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« Lie to me/And tell me everything is alright » (« Lie to me », Jonny Lang)

Commençons par rappeler quelques évidences en ces temps troublés. Les journalistes doivent pouvoir travailler librement afin de nous informer et de nous présenter la complexité du monde. La liberté de la presse ne se discute pas, ne se négocie pas et ne s’achète pas. Celles et ceux qui menacent les journalistes, qui les injurient et les accusent de tous les maux montrent leur vrai visage et abîment la démocratie. De leurs côtés, les journalistes et les organes qui les emploient doivent aux citoyens de la rigueur, aussi bien dans la vérification des faits qu’ils exposent que dans l’analyse qu’ils en font. Il s’agit d’une forme de pacte entre eux et nous, et ce pacte permet évidemment d’exposer des opinions. Il est parfaitement possible d’interpréter différemment un même événement, sans mentir, selon qu’on écrit pour Le Figaro ou pour Libération – et lire les deux versions est souvent enrichissant.
Ces platitudes étant énoncées, on peut y apporter une poignée de nuances, par exemple en précisant que le journalisme d’opinion doit s’assumer comme tel et qu’il n’est pas censé dissimuler des faits gênants ou en monter d’autres en épingle (pro trip : sinon, ce n’est plus du journalisme mais de la propagande). C’est à ce titre qu’un récent reportage de France 2 consacré à la vie à Marioupol sous le joug russe s’est révélé particulièrement troublant. La télévision publique s’était bien sûr déjà intéressée au sort de la ville, comme ici l’année dernière, et déjà avec un ton étonnamment bienveillant.
Une fois de plus, il n’est pas question ici de faire un procès en sorcellerie aux auteurs du reportage incriminé, mais les citoyens-spectateurs ont le droit de s’interroger sur la ligne défendue et de s’étonner de ce qu’ils voient et entendent. De fait, les trois minutes consacrées par France 2 à Marioupol depuis sa prise par l’armée russe ont de quoi faire frémir même les plus blasés. Que la Russie tente de transformer la cité en vitrine ? Soit. La Rodina n’est, après tout, pas le premier envahisseur à vouloir nous faire prendre des vessies pour des lanternes en démontrant à quel point son agression a été bénéfique pour sa victime – qui de toute façon l’a bien cherché.

« Les vacances de Vladimir Poirot » C’est sans doute ce qui dérange le plus dans ce reportage. Les journalistes ont évidemment raison de montrer les efforts de la Russie pour restaurer Marioupol, mais une mise en perspective n’aurait pas été de trop, notamment pour mettre en évidence la nature de la démarche russe, qui relève bien plus de la mise en scène que de l’humanitaire. En trois minutes, on n’entend ainsi pas parler d’occupation, alors que c’est évidemment le cas. La vie quotidienne des habitants – de nationalité ukrainienne, doit-on le rappeler – sous domination russe ? Idyllique, cela va sans dire. Il n’est pas non plus fait mention de la pression des services de sécurité (forte ? inexistante ? mystère) sur la population, ou du comportement de l’armée russe, peu connue pour son respect des civils et surtout des civiles.
Le sentiment qui se dégage des images est celui d’une normalité restaurée sous le drapeau bienveillant de la Sainte Rodina, et même la vague idée que l’appartenance de la ville et de la région à l’Ukraine était en fin de compte une anomalie enfin résorbée. Cette thèse est mise en avant par le choix troublant des personnes interrogées, dont les citations valent leur pesant de vodka frelatée ou même de cirage fondu :

« Si vous regardez l’histoire, vous verrez que Marseille appartient à la Grèce et Rouen au Danemark » Évidemment, m’objectera-t-on avec raison, la vie continue malgré la guerre et les habitants de Marioupol ont le droit d’aller à la plage, de manger des glaces, de se promener en famille et de s’aimer. Certes, mais est-ce vraiment tout ?
Quelques jours avant la diffusion du reportage de France 2, l’AFP sortait ainsi une dépêche sensiblement plus lucide au sujet de la ville. Cette fois, il y était question de spoliations en série, de coupures de courant, de pressions sur les habitants qui osaient émettre des opinions désagréables – un peu comme dans un congrès de Nains soumis – et même de l’inauguration d’un musée Jdanov, en hommage à l’humaniste bien connu. Le 17 juin, Slate avait aussi publié un papier sévère, et plus tôt encore, la BBC avait détaillé la façon dont la Sainte Rodina organisait la russification de la ville, notamment en volant littéralement des appartements à leurs propriétaires en fuite pour les attribuer à ceux qu’il faudra bien finir par appeler des colons. Pas de doute, la Russie nous protège de la barbarie.

Marioupol, son climat sain, son ambiance familiale, ses activités de plein air dans un cadre chaleureux. Après avoir regardé les quelques minutes que France 2 consacre à Marioupol, on se demande presque ce qui a bien pu se passer dans cette paisible cité balnéaire. C’est pourtant simple : pour ceux qui ne le savent pas, la Russie, qui avait déjà envahi l’Ukraine en 2014 malgré tous ses engagements (la parole de Vladimir Poutine ayant autant de valeur qu’un casino géré par Donald Trump), a lancé en 2022 une vaste offensive afin de parachever son œuvre. Marioupol a été le théâtre de très violents combats qui ont permis au monde de mesurer le souci qu’avait l’armée russe de la population ukrainienne, les deux peuples étant supposés être frères. On n’ose penser à ce qui serait arrivé s’ils n’avaient été que cousins. Le siège de Marioupol a été filmé par des journalistes, et leur documentaire, « 20 Days in Mariupol », sorti en 2023, a remporté un Oscar.
On a du mal à croire que, trois ans après un tel déchaînement de haine à son encontre, la population de la ville ait tout pardonné et se satisfasse désormais de la chaleureuse et bienveillante occupation russe. Occupation, occupation… Il ne semble pas ce mot soit même utilisé par France 2 et vient enfin la question qui fâche : alors que le Président de la République ne cesse de dénoncer les mensonges et les trahisons de Vlad le Défenestreur ; alors que le ministre des Affaires étrangères tient des propos sans concession – admettons que ça change, et en bien, des habitudes de certains – au sujet de la politique de Moscou ; alors que le CEMA n’hésite pas à dire que notre pays est dans le viseur des trolls russes depuis des années, la principale chaîne publique française semble reprendre avec naturel la propagande d’une puissance ouvertement hostile. S’il n’est pas question de dicter à France 2 sa ligne de conduite, on peut quand même lui demander si certains de ses journalistes ne se moquent pas de nous.
Et, au fait, si vous vous demandez encore qui a bien pu détruire le théâtre de Marioupol, merci de ne plus reprendre la thèse d’un attentat ukrainien. Il suffit de se renseigner. Ça tombe bien, c’est votre métier.
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« Chamfort disait : « Les raisonnables ont duré et les passionnés ont vécu ». Voilà deux ans que la France, quoique trahie et livrée à Bordeaux, continue le combat par les armes, par les territoires, par l’esprit de la France combattante. Pendant ces deux ans, nous avons beaucoup vécu parce que nous sommes des passionnés. Mais aussi, nous avons duré. Ah, que nous sommes raisonnables ! Nous sommes, dis-je, des passionnés. Mais en fait de passion, nous n’en avons qu’une : la France.

La Cathédrale des sables est un livre d’abord déroutant et finalement émouvant et infiniment inspirant. Consacré à la bataille de Bir Hakeim, qui opposa du 27 mai au 11 juin 1942 dans le désert libyen la 1ière Brigade française libre à l’Afrikakorps et au corps expéditionnaire italien, il n’est pas une étude militaire des opérations conduites par les adversaires (pour ça, il est conseillé de relire Michel Goya) mais le récit des combats à hauteur d’hommes.
L’auteur, François Broche, dont le père est mort pendant la bataille, a assemblé un grand nombre de témoignages de Français libres et son texte dresse le portrait d’une communauté combattante d’un courage et d’un dévouement admirables. Composés en grande partie de soldats issus des colonies, regroupant légionnaires, marsouins, fusiliers-marins et artilleurs, les effectifs français, renforcés d’un petit détachement britannique, étaient largement inférieurs à ceux de l’Axe et leurs moyens sont également incomparablement inférieurs. Leur résistance, ingénieuse et surtout héroïque, offrit à la France libre sa première victoire de la guerre et la réinstalla aux côtés des belligérants du monde libre – à l’époque où celui-ci était mené par les Etats-Unis, « mais ça, c’était avant ».
L’immense portée symbolique de cette admirable victoire défensive, qui contribua au succès britannique à El Alamein quelques semaines plus tard, est au cœur du livre de Broche. On pourra, naturellement, reprocher à l’auteur une vision parfois angélique de l’empire colonial français mais les faits sont têtus et la bataille a bien été menée et gagnée par des soldats de toutes les couleurs et de presque tous les continents. Que des combattants venus d’Afrique ou de Polynésie aient tenu en échec des nazis et des fascistes reste terriblement satisfaisant, plus de 80 après leur exploit.
Malgré ses défauts (le relecteur des éditions Belin avait sans doute la tête ailleurs), le texte parvient à faire sentir la puissance de l’événement et se révèle inspirant en mettant en valeur le comportement des uns et des autres, stoïques et déterminés à tenir. Homme de lettre tout autant que d’épée, le général de Gaulle écrivit au général Koenig : « « Sachez et dites à vos troupes que toute la France vous regarde et que vous êtes son orgueil ». La formule, d’une beauté saisissante, fait encore frissonner et elle dit tout de ce qui venait de se jouer en Libye. En l’emportant contre les troupes du Reich, les Français de Bir Hakeim, tous prêts au sacrifice, avaient donné corps à la volonté du général de Gaulle de résister pour finalement vaincre et restaurer à la fois l’intégrité du pays mais aussi ses institutions et ses valeurs.
A 3.000 contre 45.000, les Français libres démontrèrent que toute résistance n’était pas inutile. Il était possible d’affronter et de tenir en échec des ennemis en ayant pleinement conscience des enjeux et en bénéficiant de soutien matériel d’alliés eux aussi engagés dans une lutte à mort. Cette victoire, essentielle au retour de la France à la table des nations, fut aussi une contribution exceptionnelle à la geste gaullienne. Grandeur, esprit de sacrifice, citoyens de toute origine unis derrière un drapeau pour résister à un envahisseur abject et à une oppression ignoble, ce qui fut démontré à Bir Hakeim a contribué à faire de notre pays ce qu’il est – ou prétend être – depuis 1945.
80 après la victoire des Alliés sur le Reich, une nouvelle guerre d’agression ensanglante l’Europe. Soutenue du bout des doigts par une Amérique sur le point de basculer du côté le plus sale de l’Histoire et avec une prudence excessive par des Européens lucides mais (de moins en moins) tétanisés, l’Ukraine tient tête à la Sainte Rodina avec un courage qui ne devrait susciter qu’une admiration totale et une reconnaissance infinie. Mais c’est sans compter sur une clique de commentateurs dont on peut penser que leur temps de présence sur les plateaux télévisés est inversement proportionnel à la pertinence et à la rigueur factuelle de leurs propos. On trouve parmi ces pauvres âmes égarées des généraux depuis longtemps à la retraite et n’ayant connu comme feu que celui qu’on attrape dans les bordels djiboutiens, de vieux commentateurs omniscients n’ayant jamais écrit une ligne – je n’ai pas dit qu’ils n’en avaient pas signée – et d’anciens (supposément) hauts fonctionnaires, diplomates dont l’amour bien connu du compromis – une formule élégante pour ne pas écrire mollusques – leur fait recracher les éléments de guerre les plus éculés de la propagande russe
Pendant des décennies, ces gens ont été payés, grassement, par la République pour défendre ses intérêts mais aussi ses valeurs. Tout au long de leur carrière, ils ont supposément tenu les positions de la France – celles de la République, pas celles d’une monarchie absolue ou d’une bande de réprouvés réfugiés à Vichy – mais on les voit et on les entend à présent appeler l’Ukraine à renoncer à son intégrité territoriale. Ils nous accusent de sacrifier ce pays et de le manipuler afin qu’il livre à notre profit une guerre par procuration contre la Russie. Ils appellent à la fin des combats « afin de faire cesser le bain de sang » et avancent des données fantaisistes au sujet de la défaite ukrainienne, inéluctable sinon déjà consommée. Ils mentent, et on ne sait pas s’ils le font par lâcheté, par paresse ou par adhésion aux projets de la Sainte Rodina, glorieuse défenseure de nos valeurs et rempart contre la barbarie. Sans doute les trois, et certains sont tellement nuls qu’ils feraient passer un pied de table pour un académicien.

