukrainienne. Pour des rĂ©alistes, ils sont cependant bien loin de la rĂ©alitĂ©, et on sait depuis au moins la guerre civile syrienne que les soi-disant rĂ©alistes sont dâabord les complices des tyrans et que leurs opinions sont plus inspirĂ©es par lâidĂ©ologie que par une fumeuse approche neutre.
Sâils Ă©taient honnĂȘtes, ils verraient que depuis mars 2022 lâUkraine tient tĂȘte Ă la Sainte Rodina, quâelle lui inflige des pertes considĂ©rables, quâelle est parvenue Ă porter les combats chez elle, quâelle lâa ridiculisĂ©e et quâelle a mĂȘme gagnĂ© la bataille de la Mer noire. Sâils Ă©taient vraiment rĂ©alistes, ils sauraient que seule la force dissuade la force et que la recherche obsessionnelle de la paix face Ă une puissance agressive nâest quâune capitulation concĂ©dĂ©e sans combattre. Sâils Ă©taient rĂ©alistes, ils admettraient que nous sommes dans la ligne de mire de la clique au pouvoir Ă Moscou. Sâils Ă©taient rĂ©alistes, ils cesseraient de relire leurs propres interviews pour se tourner vers les livres de Nicolas Tenzer, de Galia Ackerman, dâAnna Colin Lebedev, dâElsa Vidal, de Nicolas Lebourg et Olivier Schmitt ou de Françoise Thom. La rĂ©alitĂ©, la vraie, celle qui pique les yeux, les frapperait peut-ĂȘtre, et ils pourraient alors prendre conscience du moment. Rien nâest perdu, si on a une conscience et de la dignitĂ©, mais ça n’est pas donnĂ© Ă tout le monde.
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« The creme de la creme of the chess world » (« One Night in Bangkok », Murray Head

Un esprit Ă©triquĂ© ou ralenti pourrait penser que ce blog fait montre dâun snobisme Ă©cĆurant Ă lâĂ©gard des romans, films ou sĂ©ries consacrĂ©s au monde ĂŽ combien mystĂ©rieux du renseignement. Il nâen est rien. Les Ćuvres sont jugĂ©es ici sur piĂšces, en fonction des ambitions quâelles annoncent mais surtout de leurs qualitĂ©s artistiques. Il sâagit dâabord, en effet, de raconter des histoires, inventĂ©es ou plus ou moins inspirĂ©es de faits rĂ©els, et de le faire suffisamment bien pour ne pas provoquer lâennui, la consternation ou la colĂšre.
Lâespionnage, comme les autres thĂ©matiques traitĂ©es sur les Ă©crans, nâinterdit aucun genre. On compte depuis un siĂšcle, par dizaines, des comĂ©dies burlesques, amĂšres ou acides, des films d’action, des brĂ»lots politiques, des reconstitutions, ou des thrillers. Les catastrophes ne manquent pas non plus, Ă©videmment, quâil sâagisse de sĂ©ries prĂ©tentieuses ou dâadaptations ratĂ©es, et si cela peut ĂȘtre parfois drĂŽle tellement câest mauvais, câest le plus souvent terne, et parfois franchement exaspĂ©rant.
La diffusion par France 3, il y a quelques jours, dâun tĂ©lĂ©film nommĂ© L’Ecole des espions ne pouvait quâintriguer.
Une fois la chose vue, et ça nâa pas Ă©tĂ© sans peine tant câest douloureusement mauvais, lâĆuvre nâa plus rien, hĂ©las, dâintrigant et provoque plutĂŽt un mĂ©lange de consternation et dâĂ©tonnement. Mettre en scĂšne des dĂ©butants nâĂ©tait pourtant pas une si mauvaise idĂ©e, certes loin dâĂȘtre originale mais potentiellement plaisante. On pense, par exemple, Ă dâagrĂ©ables sĂ©ries B du dĂ©but des annĂ©es 2000 comme Spy Game (2001, Tony Scott) ou La Recrue (2003, Roger Donaldson), qui montraient des nouveaux venus impliquĂ©s dans des affaires concrĂštes. CâĂ©tait dâailleurs lâintrigue du premier volet des aventures de Langelot, pour celles et ceux qui sâen souviennent, et il faut de toute façon admettre que rien ne pourra jamais dĂ©passer le premier Kingsman (2014, Matthhew Vaughn) :
On est ici, hĂ©las, trĂšs loin du compte tant rien ne fonctionne dans cette fiction qui Ă©voque bien plus une sorte de JosĂ©phine, ange gardien, traque des espions turcs et affronte des oligarques russes que La Taupe (2011, Tomas Alfredson). Le tĂ©lĂ©film prĂ©sente mĂȘme presque tous les dĂ©fauts quâon peut craindre dâune telle production : scĂ©nario indigent, dialogues ridicules, clichĂ©s usĂ©s jusquâĂ la corde, interprĂ©tation misĂ©rable. Quand on connaĂźt, de surcroĂźt, la lourdeur du processus de validation dâun projet tĂ©lĂ©visuel, on ne peut que se demander qui a acceptĂ© de monter un tel projet, et qui lâa approuvĂ© Ă chaque Ă©tape de sa gestation alors que ses faiblesses devaient sauter aux yeux.
Evacuons dâentrĂ©e la question des moyens. La sĂ©rie, tournĂ©e dans un chĂąteau des Yvelines (fort Ă©lĂ©gant mais assez improbable quand on connaĂźt la sobriĂ©tĂ© de la communautĂ© française du renseignement), nâa pas bĂ©nĂ©ficiĂ© dâun budget pharamineux, mais lĂ nâest pas la question. La premiĂšre saison de la sĂ©rie de SF The Expanse (2015-2022) a, par exemple, Ă©tĂ© tournĂ©e dans des dĂ©cors spartiates et ça ne lâa pas empĂȘchĂ©e dâĂȘtre passionnante, remarquablement Ă©crite et jouĂ©e.
Le tĂ©lĂ©film, par ailleurs, ne prĂ©tend pas avoir la moindre portĂ©e documentaire â et câest aussi bien, tant dĂšs le dĂ©but ça ne va pas. Ainsi, on nâentre pas dans une prison française simplement en faisant coucou au gardien, et personne nâa encore mis au point un systĂšme permettant de projeter, comme dans un film de George Lucas, des animations en 3D avec lesquelles il serait possible dâinteragir. On n’arrive dĂ©jĂ pas Ă avoir des imprimantes qui fonctionnent.
Tout le problĂšme vient de lĂ : que regarde-t-on vraiment, au juste ? Pas un film dâaction, puisquâil nây en a pas. Pas un thriller, puisquâil nây a ni tension ni enjeu. MĂȘme la prĂ©sence dâune Ă©quipe dâune fumeuse Inspection gĂ©nĂ©rale du renseignement (en rĂ©alitĂ©, lâISR), venue enquĂȘter nâimporte comment, ne parvient pas Ă nous rĂ©veiller. Le jeu de Vinciane Millereau, en revanche, est rĂ©jouissant de ridicule, et elle autant crĂ©dible en commissaire de police que LĂ©odagan de CarmĂ©lide en directeur de crĂšche.
On ne regarde pas non plus une satire ou une parodie puisquâon ne trouve pas une once dâhumour dans tout cela. Et ça nâest pas non plus une comĂ©die de mĆurs ou un portrait de groupe, les personnages ayant autant de psychologie quâun grille-pain. Ils sont mĂȘme tous caricaturaux, la palme revenant Ă François (EugĂšne Marcuse), sorte de petite frappe gĂ©niale mais incontrĂŽlable. Criminel condamnĂ©, il sort de prison comme on descend les poubelles et lâagression sexuelle dont il se rend coupable sur une de ses camarades ne semble dĂ©ranger ni ses professeurs, ni sa promotion, et encore moins les scĂ©naristes.
Sans parti pris politique (« les espions sont une Ă©lite », « les services de renseignement sont les instruments dâun pouvoir sans scrupule », « le secret, câest aussi une donnĂ©e administrative », « La montagne, ça vous gagne, mais les Yvelines, quelle guigne »), sans guĂšre de style, LâEcole des espions pourrait ressembler Ă une tentative pĂ©niblement scolaire de nous initier Ă la fois Ă lâespionnage et aux complexitĂ©s du monde contemporain. Sâagissant du premier point, il se trouve quâĂric Rochant et une certaine administration du 20e arrondissement sont dĂ©jĂ passĂ©s par lĂ , et avec autrement plus de talent et de panache. Quant au monde sans pitiĂ© dans lequel nous nous dĂ©battons, des Ćuvres de grande qualitĂ©, comme The Night Manager (1iĂšre saison en 2016, la 2e en 2025), dâaprĂšs John Le CarrĂ©, sont lĂ pour nous Ă©clairer.
Au lieu de nous prĂ©senter des crises, des dangers, des menaces diffuses ou des manipulations raffinĂ©es, au lieu de nous exposer les intĂ©rĂȘts entremĂȘlĂ©s des puissances, on nous impose des exposĂ©s dignes de Picsou Magazine, rĂ©citĂ©s par un mystĂ©rieux haut-fonctionnaire dont la mise dĂ©faite Ă©voque plus un vieux pervers en maraude quâun maĂźtre-espion (la prudence est ici de mise, rien nâĂ©tant incompatible). BalancĂ©e comme une formule dâune grande profondeur, la phrase « Lâargent, câest le nerf de la guerre du terrorisme » est non seulement remarquablement mal dite mais surtout parfaitement idiote. Et, par charitĂ© chrĂ©tienne, on ne sâattardera pas sur lâintrigue financiĂšre, qui ferait passer un Ă©pisode de CamĂ©ra-CafĂ© pour un cours du CollĂšge de France.
Et donc, que regarde-t-on ? La saga Bourne, avec ses outrances stylistiques et ses bagarres irrĂ©alistes, dessinait quand mĂȘme le portrait dâune CIA en roue libre courant aprĂšs les monstres quâelle avait créés et qui lui Ă©chappaient. CâĂ©tait irrĂ©aliste et pourtant ça marchait, et ça marche encore. La clĂ© est simple, du moins en apparence : pour que le sĂ©rieux passe, il faut que ce soit trĂšs bien fait, sinon câest ridicule car Ă©crasĂ© par sa prĂ©tention.