« La Russie partage nos valeurs et nous protège de la barbarie » Ces gens ont porté la parole de la France, parfois même en uniforme. Ils ont honoré le Soldat inconnu, lu et fait lire l’Appel du 18-Juin. Certains d’entre eux ont célébré le sacrifice de leurs anciens à Camerone, à Bazeilles ou à Sidi-Brahim. Ils ont honoré, sinon idolâtré, la figure du Général et les voilà à réclamer l’arrêt des combats, la cessation d’une résistance jugée absurde et criminelle (eux, on les a pas vus dans le Vercors), le « retour à la raison » du président ukrainien, qu’un Nain soumis accablait même hier sans jamais mentionner l’identité de celui qui l’avait envahi en 2014. Maurice Garçon aurait sans nul doute fait d’eux de réjouissants et sanglants portraits.
La perspective d’un affrontement direct avec la Russie n’enchante personne mais figurez-vous que la guerre a de toute façon commencé. Les Européens sont la cible d’actions offensives répétées de la part de Moscou, et demander à l’agresseur de se modérer est aussi idiot que d’appeler un incendie de forêt à la raison. En rejetant la faute de la guerre sur le pays agressé, les partisans de la Russie adoptent, inconsciemment mais de façon très révélatrice, la rhétorique des violeurs justifiant et excusant leur crime en accusant la victime de les avoir provoqués. On ne s’étonnera d’ailleurs pas de trouver dans les rangs des soutiens de la glorieuse Rodina des masculinistes, des machos et autres boutonneux complotistes incapables de gérer leurs frustrations. Vous ne l’assumez pas, les gars, mais vous avez beaucoup de points communs avec vos « ennemis ».
Dans un monde en apparence en paix, nos commentateurs de plateaux, alors en fonction, faisaient les beaux, fanfaronnant au pupitre et récitaient les discours envoyés par Paris avec plus ou moins de charisme. Comme la vie semblait facile, comme il était grisant de lancer à la face du monde les grandes déclarations de principe dont la diplomatie française n’est jamais avare. Seulement voilà, la guerre menace et d’un coup tous nos principes – vous savez, condamner l’agresseur, juger les criminels, sanctionner les tyrans, etc. – paraissent bien dangereux. D’un coup, les mots ont retrouvé leur sens et la guerre, cette chose horrible faite par d’autres loin d’ici, est très proche.
Toute leur carrière n’aura donc été que du théâtre. Face au danger, les baudruches se dégonflent et les principes intangibles deviennent négociables, et s’il faut y renoncer, ils y renonceront sans difficulté. Le pacifisme n’est pas une maladie honteuse, mais le pacifisme n’est pas la soumission ou la trahison. Ils nous accusent donc de brader la sécurité de l’Ukraine et de lui faire livrer une guerre à notre place, mais c’est l’inverse. Eux bradent l’Ukraine par pure couardise, par renoncement, par un abandon complet au profit du confort illusoire d’une paix qui ne serait, en réalité, qu’une pause offerte à la Russie. In fine, c’est la France et l’Europe qu’ils trahissent. Habitués à vivre sous les ors de la République, ils n’ont jamais affronté la violence de l’ennemi, ils ne l’ont jamais regardé dans les yeux et ils ont peur. Mais parfois, hélas, il faut se battre et, comme le disent les militaires, la peur n’évite pas le danger.

Image rare de Français bellicistes refusant la capitulation, pourtant seule solution raisonnable face à l’invincible Reich Ces capitulards aux costumes griffés disposent bien aisément de la vie des Ukrainiens, et ils font peu de cas des crimes commis, des bombardements systématiques sur les civils, des viols, des enlèvements d’enfants. Rien de tout cela ne les intéresse vraiment tant que leur confort immédiat n’est pas menacé. On est loin, très loin, de l’esprit des défenseurs de Bir Hakeim.
Aux critiques, ils répondent qu’ils sont réalistes et que nous ne sommes que des va-t-en-guerre, irresponsables, aveuglés par les chimères de la résistance ukrainienne. Pour des réalistes, ils sont cependant bien loin de la réalité, et on sait depuis au moins la guerre civile syrienne que les soi-disant réalistes sont d’abord les complices des tyrans et que leurs opinions sont plus inspirées par l’idéologie que par une fumeuse approche neutre.
S’ils étaient honnêtes, ils verraient que depuis mars 2022 l’Ukraine tient tête à la Sainte Rodina, qu’elle lui inflige des pertes considérables, qu’elle est parvenue à porter les combats chez elle, qu’elle l’a ridiculisée et qu’elle a même gagné la bataille de la Mer noire. S’ils étaient vraiment réalistes, ils sauraient que seule la force dissuade la force et que la recherche obsessionnelle de la paix face à une puissance agressive n’est qu’une capitulation concédée sans combattre. S’ils étaient réalistes, ils admettraient que nous sommes dans la ligne de mire de la clique au pouvoir à Moscou. S’ils étaient réalistes, ils cesseraient de relire leurs propres interviews pour se tourner vers les livres de Nicolas Tenzer, de Galia Ackerman, d’Anna Colin Lebedev, d’Elsa Vidal, de Nicolas Lebourg et Olivier Schmitt ou de Françoise Thom. La réalité, la vraie, celle qui pique les yeux, les frapperait peut-être, et ils pourraient alors prendre conscience du moment. Rien n’est perdu, si on a une conscience et de la dignité, mais ça n’est pas donné à tout le monde.
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« The creme de la creme of the chess world » (« One Night in Bangkok », Murray Head

Un esprit étriqué ou ralenti pourrait penser que ce blog fait montre d’un snobisme écœurant à l’égard des romans, films ou séries consacrés au monde ô combien mystérieux du renseignement. Il n’en est rien. Les œuvres sont jugées ici sur pièces, en fonction des ambitions qu’elles annoncent mais surtout de leurs qualités artistiques. Il s’agit d’abord, en effet, de raconter des histoires, inventées ou plus ou moins inspirées de faits réels, et de le faire suffisamment bien pour ne pas provoquer l’ennui, la consternation ou la colère.
L’espionnage, comme les autres thématiques traitées sur les écrans, n’interdit aucun genre. On compte depuis un siècle, par dizaines, des comédies burlesques, amères ou acides, des films d’action, des brûlots politiques, des reconstitutions, ou des thrillers. Les catastrophes ne manquent pas non plus, évidemment, qu’il s’agisse de séries prétentieuses ou d’adaptations ratées, et si cela peut être parfois drôle tellement c’est mauvais, c’est le plus souvent terne, et parfois franchement exaspérant.
La diffusion par France 3, il y a quelques jours, d’un téléfilm nommé L’Ecole des espions ne pouvait qu’intriguer.
Une fois la chose vue, et ça n’a pas été sans peine tant c’est douloureusement mauvais, l’œuvre n’a plus rien, hélas, d’intrigant et provoque plutôt un mélange de consternation et d’étonnement. Mettre en scène des débutants n’était pourtant pas une si mauvaise idée, certes loin d’être originale mais potentiellement plaisante. On pense, par exemple, à d’agréables séries B du début des années 2000 comme Spy Game (2001, Tony Scott) ou La Recrue (2003, Roger Donaldson), qui montraient des nouveaux venus impliqués dans des affaires concrètes. C’était d’ailleurs l’intrigue du premier volet des aventures de Langelot, pour celles et ceux qui s’en souviennent, et il faut de toute façon admettre que rien ne pourra jamais dépasser le premier Kingsman (2014, Matthhew Vaughn) :
On est ici, hélas, très loin du compte tant rien ne fonctionne dans cette fiction qui évoque bien plus une sorte de Joséphine, ange gardien, traque des espions turcs et affronte des oligarques russes que La Taupe (2011, Tomas Alfredson). Le téléfilm présente même presque tous les défauts qu’on peut craindre d’une telle production : scénario indigent, dialogues ridicules, clichés usés jusqu’à la corde, interprétation misérable. Quand on connaît, de surcroît, la lourdeur du processus de validation d’un projet télévisuel, on ne peut que se demander qui a accepté de monter un tel projet, et qui l’a approuvé à chaque étape de sa gestation alors que ses faiblesses devaient sauter aux yeux.
Evacuons d’entrée la question des moyens. La série, tournée dans un château des Yvelines (fort élégant mais assez improbable quand on connaît la sobriété de la communauté française du renseignement), n’a pas bénéficié d’un budget pharamineux, mais là n’est pas la question. La première saison de la série de SF The Expanse (2015-2022) a, par exemple, été tournée dans des décors spartiates et ça ne l’a pas empêchée d’être passionnante, remarquablement écrite et jouée.
Le téléfilm, par ailleurs, ne prétend pas avoir la moindre portée documentaire – et c’est aussi bien, tant dès le début ça ne va pas. Ainsi, on n’entre pas dans une prison française simplement en faisant coucou au gardien, et personne n’a encore mis au point un système permettant de projeter, comme dans un film de George Lucas, des animations en 3D avec lesquelles il serait possible d’interagir. On n’arrive déjà pas à avoir des imprimantes qui fonctionnent.
Tout le problème vient de là : que regarde-t-on vraiment, au juste ? Pas un film d’action, puisqu’il n’y en a pas. Pas un thriller, puisqu’il n’y a ni tension ni enjeu. Même la présence d’une équipe d’une fumeuse Inspection générale du renseignement (en réalité, l’ISR), venue enquêter n’importe comment, ne parvient pas à nous réveiller. Le jeu de Vinciane Millereau, en revanche, est réjouissant de ridicule, et elle autant crédible en commissaire de police que Léodagan de Carmélide en directeur de crèche.
On ne regarde pas non plus une satire ou une parodie puisqu’on ne trouve pas une once d’humour dans tout cela. Et ça n’est pas non plus une comédie de mœurs ou un portrait de groupe, les personnages ayant autant de psychologie qu’un grille-pain. Ils sont même tous caricaturaux, la palme revenant à François (Eugène Marcuse), sorte de petite frappe géniale mais incontrôlable. Criminel condamné, il sort de prison comme on descend les poubelles et l’agression sexuelle dont il se rend coupable sur une de ses camarades ne semble déranger ni ses professeurs, ni sa promotion, et encore moins les scénaristes.
Sans parti pris politique (« les espions sont une élite », « les services de renseignement sont les instruments d’un pouvoir sans scrupule », « le secret, c’est aussi une donnée administrative », « La montagne, ça vous gagne, mais les Yvelines, quelle guigne »), sans guère de style, L’Ecole des espions pourrait ressembler à une tentative péniblement scolaire de nous initier à la fois à l’espionnage et aux complexités du monde contemporain. S’agissant du premier point, il se trouve qu’Éric Rochant et une certaine administration du 20e arrondissement sont déjà passés par là, et avec autrement plus de talent et de panache. Quant au monde sans pitié dans lequel nous nous débattons, des œuvres de grande qualité, comme The Night Manager (1ière saison en 2016, la 2e en 2025), d’après John Le Carré, sont là pour nous éclairer.
Au lieu de nous présenter des crises, des dangers, des menaces diffuses ou des manipulations raffinées, au lieu de nous exposer les intérêts entremêlés des puissances, on nous impose des exposés dignes de Picsou Magazine, récités par un mystérieux haut-fonctionnaire dont la mise défaite évoque plus un vieux pervers en maraude qu’un maître-espion (la prudence est ici de mise, rien n’étant incompatible). Balancée comme une formule d’une grande profondeur, la phrase « L’argent, c’est le nerf de la guerre du terrorisme » est non seulement remarquablement mal dite mais surtout parfaitement idiote. Et, par charité chrétienne, on ne s’attardera pas sur l’intrigue financière, qui ferait passer un épisode de Caméra-Café pour un cours du Collège de France.
Et donc, que regarde-t-on ? La saga Bourne, avec ses outrances stylistiques et ses bagarres irréalistes, dessinait quand même le portrait d’une CIA en roue libre courant après les monstres qu’elle avait créés et qui lui échappaient. C’était irréaliste et pourtant ça marchait, et ça marche encore. La clé est simple, du moins en apparence : pour que le sérieux passe, il faut que ce soit très bien fait, sinon c’est ridicule car écrasé par sa prétention.
A l’inverse, on trouve sur Netflix La Diplomate, une série fort distrayante, pas plus crédible que L’Ecole des espions (voire même moins), mais remarquablement bien faite. Elle réussit tout ce qui a été raté sur France 3 : les personnages sont bien pensés, les dialogues sont bien écrits, les acteurs tiennent la route et la construction ménage ses effets. Ce que nous appelons, dans notre jargon de spécialistes, une histoire bien ficelée.
La question ultime ne concerne finalement pas le but narratif de la série mais ce que pensent ses auteurs des spectateurs de France 3. Serions-nous tous tellement idiots, ignorants, ravagés par la bêtise ambiante qu’il faudrait ne nous montrer que des bouses ? Le succès d’audience de l’extraordinaire minisérie consacrée la catastrophe de Tchernobyl lors de sa diffusion en France apporte une réponse rassurante quant aux réelles attentes du public mais inquiétante quant à la compréhension qu’en ont certains.
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« Le jour viendra en effet et peut-être bientôt où il sera possible de faire la lumière sur les intrigues menées chez nous de 1933 à 1939 en faveur de l’Axe Rome-Berlin pour lui livrer la domination de l’Europe en détruisant de nos propres mains tout l’édifice de nos alliances et de nos amitiés. » (« L’Etrange défaite », Marc Bloch)

— L’Étrange Défaite de Marc Bloch
Ils sont vos oncles et tantes, des amis de la famille, des voisins de longue date dans votre quartier très bourgeois, les parents de vos amis au lycée. Ce sont des notables, ils sont avocats, dentistes, assureurs, négociants en céréales ou en vins. On les croise à la messe dominicale à la cathédrale, avec leurs Loden ou leurs Barbour. Ils sont parfois réservistes-citoyens dans l’Armée de terre (et ils se gargarisent de leur grade de papier) et ils fréquentent les sociétés savantes. Ils se disent humanistes, attachés aux valeurs de la République. Ils sont parfois membres de confréries secrètes où sont célébrées les Lumières, et ils ne manquent pas une commémoration du sacrifice de nos anciens devant les monuments aux morts. Ils ne lisent pas, ou alors parfois le Goncourt et quelques polars français moisis, et ils regardent TF1 et CNews. Naturellement, ils se disent gaullistes, patriotes, et ils condamnent avec la dernière énergie la corruption ou la supposée décadence morale de nos sociétés. Et naturellement, ils détestent l’Amérique sans jamais vraiment pouvoir l’expliquer. Et naturellement, ils se méfient des juifs.
Ils sont vos oncles et tantes, des amis de la famille, des voisins de longue date, les parents de vos amis au lycée. Ils sont professeurs ou instituteurs, ils travaillent à la mairie ou à la préfecture ou dans un ministère quelconque. Ils font du théâtre amateur, passent du temps au bistrot à refaire le monde, lisent Libé et étaient abonnés à Actuel dans les années 80. Naturellement, ils ne sont pas gaullistes. Ils trouvent que Jean-Luc Mélenchon est un homme très cultivé très cultivé et Michel Onfray un penseur d’une rare clairvoyance. Et naturellement, ils détestent l’Amérique (mais eux peuvent l’expliquer à défaut de vous convaincre). Et naturellement, ils se méfient des juifs.
Pendant des années, les premiers ont idolâtré Poutine et le régime qu’il avait mis en place. Partisans d’un retour de l’autorité dans une France qu’ils jugent mal dirigée et ravagée par le laxisme, ils ont admiré ce nouveau tsar et repris à leur compte la vieille antienne selon laquelle les Russes ne pouvaient être dirigés que par des tyrans. Nourris de la propagande aimablement relayée par des réseaux peuplés d’affairistes et d’idiots utiles, ils ont soutenu aveuglément l’invasion de la Géorgie, en 2008, puis celle de l’Ukraine en 2014 et l’annexion de la Crimée. Ils ont accepté la violence aveugle du contingent russe contre les civils syriens et trouvé des excuses à chaque attaque commise par Moscou contre nous.
Aveuglés, corrompus, déboussolés, gavés des foutaises débitées par les chroniqueurs névrosés du Figaro ou du cirque Bolloré, ils ont dérivé, plus ou moins vite, vers des zones indignes de la vie politique. Gaullistes, ils ont déformé les propos du Général au sujet de la menace russe et, par mensonge ou ignorance, omis de préciser que la France n’avait quitté que le commandement militaire de l’OTAN et jamais l’organisation elle-même et qu’elle savait où était l’adversaire.
Gaullistes, ils ont adhéré aux thèses d’un parti fondé par d’anciens SS et des collabos notoires. Gaullistes, ils ont nié l’infinie corruption du régime russe et admiré un satrape qui est l’exact opposé de l’Homme de Londres. Gaullistes, ils condamnent l’impérialisme américain mais sont nostalgiques de notre empire colonial et leur amour pour la liberté des peuples ne va pas jusqu’à condamner les visées russes sur les pays baltes, la Finlande, la Pologne, la Moldavie ou les massacres commis dans le Caucase depuis plus de deux siècles.
Surtout, gaullistes, admirateurs éperdus des Résistants et des Français libres, partisans d’une lutte à mort pour la liberté et la dignité des peuples – au moins du leur -, ils clament que soutenir et armer l’Ukraine est une escalade incontrôlable et qu’il faudrait forcer Kiev à céder pour le confort de tous. Ils oublient sans doute que l’Armée française, mise en déroute en moins de deux mois au printemps 1940, ne combattit par la suite qu’avec du matériel américain et anglais. Personne, alors, ne se plaignit de nos capacités retrouvées et de la recherche de la défaite définitive d’un régime criminel. Armer les agressés n’est jamais une erreur, c’est simplement leur permettre de se défendre et on comprend que tous ces gens soient les mêmes qui refusent d’écouter les victimes de violences sexuelles : leur confort immédiat vaut plus que la justice.
Les Français libres et les Résistants n’étaient pas des lâches, mais eux le sont, prompts à se coucher devant la menace, achetés pour quelques contrats par des criminels qui les méprisent, reniant tout pour une pauvre trêve face à une puissance qui ne cherche qu’à nous détruire.
Et il y a la gauche, ou ce qu’il en reste. Conduits par le Lider Minimo, révolutionnaire vivant aux crochets de la République depuis près de 40 ans, Robespierre d’opérette, les défenseurs des peuples opprimés ont pris fait et cause pour la Sainte Rodina, justifiant, contextualisant, minimisant ses crimes jusqu’à nous en rendre responsables. Pascal Boniface, toujours en pointe, résume ainsi la crise dans son dernier pensum :
« Soit on estime que l’agression russe est inexcusable et il ne faut alors pas chercher la moindre circonstance atténuante, soit on estime que les Occidentaux, par maladresse et ou par hubris, ont maltraité Moscou, et l’on peut donc comprendre cette dernière, tout en regrettant la catastrophe survenue ». Autrement dit : « Monsieur le juge, oui, je suis bien l’auteur de ce viol mais cette salope l’a bien cherché et je souffre tellement de la solitude ».
De même qu’il existe le bon et le mauvais chasseur, il existerait donc le bon et le mauvais impérialisme et certaines belles âmes se targuent de pouvoir les distinguer. D’un seul coup, tout est pardonné à Moscou au nom du vieux cocktail malodorant dans lequel, particulièrement en France, se mêlent une vision romantique puérile de la Russie, l’oubli des crimes soviétiques (« Oui, Staline y est sans doute allé un peu fort, mais le communisme a une ambition si généreuse ») et une détestation non moins puérile de l’Amérique. Pourtant, en Europe, on sait qui libère qui, et ça n’a jamais été l’armée russe.
Mais peu importe. Englués dans de vieilles certitudes, celles et ceux habitués à donner leur avis (qu’on a appris à ignorer, comme ici) sans jamais se soucier des faits – une déplorable notion bourgeoise – nous expliquent que la Russie n’est pas vraiment responsable. Les morts d’opposants ? Quelle importance puisqu’on ne les connaît pas.