A lâinverse, on trouve sur Netflix La Diplomate, une sĂ©rie fort distrayante, pas plus crĂ©dible que LâEcole des espions (voire mĂȘme moins), mais remarquablement bien faite. Elle rĂ©ussit tout ce qui a Ă©tĂ© ratĂ© sur France 3 : les personnages sont bien pensĂ©s, les dialogues sont bien Ă©crits, les acteurs tiennent la route et la construction mĂ©nage ses effets. Ce que nous appelons, dans notre jargon de spĂ©cialistes, une histoire bien ficelĂ©e.
La question ultime ne concerne finalement pas le but narratif de la sĂ©rie mais ce que pensent ses auteurs des spectateurs de France 3. Serions-nous tous tellement idiots, ignorants, ravagĂ©s par la bĂȘtise ambiante quâil faudrait ne nous montrer que des bouses ? Le succĂšs dâaudience de lâextraordinaire minisĂ©rie consacrĂ©e la catastrophe de Tchernobyl lors de sa diffusion en France apporte une rĂ©ponse rassurante quant aux rĂ©elles attentes du public mais inquiĂ©tante quant Ă la comprĂ©hension quâen ont certains.
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« Le jour viendra en effet et peut-ĂȘtre bientĂŽt oĂč il sera possible de faire la lumiĂšre sur les intrigues menĂ©es chez nous de 1933 Ă 1939 en faveur de lâAxe Rome-Berlin pour lui livrer la domination de lâEurope en dĂ©truisant de nos propres mains tout lâĂ©difice de nos alliances et de nos amitiĂ©s. » (« L’Etrange dĂ©faite », Marc Bloch)

â L’Ătrange DĂ©faite de Marc Bloch
Ils sont vos oncles et tantes, des amis de la famille, des voisins de longue date dans votre quartier trĂšs bourgeois, les parents de vos amis au lycĂ©e. Ce sont des notables, ils sont avocats, dentistes, assureurs, nĂ©gociants en cĂ©rĂ©ales ou en vins. On les croise Ă la messe dominicale Ă la cathĂ©drale, avec leurs Loden ou leurs Barbour. Ils sont parfois rĂ©servistes-citoyens dans lâArmĂ©e de terre (et ils se gargarisent de leur grade de papier) et ils frĂ©quentent les sociĂ©tĂ©s savantes. Ils se disent humanistes, attachĂ©s aux valeurs de la RĂ©publique. Ils sont parfois membres de confrĂ©ries secrĂštes oĂč sont cĂ©lĂ©brĂ©es les LumiĂšres, et ils ne manquent pas une commĂ©moration du sacrifice de nos anciens devant les monuments aux morts. Ils ne lisent pas, ou alors parfois le Goncourt et quelques polars français moisis, et ils regardent TF1 et CNews. Naturellement, ils se disent gaullistes, patriotes, et ils condamnent avec la derniĂšre Ă©nergie la corruption ou la supposĂ©e dĂ©cadence morale de nos sociĂ©tĂ©s. Et naturellement, ils dĂ©testent lâAmĂ©rique sans jamais vraiment pouvoir lâexpliquer. Et naturellement, ils se mĂ©fient des juifs.
Ils sont vos oncles et tantes, des amis de la famille, des voisins de longue date, les parents de vos amis au lycĂ©e. Ils sont professeurs ou instituteurs, ils travaillent Ă la mairie ou Ă la prĂ©fecture ou dans un ministĂšre quelconque. Ils font du théùtre amateur, passent du temps au bistrot Ă refaire le monde, lisent LibĂ© et Ă©taient abonnĂ©s Ă Actuel dans les annĂ©es 80. Naturellement, ils ne sont pas gaullistes. Ils trouvent que Jean-Luc MĂ©lenchon est un homme trĂšs cultivĂ© trĂšs cultivĂ© et Michel Onfray un penseur dâune rare clairvoyance. Et naturellement, ils dĂ©testent lâAmĂ©rique (mais eux peuvent lâexpliquer Ă dĂ©faut de vous convaincre). Et naturellement, ils se mĂ©fient des juifs.
Pendant des annĂ©es, les premiers ont idolĂątrĂ© Poutine et le rĂ©gime quâil avait mis en place. Partisans dâun retour de lâautoritĂ© dans une France quâils jugent mal dirigĂ©e et ravagĂ©e par le laxisme, ils ont admirĂ© ce nouveau tsar et repris Ă leur compte la vieille antienne selon laquelle les Russes ne pouvaient ĂȘtre dirigĂ©s que par des tyrans. Nourris de la propagande aimablement relayĂ©e par des rĂ©seaux peuplĂ©s d’affairistes et d’idiots utiles, ils ont soutenu aveuglĂ©ment lâinvasion de la GĂ©orgie, en 2008, puis celle de lâUkraine en 2014 et lâannexion de la CrimĂ©e. Ils ont acceptĂ© la violence aveugle du contingent russe contre les civils syriens et trouvĂ© des excuses Ă chaque attaque commise par Moscou contre nous.
AveuglĂ©s, corrompus, dĂ©boussolĂ©s, gavĂ©s des foutaises dĂ©bitĂ©es par les chroniqueurs nĂ©vrosĂ©s du Figaro ou du cirque BollorĂ©, ils ont dĂ©rivĂ©, plus ou moins vite, vers des zones indignes de la vie politique. Gaullistes, ils ont dĂ©formĂ© les propos du GĂ©nĂ©ral au sujet de la menace russe et, par mensonge ou ignorance, omis de prĂ©ciser que la France nâavait quittĂ© que le commandement militaire de lâOTAN et jamais lâorganisation elle-mĂȘme et quâelle savait oĂč Ă©tait lâadversaire.
Gaullistes, ils ont adhĂ©rĂ© aux thĂšses dâun parti fondĂ© par dâanciens SS et des collabos notoires. Gaullistes, ils ont niĂ© l’infinie corruption du rĂ©gime russe et admirĂ© un satrape qui est lâexact opposĂ© de lâHomme de Londres. Gaullistes, ils condamnent lâimpĂ©rialisme amĂ©ricain mais sont nostalgiques de notre empire colonial et leur amour pour la libertĂ© des peuples ne va pas jusquâĂ condamner les visĂ©es russes sur les pays baltes, la Finlande, la Pologne, la Moldavie ou les massacres commis dans le Caucase depuis plus de deux siĂšcles.
Surtout, gaullistes, admirateurs Ă©perdus des RĂ©sistants et des Français libres, partisans dâune lutte Ă mort pour la libertĂ© et la dignitĂ© des peuples â au moins du leur -, ils clament que soutenir et armer lâUkraine est une escalade incontrĂŽlable et quâil faudrait forcer Kiev Ă cĂ©der pour le confort de tous. Ils oublient sans doute que lâArmĂ©e française, mise en dĂ©route en moins de deux mois au printemps 1940, ne combattit par la suite quâavec du matĂ©riel amĂ©ricain et anglais. Personne, alors, ne se plaignit de nos capacitĂ©s retrouvĂ©es et de la recherche de la dĂ©faite dĂ©finitive dâun rĂ©gime criminel. Armer les agressĂ©s nâest jamais une erreur, câest simplement leur permettre de se dĂ©fendre et on comprend que tous ces gens soient les mĂȘmes qui refusent dâĂ©couter les victimes de violences sexuelles : leur confort immĂ©diat vaut plus que la justice.
Les Français libres et les RĂ©sistants nâĂ©taient pas des lĂąches, mais eux le sont, prompts Ă se coucher devant la menace, achetĂ©s pour quelques contrats par des criminels qui les mĂ©prisent, reniant tout pour une pauvre trĂȘve face Ă une puissance qui ne cherche quâĂ nous dĂ©truire.
Et il y a la gauche, ou ce quâil en reste. Conduits par le Lider Minimo, rĂ©volutionnaire vivant aux crochets de la RĂ©publique depuis prĂšs de 40 ans, Robespierre dâopĂ©rette, les dĂ©fenseurs des peuples opprimĂ©s ont pris fait et cause pour la Sainte Rodina, justifiant, contextualisant, minimisant ses crimes jusquâĂ nous en rendre responsables. Pascal Boniface, toujours en pointe, rĂ©sume ainsi la crise dans son dernier pensum :
« Soit on estime que lâagression russe est inexcusable et il ne faut alors pas chercher la moindre circonstance attĂ©nuante, soit on estime que les Occidentaux, par maladresse et ou par hubris, ont maltraitĂ© Moscou, et lâon peut donc comprendre cette derniĂšre, tout en regrettant la catastrophe survenue ». Autrement dit : « Monsieur le juge, oui, je suis bien lâauteur de ce viol mais cette salope lâa bien cherchĂ© et je souffre tellement de la solitude ».
De mĂȘme quâil existe le bon et le mauvais chasseur, il existerait donc le bon et le mauvais impĂ©rialisme et certaines belles Ăąmes se targuent de pouvoir les distinguer. Dâun seul coup, tout est pardonnĂ© Ă Moscou au nom du vieux cocktail malodorant dans lequel, particuliĂšrement en France, se mĂȘlent une vision romantique puĂ©rile de la Russie, lâoubli des crimes soviĂ©tiques (« Oui, Staline y est sans doute allĂ© un peu fort, mais le communisme a une ambition si gĂ©nĂ©reuse ») et une dĂ©testation non moins puĂ©rile de lâAmĂ©rique. Pourtant, en Europe, on sait qui libĂšre qui, et ça nâa jamais Ă©tĂ© lâarmĂ©e russe.
Mais peu importe. EngluĂ©s dans de vieilles certitudes, celles et ceux habituĂ©s Ă donner leur avis (quâon a appris Ă ignorer, comme ici) sans jamais se soucier des faits â une dĂ©plorable notion bourgeoise â nous expliquent que la Russie nâest pas vraiment responsable. Les morts dâopposants ? Quelle importance puisquâon ne les connaĂźt pas.

Puisquâon pardonne tout Ă la Russie, on lui pardonne aussi les crimes habituels quâelle commet partout oĂč ses troupes interviennent. Dâun seul coup, les violences sexuelles ne sont plus si graves et le sort des Ukrainiennes laissĂ©es aux mains des porcs de lâarmĂ©e russe nâest pas si important. Les rĂ©cits venus du front sont pourtant des fenĂȘtres ouvertes sur lâenfer, et on mesure Ă nouveau Ă quel point Ăric Ciotti sâest consciencieusement roulĂ© dans la fange en avançant que nous partagions la mĂȘme civilisation que la Russie. On se demande mĂȘme sâil nâaime pas ça.

Comme Ă chaque fois quâelle met un pied dehors, la soldatesque russe nous montre le vrai visage de son pays. Ivre de violence , elle commet des crimes Ă l’horreur presque indicible, mais rien qui ne puisse troubler la conscience dâun Emmanuel Todd ou celles des Nains soumis ou des RĂ©publicains (qui le sont de moins en moins). La sororitĂ© chĂšre aux fĂ©ministes ou le respect des valeurs chrĂ©tiennes de nos provinciaux en Loden deviennent en un Ă©clair des formules creuses, effacĂ©es par une confusion morale dâune ampleur Ă©cĆurante.
Pourquoi tous ces gens en appellent-ils aux mĂąnes du GĂ©nĂ©ral, Ă la mĂ©moire des RĂ©sistants, des dĂ©fenseurs de la dignitĂ© alors quâils ont capitulĂ© sans mĂȘme hĂ©siter devant lâignominie ? A chaque tĂ©moignage des crimes de guerre, ils invoquent le Vietnam, lâIrak, les contre-guĂ©rillas sud-amĂ©ricaines, comme si les meurtres commis par les uns relativisaient les meurtres commis par les autres, comme si ĂȘtre violĂ©e par un soldat russe Ă©tait moins grave quâĂȘtre violĂ©e par un Marines.
Les crimes de guerre russes sont ni nombreux, si abominables, si systĂ©matiques quâils ne sauraient ĂȘtre le fait de quelques soudards ayant Ă©chappĂ© Ă leurs officiers. A Boutcha, Ă Kherson, Ă Izioum, ceux qui voulaient regarder la rĂ©alitĂ© ont vu la vraie nature de lâinvasion, vĂ©ritable guerre dâextermination menĂ©e par des hordes de criminels Ă peine diffĂ©rents dâanimaux.
Violeurs, bourreaux, ils sont aussi des pillards, abjects rejetons dâun rĂ©gime fĂ©odal Ă peine moins arriĂ©rĂ© que celui renversĂ© en 1917. La Russie, au fond, reste le pays sous-dĂ©veloppĂ© que le communisme ne parvint que briĂšvement Ă arracher aux tĂ©nĂšbres â et encore, pour le plonger aussitĂŽt dans dâautres, bien pires. Elle ne vit que de ses ressources naturelles et ne produit que des armes de qualitĂ© variable â et bĂ©nĂ©ficie mĂȘme du soutien de lâIran et de la CorĂ©e du nord. On a vu des succĂšs industriels plus convaincants. Depuis un siĂšcle, ses artistes se sont rĂ©fugiĂ©s dans cet Occident quâelle envie et quâelle hait parce quâelle ne parvient pas Ă lâimiter et ils Ă©crivent sur sa tristesse, sa violence, sa pauvretĂ© et le dĂ©sespoir qui font son identitĂ©.
Il faut croire que les mirifiques succĂšs des rĂ©gimes russes successifs peuvent sĂ©duire. Chez les nains soumis comme au RN, on ne cache dâailleurs pas son admiration pour Vlad le DĂ©fĂ©nestreur, avec le soutien de quelques feuilles de chou illisibles depuis des lustres en raison dâune confusion morale typique des rĂ©volutionnaires de salon. Pas plus troublĂ©s que ça par les viols collectifs des soldats russes (« boys will be boys »), pas vraiment gĂȘnĂ©s par la torture systĂ©matique (« Ces Ukrainiens sont quand mĂȘme bien sensibles ») ou par le pillage de tout ou presque (« Ce ne sont que des souvenirs »), les admirateurs de la Russie chrĂ©tienne ne voient rien Ă redire aux enlĂšvements de milliers d’enfants par Moscou, les orphelins Ă©tant mĂȘme traquĂ©s par des services secrets quâon diffĂ©rencie mal de la Gestapo. Il faut dire que question dĂ©portation et crimes de masse, Ă lâextrĂȘme-droite comme Ă lâextrĂȘme-gauche, on sây connaĂźt et que ça nâest jamais un problĂšme.
Personne, en vĂ©ritĂ©, nâa jamais humiliĂ© la Russie. Puissance vaincue en 1991, victime de lâincompĂ©tence de ses dirigeants, elle a au contraire Ă©tĂ© soutenue, Ă©paulĂ©e, accompagnĂ©e par ses vainqueurs, dĂ©cidĂ©ment bien comprĂ©hensifs. Comme souvent dans son histoire, le peuple russe, maintenu dans lâabrutissement le plus vil, subit la volontĂ© dâune clique corrompue de pĂšquenauds en mal de puissance, cherchant Ă venger des crimes imaginaires et Ă retrouver une grandeur qui nâexista jamais que dans la propagande. La puissance militaire nâest pas la grandeur, et Staline ne fut jamais NapolĂ©on, et encore moins Auguste.
A lâheure oĂč Moscou menace des Ătats alliĂ©s de notre pays, falsifie lâHistoire, s’en prend Ă nous et pĂšse sur la vie de nos dĂ©mocraties, il est temps de dire que ces oncles, tantes, amis de la famille et autres parents de nos camarades de classe ne sont pas des dĂ©mocrates. Ils soutiennent sciemment une puissance hostile, nĂ©faste, et nâattendent que la fin de cette pĂ©riode inĂ©dite de paix et de prospĂ©ritĂ© quâa connue lâEurope grĂące Ă lâUnion europĂ©enne, grĂące Ă lâOTAN et grĂące au bouclier amĂ©ricain. Tous, ils sont des saboteurs, des collabos, des traĂźtres et ils nous conduisent Ă notre fin. Ils nâauront rien dâautre de nous que notre mĂ©pris, mais quâils soient certains quâil est total et dĂ©finitif.
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« Living life is fun and we’ve just begun/To gain our share of this world’s delights (high)/Our high hopes we had for the future/And our goal’s in sight » (« We Are Family », Sister Sledge)

MĂȘme les plus grands peuvent dĂ©faillir. Taylor Sheridan, rĂ©alisateur de Wind River, scĂ©nariste de Sicario, crĂ©ateur de Yellowstone et de ses dĂ©clinaisons, vient de le faire en signant la derniĂšre superproduction dâespionnage dâAmazon, Special Ops: Lioness, ratage homĂ©rique qui ferait passer CĆurs noirs ou Totems, de la mĂȘme plate-forme, pour des documentaires de LCP. TrĂšs lointainement inspirĂ©e dâune opĂ©ration de lâarmĂ©e amĂ©ricaine en Irak et en Afghanistan qui utilisait des personnels fĂ©minins Ă des fins de recueil de renseignement, la sĂ©rie met en scĂšne une unitĂ© spĂ©ciale infiltrant des femmes dans des rĂ©seaux jihadistes. Et disons-le dâentrĂ©e, câest parfaitement nul et complĂštement idiot.
Les moyens nâont pourtant pas manquĂ© Ă la rĂ©alisation de cette production ambitieuse, sombre, violente, cynique et terriblement vaine. Sheridan et son Ă©quipe connaissent pourtant leurs classiques et on relĂšve notamment lâinfluence de Zero Dark Thirty, le monument de Kathryn Bigelow, de la sĂ©rie des Jason Bourne, et mĂȘme de 24h chrono, la fameuse sĂ©rie du dĂ©but des annĂ©es 2000. Reste quâon nây croit pas une seconde tant la stupiditĂ© du propos saute aux yeux du spectateur dĂšs les premiĂšres minutes, par ailleurs directement empruntĂ©es Ă la remarquable sĂ©rie suĂ©doise Kalifat.
Au lieu, en effet dâinfiltrer des sources humaines ou des membres des services spĂ©cialement entraĂźnĂ©s et dont la lĂ©gende a Ă©tĂ© sĂ©rieusement testĂ©e, la TF Lioness recrute des Ă©lĂ©ments des forces armĂ©es quâelle met Ă©trangement en condition en les soumettant Ă des sĂ©ances de torture et quâelle balance ensuite sur le terrain sans vĂ©ritable prĂ©paration. Lâobjectif de la manĆuvre (on a du mal Ă parler dâidĂ©e) est de parvenir au plus prĂšs de la cible afin de lâĂ©liminer, supposĂ©ment en toute discrĂ©tion. Rien ne va, Ă©videmment, dans ce qui vient dâĂȘtre rĂ©sumĂ©, ne serait-ce que parce que la cible Ă atteindre est ici une espĂšce de milliardaire du terrorisme, Blofelddu jihad vivant comme un jet-setteur saoudien dont la seule prĂ©sence au scĂ©nario est un scandale.
Le pire nâest cependant pas lĂ . Alors quâon pensait, au dĂ©but du 1er Ă©pisode, que la mort dâune espionne de lâopĂ©ration dans une frappe aĂ©rienne avait Ă©tĂ© provoquĂ©e par la volontĂ© de ne pas la laisser vivante aux mains de lâĂtat islamique, on dĂ©couvre rapidement que le sacrifice de militaires amĂ©ricains dans de vĂ©ritables missions-suicides est assumĂ© par les plus hautes autoritĂ©s politiques. Comme on vous le disait, câest idiot, voire dĂ©bile. On a du mal, en effet, Ă saisir la pertinence dâune telle dĂ©marche : le recrutement de sources nâa pas Ă©tĂ© inventĂ© pour rien, et la DEA, pour ne citer quâelle, est devenue lĂ©gendaire en raison de sa capacitĂ© Ă rĂ©aliser des infiltrations de longue durĂ©e. Pourquoi, dĂšs lors, aller chercher des militaires dâactive sans aucune formation ? On se le demande. Quant Ă la lĂ©galitĂ© de la chose, ou Ă lâimmense risque politique quâelle induit, les scĂ©naristes se gardent bien dâen parler, et on les comprend.
On se demande aussi pourquoi une telle opĂ©ration, conçue afin dâapprocher une cible en douceur sans attirer inutilement lâattention, sâachĂšve par une fusillade nourrie sur une plage espagnole alors quâun porte-avions impĂ©rial croise au large. Question discrĂ©tion, on a vu mieux, mais lâimbĂ©cillitĂ© de ce final est la parfaite illustration de la sĂ©rie.

« Personne ne va nous repĂ©rer »
Celle-ci, pourtant, ne manque pas dâintĂ©rĂȘt dĂšs quâelle aborde la question de la masculinitĂ© toxique, autre sujet de prĂ©dilection de Sheridan qui nâoublie jamais de faire figurer des gros cons Ă lâĂ©cran. Et ici, les gros cons ne manquent pas. LâhĂ©roĂŻne est violĂ©e, tabassĂ©e, pourchassĂ©e, humiliĂ©e et on trouve des brutes Ă©paisses Ă tous les coins de rue, pĂ©quenauds dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s ou aristocrates du Golfe, sans quâon puisse dâailleurs clairement les diffĂ©rencier. Certaines scĂšnes sont mĂȘme gĂȘnantes tant elles flirtent avec le voyeurisme, la dĂ©nonciation perdant en efficacitĂ© au fur et Ă mesure quâelle gagne en spectaculaire.