Puisqu’on pardonne tout à la Russie, on lui pardonne aussi les crimes habituels qu’elle commet partout où ses troupes interviennent. D’un seul coup, les violences sexuelles ne sont plus si graves et le sort des Ukrainiennes laissées aux mains des porcs de l’armée russe n’est pas si important. Les récits venus du front sont pourtant des fenêtres ouvertes sur l’enfer, et on mesure à nouveau à quel point Éric Ciotti s’est consciencieusement roulé dans la fange en avançant que nous partagions la même civilisation que la Russie. On se demande même s’il n’aime pas ça.

Comme à chaque fois qu’elle met un pied dehors, la soldatesque russe nous montre le vrai visage de son pays. Ivre de violence , elle commet des crimes à l’horreur presque indicible, mais rien qui ne puisse troubler la conscience d’un Emmanuel Todd ou celles des Nains soumis ou des Républicains (qui le sont de moins en moins). La sororité chère aux féministes ou le respect des valeurs chrétiennes de nos provinciaux en Loden deviennent en un éclair des formules creuses, effacées par une confusion morale d’une ampleur écœurante.
Pourquoi tous ces gens en appellent-ils aux mânes du Général, à la mémoire des Résistants, des défenseurs de la dignité alors qu’ils ont capitulé sans même hésiter devant l’ignominie ? A chaque témoignage des crimes de guerre, ils invoquent le Vietnam, l’Irak, les contre-guérillas sud-américaines, comme si les meurtres commis par les uns relativisaient les meurtres commis par les autres, comme si être violée par un soldat russe était moins grave qu’être violée par un Marines.
Les crimes de guerre russes sont ni nombreux, si abominables, si systématiques qu’ils ne sauraient être le fait de quelques soudards ayant échappé à leurs officiers. A Boutcha, à Kherson, à Izioum, ceux qui voulaient regarder la réalité ont vu la vraie nature de l’invasion, véritable guerre d’extermination menée par des hordes de criminels à peine différents d’animaux.
Violeurs, bourreaux, ils sont aussi des pillards, abjects rejetons d’un régime féodal à peine moins arriéré que celui renversé en 1917. La Russie, au fond, reste le pays sous-développé que le communisme ne parvint que brièvement à arracher aux ténèbres – et encore, pour le plonger aussitôt dans d’autres, bien pires. Elle ne vit que de ses ressources naturelles et ne produit que des armes de qualité variable – et bénéficie même du soutien de l’Iran et de la Corée du nord. On a vu des succès industriels plus convaincants. Depuis un siècle, ses artistes se sont réfugiés dans cet Occident qu’elle envie et qu’elle hait parce qu’elle ne parvient pas à l’imiter et ils écrivent sur sa tristesse, sa violence, sa pauvreté et le désespoir qui font son identité.
Il faut croire que les mirifiques succès des régimes russes successifs peuvent séduire. Chez les nains soumis comme au RN, on ne cache d’ailleurs pas son admiration pour Vlad le Défénestreur, avec le soutien de quelques feuilles de chou illisibles depuis des lustres en raison d’une confusion morale typique des révolutionnaires de salon. Pas plus troublés que ça par les viols collectifs des soldats russes (« boys will be boys »), pas vraiment gênés par la torture systématique (« Ces Ukrainiens sont quand même bien sensibles ») ou par le pillage de tout ou presque (« Ce ne sont que des souvenirs »), les admirateurs de la Russie chrétienne ne voient rien à redire aux enlèvements de milliers d’enfants par Moscou, les orphelins étant même traqués par des services secrets qu’on différencie mal de la Gestapo. Il faut dire que question déportation et crimes de masse, à l’extrême-droite comme à l’extrême-gauche, on s’y connaît et que ça n’est jamais un problème.
Personne, en vérité, n’a jamais humilié la Russie. Puissance vaincue en 1991, victime de l’incompétence de ses dirigeants, elle a au contraire été soutenue, épaulée, accompagnée par ses vainqueurs, décidément bien compréhensifs. Comme souvent dans son histoire, le peuple russe, maintenu dans l’abrutissement le plus vil, subit la volonté d’une clique corrompue de pèquenauds en mal de puissance, cherchant à venger des crimes imaginaires et à retrouver une grandeur qui n’exista jamais que dans la propagande. La puissance militaire n’est pas la grandeur, et Staline ne fut jamais Napoléon, et encore moins Auguste.
A l’heure où Moscou menace des États alliés de notre pays, falsifie l’Histoire, s’en prend à nous et pèse sur la vie de nos démocraties, il est temps de dire que ces oncles, tantes, amis de la famille et autres parents de nos camarades de classe ne sont pas des démocrates. Ils soutiennent sciemment une puissance hostile, néfaste, et n’attendent que la fin de cette période inédite de paix et de prospérité qu’a connue l’Europe grâce à l’Union européenne, grâce à l’OTAN et grâce au bouclier américain. Tous, ils sont des saboteurs, des collabos, des traîtres et ils nous conduisent à notre fin. Ils n’auront rien d’autre de nous que notre mépris, mais qu’ils soient certains qu’il est total et définitif.
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« Living life is fun and we’ve just begun/To gain our share of this world’s delights (high)/Our high hopes we had for the future/And our goal’s in sight » (« We Are Family », Sister Sledge)

Même les plus grands peuvent défaillir. Taylor Sheridan, réalisateur de Wind River, scénariste de Sicario, créateur de Yellowstone et de ses déclinaisons, vient de le faire en signant la dernière superproduction d’espionnage d’Amazon, Special Ops: Lioness, ratage homérique qui ferait passer Cœurs noirs ou Totems, de la même plate-forme, pour des documentaires de LCP. Très lointainement inspirée d’une opération de l’armée américaine en Irak et en Afghanistan qui utilisait des personnels féminins à des fins de recueil de renseignement, la série met en scène une unité spéciale infiltrant des femmes dans des réseaux jihadistes. Et disons-le d’entrée, c’est parfaitement nul et complètement idiot.
Les moyens n’ont pourtant pas manqué à la réalisation de cette production ambitieuse, sombre, violente, cynique et terriblement vaine. Sheridan et son équipe connaissent pourtant leurs classiques et on relève notamment l’influence de Zero Dark Thirty, le monument de Kathryn Bigelow, de la série des Jason Bourne, et même de 24h chrono, la fameuse série du début des années 2000. Reste qu’on n’y croit pas une seconde tant la stupidité du propos saute aux yeux du spectateur dès les premières minutes, par ailleurs directement empruntées à la remarquable série suédoise Kalifat.
Au lieu, en effet d’infiltrer des sources humaines ou des membres des services spécialement entraînés et dont la légende a été sérieusement testée, la TF Lioness recrute des éléments des forces armées qu’elle met étrangement en condition en les soumettant à des séances de torture et qu’elle balance ensuite sur le terrain sans véritable préparation. L’objectif de la manœuvre (on a du mal à parler d’idée) est de parvenir au plus près de la cible afin de l’éliminer, supposément en toute discrétion. Rien ne va, évidemment, dans ce qui vient d’être résumé, ne serait-ce que parce que la cible à atteindre est ici une espèce de milliardaire du terrorisme, Blofelddu jihad vivant comme un jet-setteur saoudien dont la seule présence au scénario est un scandale.
Le pire n’est cependant pas là. Alors qu’on pensait, au début du 1er épisode, que la mort d’une espionne de l’opération dans une frappe aérienne avait été provoquée par la volonté de ne pas la laisser vivante aux mains de l’État islamique, on découvre rapidement que le sacrifice de militaires américains dans de véritables missions-suicides est assumé par les plus hautes autorités politiques. Comme on vous le disait, c’est idiot, voire débile. On a du mal, en effet, à saisir la pertinence d’une telle démarche : le recrutement de sources n’a pas été inventé pour rien, et la DEA, pour ne citer qu’elle, est devenue légendaire en raison de sa capacité à réaliser des infiltrations de longue durée. Pourquoi, dès lors, aller chercher des militaires d’active sans aucune formation ? On se le demande. Quant à la légalité de la chose, ou à l’immense risque politique qu’elle induit, les scénaristes se gardent bien d’en parler, et on les comprend.
On se demande aussi pourquoi une telle opération, conçue afin d’approcher une cible en douceur sans attirer inutilement l’attention, s’achève par une fusillade nourrie sur une plage espagnole alors qu’un porte-avions impérial croise au large. Question discrétion, on a vu mieux, mais l’imbécillité de ce final est la parfaite illustration de la série.

« Personne ne va nous repérer »
Celle-ci, pourtant, ne manque pas d’intérêt dès qu’elle aborde la question de la masculinité toxique, autre sujet de prédilection de Sheridan qui n’oublie jamais de faire figurer des gros cons à l’écran. Et ici, les gros cons ne manquent pas. L’héroïne est violée, tabassée, pourchassée, humiliée et on trouve des brutes épaisses à tous les coins de rue, péquenauds dégénérés ou aristocrates du Golfe, sans qu’on puisse d’ailleurs clairement les différencier. Certaines scènes sont même gênantes tant elles flirtent avec le voyeurisme, la dénonciation perdant en efficacité au fur et à mesure qu’elle gagne en spectaculaire.
On peut aussi trouver de l’intérêt aux scènes familiales et à la détresse des filles de Joe face aux absences de leur mère. La série, alors, se fait intimiste et presque subtile, comme si les monteurs avaient associé les morceaux de deux fictions diamétralement opposées, mais ces moments ne sauvent pas l’ensemble du naufrage.
Contrairement à ce que pensent certains esprits inutilement tolérants à l’égard de la médiocrité, il n’y pas de snobisme à refuser la bêtise à l’écran. Il s’agit simplement de demander aux auteurs des films et des séries de nous accorder un peu de respect et de ne pas croire que la moindre fiction, pour peu qu’elle soit correctement filmée et qu’elle contienne sa dose de flingues et de poitrines dénudées, va nous intéresser. Special Ops: Lioness pèche d’abord par sa bêtise : sa vision des relations internationales est à peine digne des films de série B des années 60 et tandis que sa présentation de l’appareil d’État américain renvoie à la légendaire série X Files, qui a sans doute beaucoup contribué au développement du complotisme ambiant.
On croise dans des couloirs obscurs et anonymes des hommes et des femmes en costume aux fonctions mystérieuses, envisageant le monde comme des éditorialistes de RT, considérant que Paris est une ville infestée de terroristes – alors qu’on y trouve essentiellement des chantiers inachevés et des cyclistes irresponsables – et admettant finalement que tout cela n’est finalement qu’une histoire de cours du pétrole. Morgan Freeman y joue un Secrétaire d’État débonnaire, Nicole Kidman et Michael Kelly des pontes de la CIA qu’il aurait fallu virer il y a belle lurette (et qui rappellent de très loin leurs homologues dans les Bourne ou les Equalizer), Laysla De Oliveira une victime très résistante et Zoe Saldana une femme au foyer désespérée mais extrêmement dangereuse.
C’est bien ficelé et c’est nul.
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Telles sont les caves au-dessus desquelles s’élèvent les fiers châteaux de la tyrannie et c’est au-dessus d’elles que nous voyons monter l’encens de leurs fêtes : puantes cavernes d’un genre sinistre, où de toute éternité l’engeance réprouvée se délecte lugubrement à souiller la liberté et la dignité humaines.