On peut aussi trouver de lâintĂ©rĂȘt aux scĂšnes familiales et Ă la dĂ©tresse des filles de Joe face aux absences de leur mĂšre. La sĂ©rie, alors, se fait intimiste et presque subtile, comme si les monteurs avaient associĂ© les morceaux de deux fictions diamĂ©tralement opposĂ©es, mais ces moments ne sauvent pas lâensemble du naufrage.
Contrairement Ă ce que pensent certains esprits inutilement tolĂ©rants Ă lâĂ©gard de la mĂ©diocritĂ©, il nây pas de snobisme Ă refuser la bĂȘtise Ă lâĂ©cran. Il sâagit simplement de demander aux auteurs des films et des sĂ©ries de nous accorder un peu de respect et de ne pas croire que la moindre fiction, pour peu quâelle soit correctement filmĂ©e et quâelle contienne sa dose de flingues et de poitrines dĂ©nudĂ©es, va nous intĂ©resser. Special Ops: Lioness pĂšche dâabord par sa bĂȘtise : sa vision des relations internationales est Ă peine digne des films de sĂ©rie B des annĂ©es 60 et tandis que sa prĂ©sentation de lâappareil dâĂtat amĂ©ricain renvoie Ă la lĂ©gendaire sĂ©rie X Files, qui a sans doute beaucoup contribuĂ© au dĂ©veloppement du complotisme ambiant.
On croise dans des couloirs obscurs et anonymes des hommes et des femmes en costume aux fonctions mystĂ©rieuses, envisageant le monde comme des Ă©ditorialistes de RT, considĂ©rant que Paris est une ville infestĂ©e de terroristes â alors quâon y trouve essentiellement des chantiers inachevĂ©s et des cyclistes irresponsables â et admettant finalement que tout cela nâest finalement quâune histoire de cours du pĂ©trole. Morgan Freeman y joue un SecrĂ©taire dâĂtat dĂ©bonnaire, Nicole Kidman et Michael Kelly des pontes de la CIA quâil aurait fallu virer il y a belle lurette (et qui rappellent de trĂšs loin leurs homologues dans les Bourne ou les Equalizer), Laysla De Oliveira une victime trĂšs rĂ©sistante et Zoe Saldana une femme au foyer dĂ©sespĂ©rĂ©e mais extrĂȘmement dangereuse.
Câest bien ficelĂ© et câest nul.
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Telles sont les caves au-dessus desquelles sâĂ©lĂšvent les fiers chĂąteaux de la tyrannie et câest au-dessus dâelles que nous voyons monter lâencens de leurs fĂȘtes : puantes cavernes dâun genre sinistre, oĂč de toute Ă©ternitĂ© lâengeance rĂ©prouvĂ©e se dĂ©lecte lugubrement Ă souiller la libertĂ© et la dignitĂ© humaines.

On a beau avoir de la bouteille, avoir vu et vĂ©cu des Ă©vĂ©nements Ă©pouvantables, il arrive encore que certains jours votre sang se glace devant lâĂ©tendue des crimes, quand lâHistoire se joue et que le pire survient. Lâattaque â ou nâĂ©tait-ce pas plutĂŽt une invasion ? â dâIsraĂ«l par le Hamas, le 7 octobre dernier, constitue ainsi un Ă©vĂ©nement dâune ampleur inĂ©dite dans une rĂ©gion qui vit pourtant depuis des dĂ©cennies au rythme de tragĂ©dies dantesques. Le bilan mĂȘme, plus de 1.000 morts sur une population de 9 millions de personnes, donne le vertige. Et personne ne pleurera les 1.500 membres du Hamas que les forces israĂ©liennes affirment avoir tuĂ©s.
A ce stade, et alors que les combats se poursuivent, on ne peut que commenter ce que lâon voit, ce qui nâa guĂšre de valeur. Les plateaux de tĂ©lĂ©vision sont, comme Ă chaque fois, farcis de toutologues cherchant la camĂ©ra comme un cadre du RN son officier traitant russe et alignant les lieux communs ou les approximations putassiĂšres.
Naturellement, lâampleur de lâattaque, dĂ©clenchĂ©e un demi-siĂšcle jour pour jour aprĂšs le dĂ©but de la Guerre du Kippour, son mode opĂ©ratoire (il sâagit de la premiĂšre action terroriste combinant terre, air et mer, et câest digne des plus importantes opĂ©rations du LTTE), lâassociation de tueries de masse et dâenlĂšvements, et la diffusion en temps rĂ©el de vidĂ©os des victimes font de lâaction du Hamas une opĂ©ration inĂ©dite, proche dans son abjection de ce que firent les jihadistes tchĂ©tchĂšnes Ă Beslan. Nous sommes Ă prĂ©sent dans lâinconnu, la rationalitĂ© stratĂ©gique de la rĂ©ponse israĂ©lienne pouvant ĂȘtre contrebalancĂ©e par le dĂ©sir de se venger et de laver un affront historique. Tout au plus pouvons-nous nous interroger sur les buts de guerre du Hamas, qui ne peut croire Ă sa victoire finale et joue peut-ĂȘtre la carte du pire, tente de modifier le rapport de force, ou tente de saborder la progressive normalisation diplomatique en cours entre IsraĂ«l et quelques pays arabes. Pour mĂ©moire, les attentats du 11-Septembre, coup terrible portĂ© au cĆur des Etats-Unis, avaient bien failli emporter Al-QaĂŻda, sauvĂ©e de justesse de sa dĂ©route de lâautomne 2001 par lâinvasion de lâIrak en 2003. Le Hamas joue donc ici une partition Ă©quivalente et on se demande sâil ne pĂȘche pas par orgueil ou par aveuglement idĂ©ologique. On souhaite, en tout cas, quâil paye le prix le plus Ă©levĂ© possible aprĂšs ce quâil a fait samedi, mĂȘme sâil faut regretter par avance le prix que va payer la population palestinienne, dont le sort nâa jamais intĂ©ressĂ© personne, soit dit en passant, Ă part la Jordanie. Le Hamas, inscrit en septembre 2003 sur la liste europĂ©enne des groupes terroristes, nâa jamais Ă©tĂ© digne de reprĂ©senter les Palestiniens, nâa jamais rien obtenu pour eux et ne saurait, en aucune façon, ĂȘtre qualifiĂ© de rĂ©sistant.
Il est malheureux que dans notre pays, pourtant si durement et rĂ©guliĂšrement frappĂ© par le terrorisme depuis des dĂ©cennies il se trouve encore des voix pour confondre terroristes et rĂ©sistants ou pour renvoyer dos-Ă -dos bourreaux et victimes. Câest malheureux mais ça nâa hĂ©las rien de surprenant. Tout au plus peut-on y voir la terrible confirmation de ce que nous sommes de plus en plus nombreux Ă dĂ©noncer. Les choses, en rĂ©alitĂ©, sont dâune grande simplicitĂ© pour peu quâon ait un cerveau et une conscience : la rĂ©sistance est une dĂ©marche politique et le terrorisme un mode opĂ©ratoire. Un rĂ©sistant qui pratique le terrorisme est un terroriste, et les comparaisons avec les rĂ©sistants français ou tchĂšques pendant la Seconde Guerre mondiale sont indignes. De la part de supposĂ©s historiens, elles sont simplement abjectes. Et puisquâil faut aussi le rappeler, une armĂ©e qui bombarde sciemment des populations civiles commet un crime de guerre. LĂ aussi, les choses sont claires.
Or, quâavons-nous lu et entendu depuis samedi ? Les misĂ©rables contorsions des Nains soumis et du Lider Minimo pour dĂ©plorer la violence sans jamais blĂąmer le Hamas, pourtant auteur dâune attaque dâune sauvagerie sidĂ©rante et dĂ©sormais Ă lâorigine dâune crise qui pourrait tous nous emporter. Mais est-on pour autant surpris par ce que Le Monde qualifie aimablement dâambiguĂŻtĂ©s ? Mille fois non. La secte dont JLM est le gourou a depuis des lustres dĂ©laissĂ© les idĂ©aux de la gauche pour se vautrer dans la fange, jusquâĂ sembler justifier une opĂ©ration terroriste qui a dâailleurs tuĂ© des Français.
Personne nâa jamais rien attendu du RN, successeur embourgeoisĂ© du FN, un parti de collabos et dâanciens nazis, dĂ©sormais collĂ© aux dĂ©lires impĂ©riaux russes. On nâattendait guĂšre plus de LFI, qui se prĂ©tend contre toute Ă©vidence de gauche alors que son fonctionnement, ses positions et le comportement de ses Ă©lus Ă©voquent, au mieux une assemblĂ©e de chasseurs ivres un soir de comice agricole, au pire un groupe de chemises brunes marchant sur Rome.
OĂč sont les grandes figures de la gauche française, obtenant ou dĂ©fendant des acquis sociaux et lâĂ©galitĂ© des genres, luttant contre les violences sexistes, le racisme et lâantisĂ©mitisme, se rangeant par principe du cĂŽtĂ© des victimes, promouvant la dĂ©mocratie, le peuple, le droit, la raison contre les croyances religieuses et lâunitĂ© de la nation contre les communautĂ©s, condamnant les tyrannies et reconnaissant que les Ătats occidentaux, dont les Etats-Unis, malgrĂ© leur histoire, valaient bien mieux que lâUnion soviĂ©tique, la Chine communiste, les dictatures arabes ou les satrapies caribĂ©ennes ?
La rĂ©action des Ă©lus LFI Ă lâattaque du Hamas a rĂ©vĂ©lĂ© lâĂ©tendue de leur corruption morale. Insensible Ă lâabjection des images diffusĂ©es par les terroristes eux-mĂȘmes, la secte nâa pas condamnĂ© le Hamas mais a renvoyĂ© dos-Ă -dos lâagresseur et la victime selon le raisonnement bien connu des violeurs et des harceleurs (« Mais, Monsieur le juge, cette salope portait une jupe »), ce qui nâĂ©tonnera pas si on se souvient de lâadmirable gestion de lâaffaire Quatennens par le Lider Minimo et ses sĂ©ides. Justifier une attaque contre des civils en raison de la politique de leurs dirigeants est un raisonnement dâassassin, mais lĂ encore il faut se souvenir que les Nains soumis ne sont jamais si heureux quâavec la lie de la planĂšte. Depuis plus de dix ans, on les a ainsi vus dĂ©fendre le rĂ©gime syrien (y compris en relayant des thĂ©ories tellement moisies que mĂȘme lâIRIS nâen veut pas) et, toujours et encore, relayer la propagande russe au sujet de lâUkraine avec une rĂ©gularitĂ© suspecte. Bien entendu, on ne les a pas entendus commenter la rĂ©volte en Iran et encore moins condamner les tortures subies par les rĂ©voltĂ©es (« Mais, Monsieur le juge, cette salope ne portait pas son voile »), et le rapport des insoumis avec les violences policiĂšres est trĂšs Ă©tonnant : dĂ©nonçant en France une police supposĂ©ment meurtriĂšre, ils ne trouvent rien Ă redire aux pires exactions commises par Moscou ou Damas. La France insoumise nâest pas le parti de JaurĂšs mais celui de Robespierre dâopĂ©rette, appelant Ă la rĂ©volution depuis les bureaux chauffĂ©s de leurs universitĂ©s ou de lâAssemblĂ©e.
On aurait pu croire quâun parti prĂ©tendument de gauche aurait eu particuliĂšrement Ă cĆur de combattre lâantisĂ©mitisme. Les prĂ©fĂ©rences diplomatiques du Lider Minimo montrent au contraire que les discours antisĂ©mites russes ou syriens ne sont aucunement un problĂšme, comme le confirme sa dĂ©fense douteuse de Jeremy Corbyn. Ne pas condamner fermement le Hamas aprĂšs son attaque de samedi implique, au-delĂ mĂȘme de la nature de cette opĂ©ration, que les relations de ce mouvement avec lâIran et le Hezbollah libanais ne sont pas problĂ©matiques. Or, elles le sont, dâabord parce que le Hezbollah est lui aussi un mouvement terroriste, qui a de surcroĂźt participĂ© Ă la rĂ©pression de la rĂ©volution syrienne, ensuite parce que la RĂ©publique islamique dâIran est ce quâelle est et quâelle fait subir ce quâelle fait subir Ă sa propre population. Mais ça ne peut pas troubler les cĆurs dâairain de nos fiers insoumis, prĂȘts Ă nous sacrifier pour la plus grande gloire de la cause â Ă supposer quâils sachent la nommer.
Les propos entendus samedi matin, plaçant sur un mĂȘme plan agresseurs et agressĂ©s, Ă©taient ignobles. On doit, naturellement, contextualiser les Ă©vĂ©nements, dĂ©composer les sĂ©quences, chercher des rĂ©ponses quand la poussiĂšre est retombĂ©e, mais on doit surtout, impĂ©rativement, sans que ce soit nĂ©gociable, prendre dâabord en compte la souffrance des victimes. Que des responsables politiques aient pu, dĂšs samedi, alors que circulaient dĂ©jĂ des images abjectes, appeler Ă une dĂ©sescalade ou laisser entendre que lâopĂ©ration du Hamas nâĂ©tait quâune rĂ©ponse, somme toute lĂ©gitime, Ă la politique israĂ©lienne laisse stupĂ©fait devant une telle ignominie. Le pacifisme, comme trop souvent, nâest ici quâune soumission volontaire qui confine Ă la pire des abjections et sâapparente Ă de la collaboration. Pour des gens qui comparaient rĂ©cemment Fabien Roussel Ă jacques Doriot, ça ne manque pas de sel.
Mettre sur le mĂȘme plan IsraĂ«l et le Hamas, câest mettre sur le mĂȘme plan une dĂ©mocratie Ă la sociĂ©tĂ© civile dynamique et aux dĂ©bats politiques vifs et un groupe terroriste islamiste radical. Sâopposer Ă une puissance supposĂ©ment occidentale nâautorise pas tous les crimes, et les plus anciens se souviendront quâen 1996 dĂ©jĂ le Hamas, aprĂšs lâassassinat dâYitzhak Rabin, avait confirmĂ© sa nature en pesant sur les Ă©lections parlementaires israĂ©liennes par une sĂ©rie dâattentats afin de faire Ă©lire Benjamin Netanyahou et se doter ainsi dâun adversaire refusant la paix. Tout le monde nâest pas Talleyrand et Mathilde Pannot, en refusant de prononcer le mot qui fĂąche, nâest nullement ambiguĂ« et montre tout ce que nous devons penser de son parti et de cette gauche, celle des procĂšs de Moscou et des Khmers rouges, de Mao et dâAction directe, des assassinats politiques et des mensonges rĂ©pĂ©tĂ©s jusquâĂ devenir des vĂ©ritĂ©s.
Quand un groupe religieux fanatique soutenu par les pires ordures de cette planĂšte tue plus de 1000 personnes, en blesse des milliers dâautres, promĂšne dans les rues des cadavres dĂ©nudĂ©s de soldates â et on ose Ă peine penser Ă ce qui arrive aux prisonniĂšres -, enlĂšve des mĂšres et leurs enfants et sâen sert comme boucliers humains, on rend hommage aux victimes, on prĂ©sente ses condolĂ©ances aux familles et on garde le silence. Se taire est la meilleure façon de paraĂźtre presque digne quand on nâest pas habituĂ© Ă lâĂȘtre.
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Et toi mon vieux Bill, la CIA s’intĂ©resse Ă l’AmĂ©rique du Sud maintenant ?

La mode est dĂ©cidĂ©ment aux espions, quâon les expulse, quâon les Ă©tudie, quâon les filme ou mĂȘme quâils geignent ou crĂąnent en Ă©crivant leurs mĂ©moires. AprĂšs le douloureux hors-sĂ©rie du Monde, quâil est amicalement recommandĂ© dâĂ©viter, un nouveau supplĂ©ment est donc apparu dans nos kiosques, cette fois du Point.

Disons-le dâentrĂ©e, câest mieux que ce qui a Ă©tĂ© produit par Le Monde, malgrĂ© des ressemblances amusantes. Lâinterview misĂ©rable de Marc Dugain trouve par exemple son Ă©quivalent dans lâentretien accordĂ© par CĂ©dric Bannel, Ă©narque, homme dâaffaires talentueux, sportif de haut niveau et auteur de romans dâespionnage Ă peine lisibles. Si Dugain Ă©crit des romans de gare, sans doute peut-on qualifier ceux de Bannel de romans dâaĂ©roport. Au moins cet auteur assume-t-il sa fascination pour le monde du renseignement, son analyse du monde contemporain Ă©tant aussi convaincante quâune une du JDD.
Ce nouveau hors-sĂ©rie prĂ©sente, lui aussi, quelques dĂ©fauts agaçants. DĂšs son introduction, on y parle de James Bond sous la plume de Romain Gubert, et on sâinterroge donc dâentrĂ©e sur la qualitĂ© du travail accompli. A quoi bon diffuser une revue que lâon veut sĂ©rieuse en utilisant encore et encore les mĂȘmes clichĂ©s imbĂ©ciles et tellement datĂ©s ? De mĂȘme sâĂ©tonne-t-on des choix bibliographiques â quelques titres Ă©tant plus que dispensables â ou de la sĂ©lection des sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es (24 heures chrono ? Vraiment ?) disponibles Ă la fin de la revue. On pourra aussi sourire en lisant que le Bureau des lĂ©gendes est la « meilleure sĂ©rie française sur les agents sous couverture de la DGSE » alors quâil sâagit en rĂ©alitĂ© de la « seule sĂ©rie française sur les agents sous couverture de la DGSE ». Ce service est dâailleurs encore surnommĂ© « La Piscine », un sobriquet que seule la presse utilise et qui est la marque dâun certain amateurisme.
Pour le reste, ce hors-sĂ©rie, en grande partie construit sur des contributions de Jean Guisnel, lâauthentique expert maison, nâa rien de honteux. On y parle services russes et chinois, on y parle cyber et espace, on y parle anticipation des crises et IA, et on y revient sur des moments difficiles (Auckland en 1985, par exemple) ou sur des trahisons rĂ©elles ou redoutĂ©es (cf. lâarticle de Claire Meynial sur Paul Redmond). ForcĂ©ment, tout nây est pas parfait et affirmer que la CIA serait revenue au premier plan Ă lâoccasion de lâinvasion de lâUkraine par la TrĂšs Sainte Rodina câest oublier que la cĂ©lĂšbre agence amĂ©ricaine a Ă©tĂ© aux premiĂšres loges de la guerre contre al-QaĂŻda et lâEtat islamique (Oussama Ben Laden nâest pas mort dâune intoxication alimentaire aprĂšs avoir mangĂ© un kekab prĂšs de la place Saint-Michel, et les diffĂ©rents califes successivement tuĂ©s en Syrie ne lâont pas Ă©tĂ© par les troupes russes ou syriennes, trop occupĂ©es Ă piller, violer et torturer pour lutter contre des terroristes, mais bien par des unitĂ©s amĂ©ricaines, dĂ»ment renseignĂ©es). De mĂȘme, il Ă©tait sans doute possible de se priver des confessions dâun ancien dont on murmure que la carriĂšre nâaurait pas Ă©tĂ© aussi glorieuse que ce quâil en dit et qui se livre depuis quelques mois Ă une gĂȘnante campagne dâauto rĂ©habilitation Ă©voquant un ancien PrĂ©sident.
Le hors-sĂ©rie du Point, qui nous refait le coup des guerres secrĂštes, vaut dâabord pour les deux entretiens rĂ©alisĂ©s avec un ancien DGSE, Bernard Bajolet, et lâactuel, Bernard EmiĂ© â le second ayant succĂ©dĂ© au premier.
Si lâinterview de « Bajo » est courte et sans rĂ©vĂ©lations, celle du DG actuel est plus dense et aussi plus sentencieuse. Bernard EmiĂ© reprend la formule de lâaction clandestine comme ADN de son service, comme il lâavait fait dans Le Figaro en 2020 et se rĂ©fĂšre, Ă raison, Ă la France libre et Ă la RĂ©sistance. TrĂšs maĂźtrisĂ©s, et sans nul doute attentivement relus, ses propos sont dâune parfaite orthodoxie : son service a pour mission dâĂ©clairer et dâappuyer les prises de dĂ©cisions des autoritĂ©s, et tous les moyens dont il dispose servent cet objectif.