On a beau avoir de la bouteille, avoir vu et vécu des événements épouvantables, il arrive encore que certains jours votre sang se glace devant l’étendue des crimes, quand l’Histoire se joue et que le pire survient. L’attaque – ou n’était-ce pas plutôt une invasion ? – d’Israël par le Hamas, le 7 octobre dernier, constitue ainsi un événement d’une ampleur inédite dans une région qui vit pourtant depuis des décennies au rythme de tragédies dantesques. Le bilan même, plus de 1.000 morts sur une population de 9 millions de personnes, donne le vertige. Et personne ne pleurera les 1.500 membres du Hamas que les forces israéliennes affirment avoir tués.
A ce stade, et alors que les combats se poursuivent, on ne peut que commenter ce que l’on voit, ce qui n’a guère de valeur. Les plateaux de télévision sont, comme à chaque fois, farcis de toutologues cherchant la caméra comme un cadre du RN son officier traitant russe et alignant les lieux communs ou les approximations putassières.
Naturellement, l’ampleur de l’attaque, déclenchée un demi-siècle jour pour jour après le début de la Guerre du Kippour, son mode opératoire (il s’agit de la première action terroriste combinant terre, air et mer, et c’est digne des plus importantes opérations du LTTE), l’association de tueries de masse et d’enlèvements, et la diffusion en temps réel de vidéos des victimes font de l’action du Hamas une opération inédite, proche dans son abjection de ce que firent les jihadistes tchétchènes à Beslan. Nous sommes à présent dans l’inconnu, la rationalité stratégique de la réponse israélienne pouvant être contrebalancée par le désir de se venger et de laver un affront historique. Tout au plus pouvons-nous nous interroger sur les buts de guerre du Hamas, qui ne peut croire à sa victoire finale et joue peut-être la carte du pire, tente de modifier le rapport de force, ou tente de saborder la progressive normalisation diplomatique en cours entre Israël et quelques pays arabes. Pour mémoire, les attentats du 11-Septembre, coup terrible porté au cœur des Etats-Unis, avaient bien failli emporter Al-Qaïda, sauvée de justesse de sa déroute de l’automne 2001 par l’invasion de l’Irak en 2003. Le Hamas joue donc ici une partition équivalente et on se demande s’il ne pêche pas par orgueil ou par aveuglement idéologique. On souhaite, en tout cas, qu’il paye le prix le plus élevé possible après ce qu’il a fait samedi, même s’il faut regretter par avance le prix que va payer la population palestinienne, dont le sort n’a jamais intéressé personne, soit dit en passant, à part la Jordanie. Le Hamas, inscrit en septembre 2003 sur la liste européenne des groupes terroristes, n’a jamais été digne de représenter les Palestiniens, n’a jamais rien obtenu pour eux et ne saurait, en aucune façon, être qualifié de résistant.
Il est malheureux que dans notre pays, pourtant si durement et régulièrement frappé par le terrorisme depuis des décennies il se trouve encore des voix pour confondre terroristes et résistants ou pour renvoyer dos-à-dos bourreaux et victimes. C’est malheureux mais ça n’a hélas rien de surprenant. Tout au plus peut-on y voir la terrible confirmation de ce que nous sommes de plus en plus nombreux à dénoncer. Les choses, en réalité, sont d’une grande simplicité pour peu qu’on ait un cerveau et une conscience : la résistance est une démarche politique et le terrorisme un mode opératoire. Un résistant qui pratique le terrorisme est un terroriste, et les comparaisons avec les résistants français ou tchèques pendant la Seconde Guerre mondiale sont indignes. De la part de supposés historiens, elles sont simplement abjectes. Et puisqu’il faut aussi le rappeler, une armée qui bombarde sciemment des populations civiles commet un crime de guerre. Là aussi, les choses sont claires.
Or, qu’avons-nous lu et entendu depuis samedi ? Les misérables contorsions des Nains soumis et du Lider Minimo pour déplorer la violence sans jamais blâmer le Hamas, pourtant auteur d’une attaque d’une sauvagerie sidérante et désormais à l’origine d’une crise qui pourrait tous nous emporter. Mais est-on pour autant surpris par ce que Le Monde qualifie aimablement d’ambiguïtés ? Mille fois non. La secte dont JLM est le gourou a depuis des lustres délaissé les idéaux de la gauche pour se vautrer dans la fange, jusqu’à sembler justifier une opération terroriste qui a d’ailleurs tué des Français.
Personne n’a jamais rien attendu du RN, successeur embourgeoisé du FN, un parti de collabos et d’anciens nazis, désormais collé aux délires impériaux russes. On n’attendait guère plus de LFI, qui se prétend contre toute évidence de gauche alors que son fonctionnement, ses positions et le comportement de ses élus évoquent, au mieux une assemblée de chasseurs ivres un soir de comice agricole, au pire un groupe de chemises brunes marchant sur Rome.
Où sont les grandes figures de la gauche française, obtenant ou défendant des acquis sociaux et l’égalité des genres, luttant contre les violences sexistes, le racisme et l’antisémitisme, se rangeant par principe du côté des victimes, promouvant la démocratie, le peuple, le droit, la raison contre les croyances religieuses et l’unité de la nation contre les communautés, condamnant les tyrannies et reconnaissant que les États occidentaux, dont les Etats-Unis, malgré leur histoire, valaient bien mieux que l’Union soviétique, la Chine communiste, les dictatures arabes ou les satrapies caribéennes ?
La réaction des élus LFI à l’attaque du Hamas a révélé l’étendue de leur corruption morale. Insensible à l’abjection des images diffusées par les terroristes eux-mêmes, la secte n’a pas condamné le Hamas mais a renvoyé dos-à-dos l’agresseur et la victime selon le raisonnement bien connu des violeurs et des harceleurs (« Mais, Monsieur le juge, cette salope portait une jupe »), ce qui n’étonnera pas si on se souvient de l’admirable gestion de l’affaire Quatennens par le Lider Minimo et ses séides. Justifier une attaque contre des civils en raison de la politique de leurs dirigeants est un raisonnement d’assassin, mais là encore il faut se souvenir que les Nains soumis ne sont jamais si heureux qu’avec la lie de la planète. Depuis plus de dix ans, on les a ainsi vus défendre le régime syrien (y compris en relayant des théories tellement moisies que même l’IRIS n’en veut pas) et, toujours et encore, relayer la propagande russe au sujet de l’Ukraine avec une régularité suspecte. Bien entendu, on ne les a pas entendus commenter la révolte en Iran et encore moins condamner les tortures subies par les révoltées (« Mais, Monsieur le juge, cette salope ne portait pas son voile »), et le rapport des insoumis avec les violences policières est très étonnant : dénonçant en France une police supposément meurtrière, ils ne trouvent rien à redire aux pires exactions commises par Moscou ou Damas. La France insoumise n’est pas le parti de Jaurès mais celui de Robespierre d’opérette, appelant à la révolution depuis les bureaux chauffés de leurs universités ou de l’Assemblée.
On aurait pu croire qu’un parti prétendument de gauche aurait eu particulièrement à cœur de combattre l’antisémitisme. Les préférences diplomatiques du Lider Minimo montrent au contraire que les discours antisémites russes ou syriens ne sont aucunement un problème, comme le confirme sa défense douteuse de Jeremy Corbyn. Ne pas condamner fermement le Hamas après son attaque de samedi implique, au-delà même de la nature de cette opération, que les relations de ce mouvement avec l’Iran et le Hezbollah libanais ne sont pas problématiques. Or, elles le sont, d’abord parce que le Hezbollah est lui aussi un mouvement terroriste, qui a de surcroît participé à la répression de la révolution syrienne, ensuite parce que la République islamique d’Iran est ce qu’elle est et qu’elle fait subir ce qu’elle fait subir à sa propre population. Mais ça ne peut pas troubler les cœurs d’airain de nos fiers insoumis, prêts à nous sacrifier pour la plus grande gloire de la cause – à supposer qu’ils sachent la nommer.
Les propos entendus samedi matin, plaçant sur un même plan agresseurs et agressés, étaient ignobles. On doit, naturellement, contextualiser les événements, décomposer les séquences, chercher des réponses quand la poussière est retombée, mais on doit surtout, impérativement, sans que ce soit négociable, prendre d’abord en compte la souffrance des victimes. Que des responsables politiques aient pu, dès samedi, alors que circulaient déjà des images abjectes, appeler à une désescalade ou laisser entendre que l’opération du Hamas n’était qu’une réponse, somme toute légitime, à la politique israélienne laisse stupéfait devant une telle ignominie. Le pacifisme, comme trop souvent, n’est ici qu’une soumission volontaire qui confine à la pire des abjections et s’apparente à de la collaboration. Pour des gens qui comparaient récemment Fabien Roussel à jacques Doriot, ça ne manque pas de sel.
Mettre sur le même plan Israël et le Hamas, c’est mettre sur le même plan une démocratie à la société civile dynamique et aux débats politiques vifs et un groupe terroriste islamiste radical. S’opposer à une puissance supposément occidentale n’autorise pas tous les crimes, et les plus anciens se souviendront qu’en 1996 déjà le Hamas, après l’assassinat d’Yitzhak Rabin, avait confirmé sa nature en pesant sur les élections parlementaires israéliennes par une série d’attentats afin de faire élire Benjamin Netanyahou et se doter ainsi d’un adversaire refusant la paix. Tout le monde n’est pas Talleyrand et Mathilde Pannot, en refusant de prononcer le mot qui fâche, n’est nullement ambiguë et montre tout ce que nous devons penser de son parti et de cette gauche, celle des procès de Moscou et des Khmers rouges, de Mao et d’Action directe, des assassinats politiques et des mensonges répétés jusqu’à devenir des vérités.
Quand un groupe religieux fanatique soutenu par les pires ordures de cette planète tue plus de 1000 personnes, en blesse des milliers d’autres, promène dans les rues des cadavres dénudés de soldates – et on ose à peine penser à ce qui arrive aux prisonnières -, enlève des mères et leurs enfants et s’en sert comme boucliers humains, on rend hommage aux victimes, on présente ses condoléances aux familles et on garde le silence. Se taire est la meilleure façon de paraître presque digne quand on n’est pas habitué à l’être.
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Et toi mon vieux Bill, la CIA s’intéresse à l’Amérique du Sud maintenant ?

La mode est décidément aux espions, qu’on les expulse, qu’on les étudie, qu’on les filme ou même qu’ils geignent ou crânent en écrivant leurs mémoires. Après le douloureux hors-série du Monde, qu’il est amicalement recommandé d’éviter, un nouveau supplément est donc apparu dans nos kiosques, cette fois du Point.

Disons-le d’entrée, c’est mieux que ce qui a été produit par Le Monde, malgré des ressemblances amusantes. L’interview misérable de Marc Dugain trouve par exemple son équivalent dans l’entretien accordé par Cédric Bannel, énarque, homme d’affaires talentueux, sportif de haut niveau et auteur de romans d’espionnage à peine lisibles. Si Dugain écrit des romans de gare, sans doute peut-on qualifier ceux de Bannel de romans d’aéroport. Au moins cet auteur assume-t-il sa fascination pour le monde du renseignement, son analyse du monde contemporain étant aussi convaincante qu’une une du JDD.
Ce nouveau hors-série présente, lui aussi, quelques défauts agaçants. Dès son introduction, on y parle de James Bond sous la plume de Romain Gubert, et on s’interroge donc d’entrée sur la qualité du travail accompli. A quoi bon diffuser une revue que l’on veut sérieuse en utilisant encore et encore les mêmes clichés imbéciles et tellement datés ? De même s’étonne-t-on des choix bibliographiques – quelques titres étant plus que dispensables – ou de la sélection des séries télévisées (24 heures chrono ? Vraiment ?) disponibles à la fin de la revue. On pourra aussi sourire en lisant que le Bureau des légendes est la « meilleure série française sur les agents sous couverture de la DGSE » alors qu’il s’agit en réalité de la « seule série française sur les agents sous couverture de la DGSE ». Ce service est d’ailleurs encore surnommé « La Piscine », un sobriquet que seule la presse utilise et qui est la marque d’un certain amateurisme.
Pour le reste, ce hors-série, en grande partie construit sur des contributions de Jean Guisnel, l’authentique expert maison, n’a rien de honteux. On y parle services russes et chinois, on y parle cyber et espace, on y parle anticipation des crises et IA, et on y revient sur des moments difficiles (Auckland en 1985, par exemple) ou sur des trahisons réelles ou redoutées (cf. l’article de Claire Meynial sur Paul Redmond). Forcément, tout n’y est pas parfait et affirmer que la CIA serait revenue au premier plan à l’occasion de l’invasion de l’Ukraine par la Très Sainte Rodina c’est oublier que la célèbre agence américaine a été aux premières loges de la guerre contre al-Qaïda et l’Etat islamique (Oussama Ben Laden n’est pas mort d’une intoxication alimentaire après avoir mangé un kekab près de la place Saint-Michel, et les différents califes successivement tués en Syrie ne l’ont pas été par les troupes russes ou syriennes, trop occupées à piller, violer et torturer pour lutter contre des terroristes, mais bien par des unités américaines, dûment renseignées). De même, il était sans doute possible de se priver des confessions d’un ancien dont on murmure que la carrière n’aurait pas été aussi glorieuse que ce qu’il en dit et qui se livre depuis quelques mois à une gênante campagne d’auto réhabilitation évoquant un ancien Président.
Le hors-série du Point, qui nous refait le coup des guerres secrètes, vaut d’abord pour les deux entretiens réalisés avec un ancien DGSE, Bernard Bajolet, et l’actuel, Bernard Emié – le second ayant succédé au premier.
Si l’interview de « Bajo » est courte et sans révélations, celle du DG actuel est plus dense et aussi plus sentencieuse. Bernard Emié reprend la formule de l’action clandestine comme ADN de son service, comme il l’avait fait dans Le Figaro en 2020 et se réfère, à raison, à la France libre et à la Résistance. Très maîtrisés, et sans nul doute attentivement relus, ses propos sont d’une parfaite orthodoxie : son service a pour mission d’éclairer et d’appuyer les prises de décisions des autorités, et tous les moyens dont il dispose servent cet objectif.
Malgré des questions que l’on croirait posées accoudé à un bar, l’interview ne manque donc pas d’intérêt, les passages concernant l’Ukraine étant à lire avec une extrême attention aussi bien pour ce qu’ils disent et ne disent pas que pour ce qu’ils croient dire et disent vraiment.
Un hors-série qui n’est pas indigne et qui peut même servir d’initiation aux jeunes gens que le plus intéressant métier du monde tenterait.
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Vous parlez albanais, Saint-Clar ?

Le Monde a concocté un hors-série consacré aux espions et ce n’est certainement pas sur ce blog qu’on le lui reprochera. Le sujet est plus que jamais d’actualité alors que la Russie menace les démocraties et massacre les Ukrainiens – pourtant un peuple frère, on imagine si ce n’était pas le cas -, que la menace terroriste ne cesse de se transformer, que les mafias s’en prennent aux dirigeants belges et néerlandais et que des complotistes fomentent des putschs (certes, aussi misérables que leurs croyances, mais quand même). Il y a donc beaucoup à dire du monde du renseignement, de ses pratiques, de ses logiques, de ses moyens et de ses mythes.
Contrairement à ce qu’ont pu affirmer récemment, et sans honte, les créateurs de nouvelles revues supposément scientifiques consacrées à ce thème, le sujet est loin d’être une friche dans notre pays : des dizaines de thèses d’histoire, de droit ou de sciences politiques sont en cours, d’autres ont déjà été soutenues, des articles sont publiés et des livres scientifiques n’ont jamais cessé de paraître. Il en va de même des films, des séries et des romans qui, depuis des années, apparaissent sur nos écrans ou dans nos librairies et confirment, s’il en était besoin, que le monde de l’espionnage n’est pas une terra incognita pour les artistes français. Il est donc permis de questionner, non pas la pertinence du hors-série du Monde, mais bien ses nombreuses faiblesses.
On pourrait ainsi s’interroger au sujet des choix de sa bibliographie. Passe encore, à la limite et parce que nous sommes d’humeur joviale, qu’y manquent des classiques comme le manuel d’Olivier Chopin et Benjamin Oudet Renseignement et sécurité, couronné par le Grand prix de l’Académie du renseignement en 2020, des romans de James Grady, Serge Bramly ou Laurent Gaudé, et surtout des monuments incontournables comme les mémoires de Peter Wright ou les fameuses archives Mitrokhine. Il faut bien faire des choix et on ne peut pas mentionner tout le monde.
Il était possible, en revanche, de ne pas mentionner le CF2R, officine plus que douteuse que tous les professionnels fuient comme la peste et qui, avec une étonnante constance, soutient systématiquement des positions hostiles à celles de la France. Un simple appel téléphonique vers un cabinet ministériel ou un état-major de service aurait permis aux auteurs de savoir que le CF2R n’est pas fréquentable, non pas en raison de ses opinions mais bien de ses relations avec des personnalités ouvertement pro-russes, naturellement complotistes, et de ses travaux sous influence. On est loin de la divergence d’analyse et on s’approche dangereusement de la sédition, l’audition du DGSI à l’Assemblée étant à cet égard très éclairante. Donner une telle visibilité à ces gens dans le quotidien de référence de notre pays leur offre une légitimité dont ils sont indignes et qui conduit à s’interroger sur les choix des concepteurs de ce hors-série : naïveté criminelle, incompétence crasse ou orientation suspecte ? Nous ne sommes pas ici face à de simples affabulateurs mais bien confrontés à des actions nuisibles contre nos intérêts et une hostilité mal dissimulée à la démocratie.
Cette étonnante tolérance pour des gens qui, en toute logique, devraient être honnis par Le Monde n’est pas si surprenante quand on lit l’article consacré à Edward Snowden, le supposé lanceur d’alerte devenu en dix ans l’idole des imbéciles. Le pourfendeur des services de renseignement occidentaux et le défenseur de la démocratie a pris la nationalité russe sans barguigner et aucun de ses adorateurs ne s’en est ému. Certains faits sont pourtant troublants et on aurait aimé que les auteurs de ce hors-série dépassent le niveau d’une médiocre copie de lycée pour un bosser.
Le doute, en réalité, était de mise dès l’interview du romancier Marc Dugain, d’une sidérante crétinerie. Interroger M. Dugain, auteur de récits d’espionnage sans grand intérêt, comme s’il était un professionnel expérimenté, un théoricien capé ou un scientifique renommé, constituait déjà une démarche douteuse (a-t-on interrogé Martin Scorsese au sujet de la mafia ?-, mais le résultat est affligeant au-delà de l’entendement, et pour le dire crûment, d’une niaiserie probablement inédite dans les colonnes du Monde. Reprenons ici certaines des questions et des réponses de cet entretien :
1/ « Comme le disait Max Weber (1864-1920), l’État détient le monopole de la violence légitime, et les services de renseignements et les services d’action exercent la violence. Mais pour le faire, il faut qu’elle soit légitime. Cette violence ne peut s’exercer en dehors de l’État. Si on sort de l’État, on entre dans la criminalité. »
Alignant les clichés comme un médiocre étudiant de L1, Dugain se risque à citer Max Weber et tombe dans le panneau, comme d’autres. Il montre surtout que sa vision des services de renseignement est caricaturale : depuis quand les SR exercent-ils tous intrinsèquement la violence ? Les copains de TRACFIN mènent-ils des opérations de neutralisation qui échapperaient aux juges et aux députés ? Dugain confond, en réalité, recueil de renseignement et action clandestine et cette confusion suffit à le discréditer totalement et définitivement. Parce que si l’action violente clandestine est le plus souvent le fait de branches spécialisées de services secrets, tous les SR ne sont pas capables et encore moins mandatés pour mener une telle action. Qui plus est (alerte choc conceptuel), certains services, dont les missions s’exercent sur le territoire national (DGSI, DRPP, SDAO, SCRT, DNRED, et TRACFIN, donc) ne peuvent agir que dans le strict respect de la loi. Adieu, alors, l’action clandestine qui fait fantasmer les mythomanes et autres escrocs de plateau.
Ah, et aussi un point : c’est « service de renseignement » sans s à « renseignement ». « Renseignement » qualifie ici la fonction de renseigner les autorités, par de donner les horaires des marées à Pleumeur-Bodou. De même, on parle de service de nettoyage et pas de service de nettoyages. Je n’achève jamais la lecture d’un texte évoquant un « service de renseignements » car cette erreur est révélatrice de la nullité de son auteur. Ici, par curiosité, et malgré la misérable photo du regretté Sean Connery, j’ai poursuivi car je pressentais une catastrophe dantesque. J’avais raison.