MalgrĂ© des questions que lâon croirait posĂ©es accoudĂ© Ă un bar, lâinterview ne manque donc pas dâintĂ©rĂȘt, les passages concernant lâUkraine Ă©tant Ă lire avec une extrĂȘme attention aussi bien pour ce quâils disent et ne disent pas que pour ce quâils croient dire et disent vraiment.
Un hors-sĂ©rie qui nâest pas indigne et qui peut mĂȘme servir dâinitiation aux jeunes gens que le plus intĂ©ressant mĂ©tier du monde tenterait.
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Vous parlez albanais, Saint-Clar ?

Le Monde a concoctĂ© un hors-sĂ©rie consacrĂ© aux espions et ce nâest certainement pas sur ce blog quâon le lui reprochera. Le sujet est plus que jamais dâactualitĂ© alors que la Russie menace les dĂ©mocraties et massacre les Ukrainiens â pourtant un peuple frĂšre, on imagine si ce nâĂ©tait pas le cas -, que la menace terroriste ne cesse de se transformer, que les mafias sâen prennent aux dirigeants belges et nĂ©erlandais et que des complotistes fomentent des putschs (certes, aussi misĂ©rables que leurs croyances, mais quand mĂȘme). Il y a donc beaucoup Ă dire du monde du renseignement, de ses pratiques, de ses logiques, de ses moyens et de ses mythes.
Contrairement Ă ce quâont pu affirmer rĂ©cemment, et sans honte, les crĂ©ateurs de nouvelles revues supposĂ©ment scientifiques consacrĂ©es Ă ce thĂšme, le sujet est loin dâĂȘtre une friche dans notre pays : des dizaines de thĂšses dâhistoire, de droit ou de sciences politiques sont en cours, dâautres ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© soutenues, des articles sont publiĂ©s et des livres scientifiques nâont jamais cessĂ© de paraĂźtre. Il en va de mĂȘme des films, des sĂ©ries et des romans qui, depuis des annĂ©es, apparaissent sur nos Ă©crans ou dans nos librairies et confirment, sâil en Ă©tait besoin, que le monde de lâespionnage nâest pas une terra incognita pour les artistes français. Il est donc permis de questionner, non pas la pertinence du hors-sĂ©rie du Monde, mais bien ses nombreuses faiblesses.
On pourrait ainsi sâinterroger au sujet des choix de sa bibliographie. Passe encore, Ă la limite et parce que nous sommes dâhumeur joviale, quây manquent des classiques comme le manuel dâOlivier Chopin et Benjamin Oudet Renseignement et sĂ©curitĂ©, couronnĂ© par le Grand prix de lâAcadĂ©mie du renseignement en 2020, des romans de James Grady, Serge Bramly ou Laurent GaudĂ©, et surtout des monuments incontournables comme les mĂ©moires de Peter Wright ou les fameuses archives Mitrokhine. Il faut bien faire des choix et on ne peut pas mentionner tout le monde.
Il Ă©tait possible, en revanche, de ne pas mentionner le CF2R, officine plus que douteuse que tous les professionnels fuient comme la peste et qui, avec une Ă©tonnante constance, soutient systĂ©matiquement des positions hostiles Ă celles de la France. Un simple appel tĂ©lĂ©phonique vers un cabinet ministĂ©riel ou un Ă©tat-major de service aurait permis aux auteurs de savoir que le CF2R nâest pas frĂ©quentable, non pas en raison de ses opinions mais bien de ses relations avec des personnalitĂ©s ouvertement pro-russes, naturellement complotistes, et de ses travaux sous influence. On est loin de la divergence dâanalyse et on sâapproche dangereusement de la sĂ©dition, l’audition du DGSI Ă l’AssemblĂ©e Ă©tant Ă cet Ă©gard trĂšs Ă©clairante. Donner une telle visibilitĂ© Ă ces gens dans le quotidien de rĂ©fĂ©rence de notre pays leur offre une lĂ©gitimitĂ© dont ils sont indignes et qui conduit Ă sâinterroger sur les choix des concepteurs de ce hors-sĂ©rie : naĂŻvetĂ© criminelle, incompĂ©tence crasse ou orientation suspecte ? Nous ne sommes pas ici face Ă de simples affabulateurs mais bien confrontĂ©s Ă des actions nuisibles contre nos intĂ©rĂȘts et une hostilitĂ© mal dissimulĂ©e Ă la dĂ©mocratie.
Cette Ă©tonnante tolĂ©rance pour des gens qui, en toute logique, devraient ĂȘtre honnis par Le Monde nâest pas si surprenante quand on lit lâarticle consacrĂ© Ă Edward Snowden, le supposĂ© lanceur dâalerte devenu en dix ans lâidole des imbĂ©ciles. Le pourfendeur des services de renseignement occidentaux et le dĂ©fenseur de la dĂ©mocratie a pris la nationalitĂ© russe sans barguigner et aucun de ses adorateurs ne sâen est Ă©mu. Certains faits sont pourtant troublants et on aurait aimĂ© que les auteurs de ce hors-sĂ©rie dĂ©passent le niveau dâune mĂ©diocre copie de lycĂ©e pour un bosser.
Le doute, en rĂ©alitĂ©, Ă©tait de mise dĂšs lâinterview du romancier Marc Dugain, dâune sidĂ©rante crĂ©tinerie. Interroger M. Dugain, auteur de rĂ©cits dâespionnage sans grand intĂ©rĂȘt, comme sâil Ă©tait un professionnel expĂ©rimentĂ©, un thĂ©oricien capĂ© ou un scientifique renommĂ©, constituait dĂ©jĂ une dĂ©marche douteuse (a-t-on interrogĂ© Martin Scorsese au sujet de la mafia ?-, mais le rĂ©sultat est affligeant au-delĂ de lâentendement, et pour le dire crĂ»ment, dâune niaiserie probablement inĂ©dite dans les colonnes du Monde. Reprenons ici certaines des questions et des rĂ©ponses de cet entretien :
1/ « Comme le disait Max Weber (1864-1920), lâĂtat dĂ©tient le monopole de la violence lĂ©gitime, et les services de renseignements et les services dâaction exercent la violence. Mais pour le faire, il faut quâelle soit lĂ©gitime. Cette violence ne peut sâexercer en dehors de lâĂtat. Si on sort de lâĂtat, on entre dans la criminalitĂ©. »
Alignant les clichĂ©s comme un mĂ©diocre Ă©tudiant de L1, Dugain se risque Ă citer Max Weber et tombe dans le panneau, comme d’autres. Il montre surtout que sa vision des services de renseignement est caricaturale : depuis quand les SR exercent-ils tous intrinsĂšquement la violence ? Les copains de TRACFIN mĂšnent-ils des opĂ©rations de neutralisation qui Ă©chapperaient aux juges et aux dĂ©putĂ©s ? Dugain confond, en rĂ©alitĂ©, recueil de renseignement et action clandestine et cette confusion suffit Ă le discrĂ©diter totalement et dĂ©finitivement. Parce que si lâaction violente clandestine est le plus souvent le fait de branches spĂ©cialisĂ©es de services secrets, tous les SR ne sont pas capables et encore moins mandatĂ©s pour mener une telle action. Qui plus est (alerte choc conceptuel), certains services, dont les missions sâexercent sur le territoire national (DGSI, DRPP, SDAO, SCRT, DNRED, et TRACFIN, donc) ne peuvent agir que dans le strict respect de la loi. Adieu, alors, lâaction clandestine qui fait fantasmer les mythomanes et autres escrocs de plateau.
Ah, et aussi un point : câest « service de renseignement » sans s à « renseignement ». « Renseignement » qualifie ici la fonction de renseigner les autoritĂ©s, par de donner les horaires des marĂ©es Ă Pleumeur-Bodou. De mĂȘme, on parle de service de nettoyage et pas de service de nettoyages. Je nâachĂšve jamais la lecture dâun texte Ă©voquant un « service de renseignements » car cette erreur est rĂ©vĂ©latrice de la nullitĂ© de son auteur. Ici, par curiositĂ©, et malgrĂ© la misĂ©rable photo du regrettĂ© Sean Connery, jâai poursuivi car je pressentais une catastrophe dantesque. Jâavais raison.

Aucun article sĂ©rieux sur le renseignement ne devrait ĂȘtre illustrĂ© par James Bond. Aucun 2/ « Les multinationales ont dĂ©veloppĂ© un dĂ©partement « sĂ©curitĂ© » liĂ©, en fait, aux services qui sous-traitent Ă des officines de renseignements privĂ©es des opĂ©rations que les services de renseignements ne peuvent pas lĂ©galement accomplir. »
Câest pas le tout dâĂ©crire des romans, encore faut-il se documenter. Que de trĂšs grandes entreprises fassent travailler des « anciens » et soient liĂ©es aux SR nâa rien de mystĂ©rieux. Reprendre la vieille rengaine des officines pour dĂ©noncer un systĂšme nĂ©buleux visant Ă rĂ©aliser des opĂ©rations illĂ©gales au profit de ces entreprises est plus osĂ© et, ici, assĂ©nĂ© sans la moindre preuve. Marc Dugain a manifestement confondu les pages du Monde avec le comptoir du CafĂ© du stade et dĂ©blatĂšre des inepties comme le personnage de Jean Carmet dans Palace.
Systématiser le recours de certaines entreprises à des barbouzes est indigne, injuste et démenti par les faits.
3/ « Dans la lutte contre le terrorisme djihadiste, il y a une Ă©norme action en amont, mais il faut lâanticiper. Câest pour cela quâil y a tant dâanalystes dans les services de renseignements. Ils sont lĂ pour penser et essayer dâavoir un coup dâavance pour comprendre ce qui va se passer. Des personnes de terrain informent et dâautres rĂ©flĂ©chissent dans les services de renseignements. Puis, on envoie les Ă©lĂ©ments Ă la direction gĂ©nĂ©rale, qui transmet au prĂ©sident de la RĂ©publique. »
Câest Ă ce moment de lâinterview quâon se demande si on lit bien Le Monde ou sâil sâagit dâun exposĂ© issu du Renseignement par les nuls, un ouvrage dispensable rĂ©cemment Ă©crit par deux affairistes bien connus. On ne sait pas par quel bout prendre la formule « Dans la lutte contre le terrorisme djihadiste, il y a une Ă©norme action en amont, mais il faut lâanticiper » tant elle est sidĂ©rante de vacuitĂ©. LâĂ©crivain nous assĂšne la description du fonctionnement mĂȘme des services comme sâil sâagissait de la conclusion complexe et subtile dâannĂ©es de recherche. Il rappelle, en pensant avoir dĂ©couvert un vaccin, que les fonctions « connaissance » et « anticipation » sont au cĆur de la stratĂ©gie de sĂ©curitĂ© nationale, une Ă©vidence (les SR ne sont pas conçus pour dire aux autoritĂ©s ce quâelle savent dĂ©jĂ ) qui ne peut Ă©mouvoir que les amateurs les plus obtus. Quant Ă sa description du cycle du renseignement, on croirait entendre une influenceuse parler des Abbassides.