Aucun article sérieux sur le renseignement ne devrait être illustré par James Bond. Aucun 2/ « Les multinationales ont développé un département « sécurité » lié, en fait, aux services qui sous-traitent à des officines de renseignements privées des opérations que les services de renseignements ne peuvent pas légalement accomplir. »
C’est pas le tout d’écrire des romans, encore faut-il se documenter. Que de très grandes entreprises fassent travailler des « anciens » et soient liées aux SR n’a rien de mystérieux. Reprendre la vieille rengaine des officines pour dénoncer un système nébuleux visant à réaliser des opérations illégales au profit de ces entreprises est plus osé et, ici, asséné sans la moindre preuve. Marc Dugain a manifestement confondu les pages du Monde avec le comptoir du Café du stade et déblatère des inepties comme le personnage de Jean Carmet dans Palace.
Systématiser le recours de certaines entreprises à des barbouzes est indigne, injuste et démenti par les faits.
3/ « Dans la lutte contre le terrorisme djihadiste, il y a une énorme action en amont, mais il faut l’anticiper. C’est pour cela qu’il y a tant d’analystes dans les services de renseignements. Ils sont là pour penser et essayer d’avoir un coup d’avance pour comprendre ce qui va se passer. Des personnes de terrain informent et d’autres réfléchissent dans les services de renseignements. Puis, on envoie les éléments à la direction générale, qui transmet au président de la République. »
C’est à ce moment de l’interview qu’on se demande si on lit bien Le Monde ou s’il s’agit d’un exposé issu du Renseignement par les nuls, un ouvrage dispensable récemment écrit par deux affairistes bien connus. On ne sait pas par quel bout prendre la formule « Dans la lutte contre le terrorisme djihadiste, il y a une énorme action en amont, mais il faut l’anticiper » tant elle est sidérante de vacuité. L’écrivain nous assène la description du fonctionnement même des services comme s’il s’agissait de la conclusion complexe et subtile d’années de recherche. Il rappelle, en pensant avoir découvert un vaccin, que les fonctions « connaissance » et « anticipation » sont au cœur de la stratégie de sécurité nationale, une évidence (les SR ne sont pas conçus pour dire aux autorités ce qu’elle savent déjà) qui ne peut émouvoir que les amateurs les plus obtus. Quant à sa description du cycle du renseignement, on croirait entendre une influenceuse parler des Abbassides.
On ne s’arrêtera pas non plus à ces « personnes de terrain » (LE TERRAIN, LES GARS !) qui recueillent du renseignement, l’expression pouvant recouvrer aussi bien des traitants de sources humaines que des équipes présentes au sol, en zone de guerre. Quant aux « autres qui réfléchissent », on reste sans voix devant la bêtise crasse qui s’exprime ici et qui fait écho à la remarque sur les analystes. Les opérationnels ne réfléchiraient donc pas, et les analystes seraient tous des rats de bibliothèque.
A lire cette réponse de l’écrivain aux questions des deux journalistes, on est saisi par la faiblesse de sa compréhension du monde du renseignement, faite de clichés, d’approximations et de fantasmes.
4/ « D’autres ont critiqué le fait que le renseignement de base – à savoir les anciens Renseignements généraux, qui connaissaient tout le monde dans le quartier – a été réuni à la DST (direction de la surveillance du territoire) pour constituer ce qui forme aujourd’hui la DGSI (direction générale de la sécurité intérieure, ex-DCRI, direction centrale du renseignement intérieur).
On touche ici au sublime. Le « renseignement de base » – un concept curieux totalement étranger au monde des services – aurait donc été l’apanage, voire le monopole des RG (dont on regrette en effet la disparition). Il faut imaginer que Marc Dugain évoquait là le renseignement de proximité ou d’ambiance, mais c’est faire preuve d’une bien grande naïveté que de croire que d’autres services ne sont pas sensibles aux signaux faibles (SDAO ? DRPP ? DGSE ?) dans leur zone d’action respective. Il est aussi révélateur d’une ignorance très gênante que d’affirmer que le terrorisme jihadiste ne viendrait que du « quartier ». Pour un peu, on croirait que Marc Dugain est aussi l’auteur de cette affligeante tribune signée d’un certain Phénix, auteur de polars poussifs pour les recalés des concours.
7/ Certains ont reproché à Nicolas Sarkozy, qui a centralisé les services intérieurs, cette réforme du renseignement, jugée préjudiciable dans la lutte contre le terrorisme. Car dans ce type de lutte, ce n’est pas service contre service, mais service contre individus peu expérimentés. »
Cette ignorance – qu’on a eu à subir, soyons honnête, jusque dans nos propres services – se développe ici avec ces deux phrases qui confirment que Dugain ne travaille pas. Non seulement la lutte contre le terrorisme est d’abord une lutte contre des organisations (al-Qaïda ? État islamique ? AQPA ? GSIM ? pour parler des plus récentes, mais n’oublions pas le Hezbollah, les Brigades rouges, l’IRA, Abou Nidal, etc.) mais c’est faire preuve d’un bien troublant mépris (on pense ici à Michel Onfray), pour ne pas dire plus, qu’évoquer des individus peu expérimentés. Si les derniers attentats jihadistes commis en Europe ont en effet été commis par des opérationnels isolés sans grande compétence, il s’agirait de ne pas oublier Merah, les Kouachi, les types du 13-Novembre ou de Bruxelles et avant eux ceux (par exemple) de Bombay, Madrid, Londres ou New York. S’ils sont si mauvais, pourquoi avons-nous tant souffert ? (vous avez 4 heures et vous avez droit à Internet). La fable des jihadistes en sandales est la marque des beaufs.
8/ « Si on prend les deux grandes centrales d’espionnage français que sont la DRM et la DGSE, le recrutement est surtout militaire. C’est d’ailleurs le signe d’un certain patriotisme qui caractérise celui de l’engagé dans l’armée. »
Ne s’épargnant rien, M. Dugain présente la DGSE et la DRM comme les deux principaux services français. Il oublie ainsi, et on ose à peine y croire, la DGSI, 2e service du pays en terme d’effectifs et de moyens et chef de file national en matière de contre-terrorisme. Autant dire que c’est risible, mais il y a pire. A l’entendre, les militaires seraient majoritaires boulevard Mortier, ce qui est faux depuis des décennies. Au printemps 2023, le DGSE lui-même révélait ainsi que son service ne comptait plus dans ses rangs que 20 % de militaires, un plancher historiquement bas et plus que problématique. Évidemment, pour le savoir, il faudrait se documenter ailleurs que dans la littérature de bas étage qui encombre les rayons de la FNAC.
S’appuyant sur ce postulat totalement faux, Dugain voit dans ces recrutements imaginaires la preuve d’un « certain patriotisme qui caractérise celui de l’engagé dans l’armée ». Faut-il en conclure que les policiers, les douaniers, les surveillants pénitentiaires et tous les membres civils de la communauté du renseignement seraient là pour d’autres raisons que leur volonté de défendre le pays, ses institutions et leurs concitoyens ? C’est affligeant.
9/ « J’en parle souvent avec l’un de mes meilleurs amis, qui dit avoir tué une trentaine de personnes. »
C’est véritablement affligeant, donc, et le signe, qui ne trompe jamais, d’une fascination parfaitement immature pour l’aspect le plus secret mais aussi le plus rare de l’action des services secrets. Commençons par préciser que tous les services de renseignement ne sont mandatés par leurs autorités pour tuer. En France, seule la DGSE a le droit et la capacité de réaliser des opérations de cette nature, évidemment à l’étranger. Elles relèvent de l’exception et ne sont réalisées que dans des zones de guerre, ou pour le moins, de crise politico-sécuritaire aiguë. Sans doute des ennemis de la République ont-ils eu des accidents bêtes ces dernières années, au Sahel, en Libye ou au Levant, mais il est plus que douteux que de véritables assassinats, i.e. l’élimination de cibles dans des pays en paix, aient été commis par la DGSE (évidemment, je n’en sais rien, mais disons, pour faire court, que j’ai un cerveau).
Qu’en revanche des membres du Service action de ce même service, au même titre que des opérateurs du COS, aient pu tuer des jihadistes est probable, mais là encore je n’en sais rien. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’un militaire français supposément membre d’un SR qui se vante auprès d’un écrivain d’avoir « tué une trentaine de personnes » est, au choix, un parfait mythomane, un criminel de guerre ou – mais il est permis d’en douter – une légende de l’action spéciale. Car Dugain, obnubilé par la violence clandestine, semble confondre l’action des SR avec celle des forces spéciales. Il est parfaitement possible qu’un membre d’un régiment d’élite ait abattu 30 ennemis, mais ça n’a rien à voir avec l’action d’un SR. Et il est possible qu’un membre du SA, à l’occasion de combats classiques, ait tué 30 ennemis, mais qui s’en vanterait ainsi ? Dugain a les amis qu’il mérite, mais nous, qu’avons-nous fait pour mériter ça ?
10/ « C’est très dur d’être espion, parce que vous ne pouvez pas raconter ce que vous faites et avez fait. Quand vous avez accompli des choses terrifiantes, vous les gardez pour vous. Je parle des personnes du service action de la DGSE, je ne parle pas des Alpha (groupe commando créé au sein du service action pour des opérations de neutralisation). Vous êtes confronté à la solitude et à la quasi-absence de reconnaissance avant de prendre votre retraite. »
L’obsession de l’écrivain est délirante, et elle le conduit à écrire des idioties dignes des trolls de compétition qui égayèrent Twitter il y a quelques années. Confondre en deux phrases l’espion et l’opérateur d’un détachement spécial confirme que pour Dugain le cœur, si ce n’est la mission principale d’un SR, est la violence clandestine. C’est simplement débile. Et oui, en effet, on ne raconte pas son quotidien le soir à table avec les enfants, mais, ça tombe bien, on savait qu’on ne le ferait pas dès le début du processus de recrutement.
11/ « Cela a un peu changé avec la série Le Bureau des légendes. Soudain, les Français découvrent qu’ils ont un service de renseignements. Le nombre de candidats à l’examen d’entrée dans les services a été multiplié par cinq. C’est inquiétant d’en arriver là. Le Bureau des légendes, c’est bien, mais ce n’est pas non plus vraiment la réalité. »
Les Français n’ont pas découvert qu’ils avaient un service de renseignement avec Le Bureau des légendes (un seul service, d’ailleurs ?) mais leur perception du job a changé. C’était l’objectif stratégique de la série, et il a été rempli. Des films et des séries avaient été régulièrement réalisés sur le sujet depuis des décennies, avec un succès inégal, mais les références culturelles de Marc Dugain semblent remarquablement pauvres.
12/ « Aux Etats-Unis, il y a un manque fondamental d’esprit critique alors qu’en France, on a l’impression qu’il y en a un peu trop, jusqu’à parfois aller vers le complotisme. »
Une fois encore, on titube devant une telle ineptie. Au-delà de l’antiaméricanisme puéril du propos, il faut souligner ici la profonde ignorance de la société US qu’il révèle : dans peu d’autres pays on trouve une presse plus agressivement indépendante et des débats publics plus vifs qu’aux Etats-Unis. Le cinéma et la télévision y traitent de façon remarquables des sujets d’une immédiate actualité tandis qu’en France la plus extrême prudence est de mise, notamment sur les écrans. Plus grave encore, s’il existe bien une nation économiquement avancée qui se débat, et depuis des décennies, contre le complotisme le plus éhonté, c’est bien les États-Unis. M. Dugain devait vivre dans un monastère reculé après le 11-Septembre ou lors de l’élection de Donald Trump, ou encore au moment de l’assaut du Capitole par des hordes de bouseux décérébrés.
13/ « Y a-t-il un profil psychologique type de l’agent de renseignement ?
D’une part, il y a un appétit pour le pouvoir. Savoir ce que les autres ne savent pas, c’est valorisant. Ce n’est pas une qualité, mais une disposition de l’esprit. L’espion aime ce pouvoir de savoir ce qu’il se passe derrière les limites fixées au grand public, et c’est jubilatoire. On n’a pas besoin de se faire élire pour cela. »
A question imbécile, il est difficile d’opposer une réponse digne et intelligente et tout le monde n’a pas la solidité nerveuse des scientifiques interrogés par Philomena Cunk.
Hélas, Marc Dugain n’est pas un scientifique, il n’en a ni la rigueur ni l’humilité et il répond donc avec entrain à une question stupide. Une fois de plus, les clichés s’alignent comme les thèses d’Idriss Aberkane : soif de pouvoir, disposition de l’esprit. Il y a quelques années, avec une pensée d’une telle puissance, M. Dugain aurait sans doute été embauché pour travailler sur la radicalisation islamiste.