On ne sâarrĂȘtera pas non plus Ă ces « personnes de terrain » (LE TERRAIN, LES GARS !) qui recueillent du renseignement, lâexpression pouvant recouvrer aussi bien des traitants de sources humaines que des Ă©quipes prĂ©sentes au sol, en zone de guerre. Quant aux « autres qui rĂ©flĂ©chissent », on reste sans voix devant la bĂȘtise crasse qui sâexprime ici et qui fait Ă©cho Ă la remarque sur les analystes. Les opĂ©rationnels ne rĂ©flĂ©chiraient donc pas, et les analystes seraient tous des rats de bibliothĂšque.
A lire cette rĂ©ponse de lâĂ©crivain aux questions des deux journalistes, on est saisi par la faiblesse de sa comprĂ©hension du monde du renseignement, faite de clichĂ©s, dâapproximations et de fantasmes.
4/ « Dâautres ont critiquĂ© le fait que le renseignement de base â Ă savoir les anciens Renseignements gĂ©nĂ©raux, qui connaissaient tout le monde dans le quartier â a Ă©tĂ© rĂ©uni Ă la DST (direction de la surveillance du territoire) pour constituer ce qui forme aujourdâhui la DGSI (direction gĂ©nĂ©rale de la sĂ©curitĂ© intĂ©rieure, ex-DCRI, direction centrale du renseignement intĂ©rieur).
On touche ici au sublime. Le « renseignement de base » – un concept curieux totalement Ă©tranger au monde des services â aurait donc Ă©tĂ© lâapanage, voire le monopole des RG (dont on regrette en effet la disparition). Il faut imaginer que Marc Dugain Ă©voquait lĂ le renseignement de proximitĂ© ou dâambiance, mais câest faire preuve dâune bien grande naĂŻvetĂ© que de croire que dâautres services ne sont pas sensibles aux signaux faibles (SDAO ? DRPP ? DGSE ?) dans leur zone dâaction respective. Il est aussi rĂ©vĂ©lateur dâune ignorance trĂšs gĂȘnante que dâaffirmer que le terrorisme jihadiste ne viendrait que du « quartier ». Pour un peu, on croirait que Marc Dugain est aussi lâauteur de cette affligeante tribune signĂ©e dâun certain PhĂ©nix, auteur de polars poussifs pour les recalĂ©s des concours.
7/ Certains ont reprochĂ© Ă Nicolas Sarkozy, qui a centralisĂ© les services intĂ©rieurs, cette rĂ©forme du renseignement, jugĂ©e prĂ©judiciable dans la lutte contre le terrorisme. Car dans ce type de lutte, ce nâest pas service contre service, mais service contre individus peu expĂ©rimentĂ©s. »
Cette ignorance â quâon a eu Ă subir, soyons honnĂȘte, jusque dans nos propres services â se dĂ©veloppe ici avec ces deux phrases qui confirment que Dugain ne travaille pas. Non seulement la lutte contre le terrorisme est dâabord une lutte contre des organisations (al-QaĂŻda ? Ătat islamique ? AQPA ? GSIM ? pour parler des plus rĂ©centes, mais nâoublions pas le Hezbollah, les Brigades rouges, lâIRA, Abou Nidal, etc.) mais câest faire preuve dâun bien troublant mĂ©pris (on pense ici Ă Michel Onfray), pour ne pas dire plus, quâĂ©voquer des individus peu expĂ©rimentĂ©s. Si les derniers attentats jihadistes commis en Europe ont en effet Ă©tĂ© commis par des opĂ©rationnels isolĂ©s sans grande compĂ©tence, il sâagirait de ne pas oublier Merah, les Kouachi, les types du 13-Novembre ou de Bruxelles et avant eux ceux (par exemple) de Bombay, Madrid, Londres ou New York. Sâils sont si mauvais, pourquoi avons-nous tant souffert ? (vous avez 4 heures et vous avez droit Ă Internet). La fable des jihadistes en sandales est la marque des beaufs.
8/ « Si on prend les deux grandes centrales dâespionnage français que sont la DRM et la DGSE, le recrutement est surtout militaire. Câest dâailleurs le signe dâun certain patriotisme qui caractĂ©rise celui de lâengagĂ© dans lâarmĂ©e. »
Ne sâĂ©pargnant rien, M. Dugain prĂ©sente la DGSE et la DRM comme les deux principaux services français. Il oublie ainsi, et on ose Ă peine y croire, la DGSI, 2e service du pays en terme dâeffectifs et de moyens et chef de file national en matiĂšre de contre-terrorisme. Autant dire que câest risible, mais il y a pire. A lâentendre, les militaires seraient majoritaires boulevard Mortier, ce qui est faux depuis des dĂ©cennies. Au printemps 2023, le DGSE lui-mĂȘme rĂ©vĂ©lait ainsi que son service ne comptait plus dans ses rangs que 20 % de militaires, un plancher historiquement bas et plus que problĂ©matique. Ăvidemment, pour le savoir, il faudrait se documenter ailleurs que dans la littĂ©rature de bas Ă©tage qui encombre les rayons de la FNAC.
Sâappuyant sur ce postulat totalement faux, Dugain voit dans ces recrutements imaginaires la preuve dâun « certain patriotisme qui caractĂ©rise celui de lâengagĂ© dans lâarmĂ©e ». Faut-il en conclure que les policiers, les douaniers, les surveillants pĂ©nitentiaires et tous les membres civils de la communautĂ© du renseignement seraient lĂ pour dâautres raisons que leur volontĂ© de dĂ©fendre le pays, ses institutions et leurs concitoyens ? Câest affligeant.
9/ « Jâen parle souvent avec lâun de mes meilleurs amis, qui dit avoir tuĂ© une trentaine de personnes. »
Câest vĂ©ritablement affligeant, donc, et le signe, qui ne trompe jamais, dâune fascination parfaitement immature pour lâaspect le plus secret mais aussi le plus rare de lâaction des services secrets. Commençons par prĂ©ciser que tous les services de renseignement ne sont mandatĂ©s par leurs autoritĂ©s pour tuer. En France, seule la DGSE a le droit et la capacitĂ© de rĂ©aliser des opĂ©rations de cette nature, Ă©videmment Ă lâĂ©tranger. Elles relĂšvent de lâexception et ne sont rĂ©alisĂ©es que dans des zones de guerre, ou pour le moins, de crise politico-sĂ©curitaire aiguĂ«. Sans doute des ennemis de la RĂ©publique ont-ils eu des accidents bĂȘtes ces derniĂšres annĂ©es, au Sahel, en Libye ou au Levant, mais il est plus que douteux que de vĂ©ritables assassinats, i.e. lâĂ©limination de cibles dans des pays en paix, aient Ă©tĂ© commis par la DGSE (Ă©videmment, je nâen sais rien, mais disons, pour faire court, que jâai un cerveau).
Quâen revanche des membres du Service action de ce mĂȘme service, au mĂȘme titre que des opĂ©rateurs du COS, aient pu tuer des jihadistes est probable, mais lĂ encore je nâen sais rien. Ce que je sais, en revanche, câest quâun militaire français supposĂ©ment membre dâun SR qui se vante auprĂšs dâun Ă©crivain dâavoir « tuĂ© une trentaine de personnes » est, au choix, un parfait mythomane, un criminel de guerre ou â mais il est permis dâen douter â une lĂ©gende de lâaction spĂ©ciale. Car Dugain, obnubilĂ© par la violence clandestine, semble confondre lâaction des SR avec celle des forces spĂ©ciales. Il est parfaitement possible quâun membre dâun rĂ©giment dâĂ©lite ait abattu 30 ennemis, mais ça nâa rien Ă voir avec lâaction dâun SR. Et il est possible quâun membre du SA, Ă lâoccasion de combats classiques, ait tuĂ© 30 ennemis, mais qui sâen vanterait ainsi ? Dugain a les amis quâil mĂ©rite, mais nous, quâavons-nous fait pour mĂ©riter ça ?
10/ « Câest trĂšs dur dâĂȘtre espion, parce que vous ne pouvez pas raconter ce que vous faites et avez fait. Quand vous avez accompli des choses terrifiantes, vous les gardez pour vous. Je parle des personnes du service action de la DGSE, je ne parle pas des Alpha (groupe commando créé au sein du service action pour des opĂ©rations de neutralisation). Vous ĂȘtes confrontĂ© Ă la solitude et Ă la quasi-absence de reconnaissance avant de prendre votre retraite. »
Lâobsession de lâĂ©crivain est dĂ©lirante, et elle le conduit Ă Ă©crire des idioties dignes des trolls de compĂ©tition qui Ă©gayĂšrent Twitter il y a quelques annĂ©es. Confondre en deux phrases lâespion et lâopĂ©rateur dâun dĂ©tachement spĂ©cial confirme que pour Dugain le cĆur, si ce nâest la mission principale dâun SR, est la violence clandestine. Câest simplement dĂ©bile. Et oui, en effet, on ne raconte pas son quotidien le soir Ă table avec les enfants, mais, ça tombe bien, on savait quâon ne le ferait pas dĂšs le dĂ©but du processus de recrutement.
11/ « Cela a un peu changĂ© avec la sĂ©rie Le Bureau des lĂ©gendes. Soudain, les Français dĂ©couvrent quâils ont un service de renseignements. Le nombre de candidats Ă lâexamen dâentrĂ©e dans les services a Ă©tĂ© multipliĂ© par cinq. Câest inquiĂ©tant dâen arriver lĂ . Le Bureau des lĂ©gendes, câest bien, mais ce nâest pas non plus vraiment la rĂ©alitĂ©. »
Les Français nâont pas dĂ©couvert quâils avaient un service de renseignement avec Le Bureau des lĂ©gendes (un seul service, dâailleurs ?) mais leur perception du job a changĂ©. CâĂ©tait lâobjectif stratĂ©gique de la sĂ©rie, et il a Ă©tĂ© rempli. Des films et des sĂ©ries avaient Ă©tĂ© rĂ©guliĂšrement rĂ©alisĂ©s sur le sujet depuis des dĂ©cennies, avec un succĂšs inĂ©gal, mais les rĂ©fĂ©rences culturelles de Marc Dugain semblent remarquablement pauvres.
12/ « Aux Etats-Unis, il y a un manque fondamental dâesprit critique alors quâen France, on a lâimpression quâil y en a un peu trop, jusquâĂ parfois aller vers le complotisme. »
Une fois encore, on titube devant une telle ineptie. Au-delĂ de lâantiamĂ©ricanisme puĂ©ril du propos, il faut souligner ici la profonde ignorance de la sociĂ©tĂ© US quâil rĂ©vĂšle : dans peu dâautres pays on trouve une presse plus agressivement indĂ©pendante et des dĂ©bats publics plus vifs quâaux Etats-Unis. Le cinĂ©ma et la tĂ©lĂ©vision y traitent de façon remarquables des sujets dâune immĂ©diate actualitĂ© tandis quâen France la plus extrĂȘme prudence est de mise, notamment sur les Ă©crans. Plus grave encore, sâil existe bien une nation Ă©conomiquement avancĂ©e qui se dĂ©bat, et depuis des dĂ©cennies, contre le complotisme le plus Ă©hontĂ©, câest bien les Ătats-Unis. M. Dugain devait vivre dans un monastĂšre reculĂ© aprĂšs le 11-Septembre ou lors de lâĂ©lection de Donald Trump, ou encore au moment de lâassaut du Capitole par des hordes de bouseux dĂ©cĂ©rĂ©brĂ©s.
13/ « Y a-t-il un profil psychologique type de lâagent de renseignement ?
Dâune part, il y a un appĂ©tit pour le pouvoir. Savoir ce que les autres ne savent pas, câest valorisant. Ce nâest pas une qualitĂ©, mais une disposition de lâesprit. Lâespion aime ce pouvoir de savoir ce quâil se passe derriĂšre les limites fixĂ©es au grand public, et câest jubilatoire. On nâa pas besoin de se faire Ă©lire pour cela. »
A question imbĂ©cile, il est difficile dâopposer une rĂ©ponse digne et intelligente et tout le monde nâa pas la soliditĂ© nerveuse des scientifiques interrogĂ©s par Philomena Cunk.
HĂ©las, Marc Dugain nâest pas un scientifique, il nâen a ni la rigueur ni lâhumilitĂ© et il rĂ©pond donc avec entrain Ă une question stupide. Une fois de plus, les clichĂ©s sâalignent comme les thĂšses dâIdriss Aberkane : soif de pouvoir, disposition de lâesprit. Il y a quelques annĂ©es, avec une pensĂ©e dâune telle puissance, M. Dugain aurait sans doute Ă©tĂ© embauchĂ© pour travailler sur la radicalisation islamiste.

On ne devient pas notaire/boulanger/pilote de ligne/chirurgien/chauffagiste, on le devient aussi. Jâavais achetĂ© ce hors-sĂ©rie avec gourmandise, et jâen suis sorti accablĂ©. ComposĂ© en partie de vieux articles (dont certains Ă©taient dĂ©passĂ©s dĂšs leur parution), il laisse le sentiment dâun mĂ©lange dâamateurisme et dâimposture. A lâexception de lâinterview de Philipe Hayez, tout y est faible, douteux, bĂąclĂ©. Les auteurs ont mĂȘme rĂ©ussi Ă ravager lâorganigramme de la communautĂ© du renseignement, Ă lâimage des DĂ©codeurs qui, en 2015, avaient diffusĂ© un schĂ©ma faux et incomplet (et avaient refusĂ© dâentendre la moindre remarque, leur sagesse et leur savoir Ă©tant dâessence divine et donc infaillibles). Dugain, qui a lâhonneur de lâentretien du dĂ©but (entretien quâil est possible de relire et dâamender), y raconte des Ă©normitĂ©s avec lâassurance dâun militant anti-vaccin ou dâun dĂ©fenseur de la Rodina. Il y recycle mĂȘme de vieilles formules moisies puisque le fameux « On ne naĂźt pas espion, on le devient » apparaissait dĂ©jĂ dans le recueil Les espions français parlent : Archives et tĂ©moignages inĂ©dits des services secrets français. On se demandait dĂ©jĂ lâĂ©poque ce quâil faisait lĂ , on se le demande toujours, avec insistance.
La gĂȘne se transforme ensuite en soupçon quand on commence Ă envisager que ce hors-sĂ©rie ne pourrait bien ĂȘtre, finalement, quâune manĆuvre de lancement pour la collection de romans d’espionnage que dirige M. Dugain chez Gallimard. Et ce soupçon se transforme en malaise quand on rĂ©alise quâen 2023, alors que la Russie tente de saboter nos dĂ©mocraties, que ses services tuent et corrompent en Europe et que des milliers de traĂźtres relaient sa propagande ici et ailleurs, un hors-sĂ©rie du Monde nâaborde les services de la Sainte Rodina que dans un seul chapitre, et sous lâangle de la lutte que nous menons contre eux. Câest ce que nous appelons, dans notre jargon de spĂ©cialistes, un naufrage Ă©ditorial et moral.
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« I won’t give up/No, I won’t give in ’til I reach the end » (« Try Everything », Shakira)

Fascinant, rapidement devenu culte, Predator, le monumental deuxiĂšme film de John McTiernan, sorti en 1987, a mĂ©caniquement gĂ©nĂ©rĂ© une sĂ©rie de suites, la plupart dâune accablante mĂ©diocritĂ©. En 1990, Predator 2 avait douchĂ© les espoirs des spectateurs du premier opus et vingt ans plus tard Predators, en alignant les rĂ©fĂ©rences appuyĂ©es au premier film, sâĂ©tait rĂ©vĂ©lĂ© regardable. The Predator (2018) avait ensuite rĂ©ussi lâexploit dâĂȘtre au moins aussi mauvais que Predator 2 et avait donnĂ© le sentiment que la franchise Ă©tait maudite et condamnĂ©e Ă ĂȘtre gĂąchĂ©e par des cinĂ©astes lamentables et pillĂ©e des producteurs au front bas.
Les possibilitĂ©s, pourtant, ne manquaient pas et une troupe dâamateurs diffusa mĂȘme en 2015 un court-mĂ©trage dont lâintrigue forcĂ©ment minimale et Ă©voquant un scĂ©nario de jeu-de-rĂŽle pour dĂ©butant ne cachait pas les qualitĂ©s.
Preuve Ă©tait faite quâil ne sâagissait pas de moyens mais bien de goĂ»t et d’un minimum de travail. On pouvait donc sâinquiĂ©ter en apprenant que Disney allait produire un ambitieux nouvel Ă©pisode pour sa plate-forme Disney+. Sachant que le vĂ©nĂ©rable studio avait littĂ©ralement ravagĂ© la franchise Star Wars en produisant les calamiteux Ă©pisodes VII, VIII et IX, il y avait de quoi redouter le pire. La surprise est donc dâautant plus agrĂ©able :
RĂ©alisĂ© par Dan Trachtenberg, auteur en 2016 du trĂšs remarquĂ© 10 Cloverfield Lane et coauteur du scĂ©nario avec Patrick Aison, Prey sâimpose dĂšs la premiĂšre vision comme la seule suite digne de nom de Predator. Actuellement Ă la premiĂšre place dans le classement IMDB dans films les plus populaires, ce nouveau chapitre a suscitĂ© un enthousiasme Ă la hauteur des attentes, aussi bien de ses qualitĂ©s de mise en scĂšne et dâĂ©criture que de sa fidĂ©litĂ© â enfin ! â au classique de McTiernan. Reprenant les grands thĂšmes chers au cinĂ©aste (on y reviendra sur ce blog dans quelques semaines), Prey relate lâaffrontement entre la fameuse crĂ©ature et des chasseurs, en l’espĂšce des Comanches au dĂ©but du 18e siĂšcle, devenus des proies.
FidĂšle Ă son modĂšle, et notamment Ă ses effets spĂ©ciaux modestes, le film de Dan Trachtenberg ne montre que progressivement le Predator et laisse les humains prendre conscience quâil y a « quelque chose dans les arbres ». Alors que Predators alignait rĂ©fĂ©rences appuyĂ©es et hommages lourdingues, Prey Ă©vite le fan service et ne fait quâune poignĂ©e de clins dâĆil, tous cohĂ©rents et bien dosĂ©s. Il vaut dâabord par son personnage principal, une jeune Comanche, Naru, incarnĂ©e par Amber Midthunder, dĂ©sireuse de gagner son rang parmi les guerriers de sa tribu.
Des esprits chagrins (comme ici un commentateur fragile) ont pu dĂ©plorer que le film relĂšve de la trĂšs fantasmĂ©e idĂ©ologie woke. En rĂ©alitĂ©, dĂšs 1987, lâĂ©quipe du major Dutch Ă©tait trĂšs colorĂ©e â bien plus que la rĂ©daction ou le lectorat du Figaro â et le film se moquait de la virilitĂ© exacerbĂ©e, et inutile dans la jungle du Val Verde, des commandos amĂ©ricains.

DĂ©jĂ Ă lâĂ©poque, lâalerte Ă©tait donnĂ©e par Billy, lâĂ©claireur indien dont Naru pourrait ĂȘtre une lointaine aĂŻeule (elle-mĂȘme Ă©tant une peut-ĂȘtre une cousine de Mani), et la clĂ© de lâĂ©nigme Ă©tait apportĂ©e par Anna Ă lâoccasion dâune scĂšne vĂ©ritablement mythique.
Autant dire quâil ne faut pas sâattarder sur les plaintes de quelques commentateurs Ă la virilitĂ© angoissĂ©e, sans doute choquĂ©s, qui plus est, par lâimage que donne le film des trappeurs français, sales, violents, et massacreurs de bisons (ce qui, pour le coup, nâest sans doute pas historiquement fondĂ©, mais on sâen moque). Si Prey porte un message, câest celui de lâĂ©galitĂ© entre les genres. Naru, jeune femme courageuse, intelligente, indĂ©pendante, ambitieuse, tenace, est la derniĂšre-nĂ©e des fameuses hĂ©roĂŻnes Disney, et sans nul doute une des plus sympathiques et des plus inspirantes. Le film, Ă cet Ă©gard, est bien plus positif que celui de 1987 et on ne peut que sâen fĂ©liciter. Il est surtout trĂšs agrĂ©able Ă regarder et passe aisĂ©ment le test d’une seconde vision. AprĂšs les bouses prĂ©cĂ©dentes, on ne va pas se priver.