On ne devient pas notaire/boulanger/pilote de ligne/chirurgien/chauffagiste, on le devient aussi. J’avais acheté ce hors-série avec gourmandise, et j’en suis sorti accablé. Composé en partie de vieux articles (dont certains étaient dépassés dès leur parution), il laisse le sentiment d’un mélange d’amateurisme et d’imposture. A l’exception de l’interview de Philipe Hayez, tout y est faible, douteux, bâclé. Les auteurs ont même réussi à ravager l’organigramme de la communauté du renseignement, à l’image des Décodeurs qui, en 2015, avaient diffusé un schéma faux et incomplet (et avaient refusé d’entendre la moindre remarque, leur sagesse et leur savoir étant d’essence divine et donc infaillibles). Dugain, qui a l’honneur de l’entretien du début (entretien qu’il est possible de relire et d’amender), y raconte des énormités avec l’assurance d’un militant anti-vaccin ou d’un défenseur de la Rodina. Il y recycle même de vieilles formules moisies puisque le fameux « On ne naît pas espion, on le devient » apparaissait déjà dans le recueil Les espions français parlent : Archives et témoignages inédits des services secrets français. On se demandait déjà l’époque ce qu’il faisait là, on se le demande toujours, avec insistance.
La gêne se transforme ensuite en soupçon quand on commence à envisager que ce hors-série ne pourrait bien être, finalement, qu’une manœuvre de lancement pour la collection de romans d’espionnage que dirige M. Dugain chez Gallimard. Et ce soupçon se transforme en malaise quand on réalise qu’en 2023, alors que la Russie tente de saboter nos démocraties, que ses services tuent et corrompent en Europe et que des milliers de traîtres relaient sa propagande ici et ailleurs, un hors-série du Monde n’aborde les services de la Sainte Rodina que dans un seul chapitre, et sous l’angle de la lutte que nous menons contre eux. C’est ce que nous appelons, dans notre jargon de spécialistes, un naufrage éditorial et moral.
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« I won’t give up/No, I won’t give in ’til I reach the end » (« Try Everything », Shakira)

Fascinant, rapidement devenu culte, Predator, le monumental deuxième film de John McTiernan, sorti en 1987, a mécaniquement généré une série de suites, la plupart d’une accablante médiocrité. En 1990, Predator 2 avait douché les espoirs des spectateurs du premier opus et vingt ans plus tard Predators, en alignant les références appuyées au premier film, s’était révélé regardable. The Predator (2018) avait ensuite réussi l’exploit d’être au moins aussi mauvais que Predator 2 et avait donné le sentiment que la franchise était maudite et condamnée à être gâchée par des cinéastes lamentables et pillée des producteurs au front bas.
Les possibilités, pourtant, ne manquaient pas et une troupe d’amateurs diffusa même en 2015 un court-métrage dont l’intrigue forcément minimale et évoquant un scénario de jeu-de-rôle pour débutant ne cachait pas les qualités.
Preuve était faite qu’il ne s’agissait pas de moyens mais bien de goût et d’un minimum de travail. On pouvait donc s’inquiéter en apprenant que Disney allait produire un ambitieux nouvel épisode pour sa plate-forme Disney+. Sachant que le vénérable studio avait littéralement ravagé la franchise Star Wars en produisant les calamiteux épisodes VII, VIII et IX, il y avait de quoi redouter le pire. La surprise est donc d’autant plus agréable :
Réalisé par Dan Trachtenberg, auteur en 2016 du très remarqué 10 Cloverfield Lane et coauteur du scénario avec Patrick Aison, Prey s’impose dès la première vision comme la seule suite digne de nom de Predator. Actuellement à la première place dans le classement IMDB dans films les plus populaires, ce nouveau chapitre a suscité un enthousiasme à la hauteur des attentes, aussi bien de ses qualités de mise en scène et d’écriture que de sa fidélité – enfin ! – au classique de McTiernan. Reprenant les grands thèmes chers au cinéaste (on y reviendra sur ce blog dans quelques semaines), Prey relate l’affrontement entre la fameuse créature et des chasseurs, en l’espèce des Comanches au début du 18e siècle, devenus des proies.
Fidèle à son modèle, et notamment à ses effets spéciaux modestes, le film de Dan Trachtenberg ne montre que progressivement le Predator et laisse les humains prendre conscience qu’il y a « quelque chose dans les arbres ». Alors que Predators alignait références appuyées et hommages lourdingues, Prey évite le fan service et ne fait qu’une poignée de clins d’œil, tous cohérents et bien dosés. Il vaut d’abord par son personnage principal, une jeune Comanche, Naru, incarnée par Amber Midthunder, désireuse de gagner son rang parmi les guerriers de sa tribu.
Des esprits chagrins (comme ici un commentateur fragile) ont pu déplorer que le film relève de la très fantasmée idéologie woke. En réalité, dès 1987, l’équipe du major Dutch était très colorée – bien plus que la rédaction ou le lectorat du Figaro – et le film se moquait de la virilité exacerbée, et inutile dans la jungle du Val Verde, des commandos américains.

Déjà à l’époque, l’alerte était donnée par Billy, l’éclaireur indien dont Naru pourrait être une lointaine aïeule (elle-même étant une peut-être une cousine de Mani), et la clé de l’énigme était apportée par Anna à l’occasion d’une scène véritablement mythique.
Autant dire qu’il ne faut pas s’attarder sur les plaintes de quelques commentateurs à la virilité angoissée, sans doute choqués, qui plus est, par l’image que donne le film des trappeurs français, sales, violents, et massacreurs de bisons (ce qui, pour le coup, n’est sans doute pas historiquement fondé, mais on s’en moque). Si Prey porte un message, c’est celui de l’égalité entre les genres. Naru, jeune femme courageuse, intelligente, indépendante, ambitieuse, tenace, est la dernière-née des fameuses héroïnes Disney, et sans nul doute une des plus sympathiques et des plus inspirantes. Le film, à cet égard, est bien plus positif que celui de 1987 et on ne peut que s’en féliciter. Il est surtout très agréable à regarder et passe aisément le test d’une seconde vision. Après les bouses précédentes, on ne va pas se priver.
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« Shark Attack », John Williams
Réalisateur, scénariste, producteur, rédacteur en chef de Starfix, fondateur de la défunte revue HK consacrée au cinéma asiatique, Christophe Gans défend, étudie et pratique depuis le début de sa carrière le cinéma de genre, hélas avec plus ou moins de bonheur. On pourra ainsi se passer de son adaptation de Crying Freeman, le manga bien connu, sortie en 1995 et outrageusement inspirée de John Woo :
Culte et (pourtant ? Donc ?) ridicule, Crying Freeman révélait l’aisance technique de Gans et aussi l’influence prépondérante qu’avait sur lui le cinéma d’action de Hong-Kong : arts martiaux, ralentis, virtuosité technique et images léchées. On retrouva ces caractéristiques dans Le Pacte des loups, un film d’action baroque sorti en 2001 qui constitue sans nul doute sa meilleure production.
Produit par Canal+ et Metropolitan, tourné avec d’importants moyens et bénéficiant de seconds rôles de luxe (Jean Yanne, Jean-François Stévenin, Jérémie Rénier, Monica Bellucci, Philippe Nahon, Edith Scob, Bernard Farcy, Johan Leysen, et même les regrettés Jacques Perrin et Gaspard Ulliel – qui jouait là son premier rôle dans un long-métrage), le film met en avant Samuel Le Bihan, Vincent Cassel, Émilie Dequenne (dans son premier rôle après Rosetta (1999, Jean-Pierre et Luc Dardenne) et Marc Dacascos, qui était alors une étoile montante du film de torgnoles et pas encore le présentateur d’Iron Chef ou le méchant de John Wick 14.
Long (2h22), ambitieux, Le Pacte des loups revisite l’affaire de la Bête du Gévaudan en reprenant à son compte les théories les plus fantaisistes et en les mâtinant de tout ce qu’aime Christophe Gans (et sans doute son coscénariste Stéphane Cabel) : les arts martiaux, le fantastique, les atmosphères pesantes et les ambiances flirtant avec le cinéma d’horreur. Inspiré de faits réels, le film prend ainsi de nombreuses libertés avec l’Histoire et crée un cocktail aux anachronismes étonnamment séduisants. Son charme vient aussi de ses références, de ses hommages, voire de ses emprunts, à des classiques de la littérature et du cinéma de genre, Le Chien des Baskerville, une des plus célèbres enquêtes de Sherlock Holmes, le légendaire détective privé créé par Sir Arthur Conan Doyle, publiée en feuilleton à partir de 1901 ; et Predator, le monument de John McTiernan sorti en 1987.
Récit de chasse puis de traque, enquête policière sur fond d’intrigues politiques, survival movie aux relents de surnaturel, Le Pacte des loups mêle habilement des éléments anciens au cœur d’une histoire légendaire dont ils enrichissent les développements. En traquant une créature inconnue qui frappe sans pitié dans les campagnes, en découvrant qu’elle n’est sans doute pas ce qu’on dit qu’elle est, en affrontant les intrigues politiques locales, en se heurtant à la raison d’État, Grégoire de Fronsac et Mani vivent ce qu’ont vécu le major Dutch et ses hommes dans la jungle du Val Verde.


Des garçons gentils mais qu’on ne bouscule pas impunément. En opposant la raison à la superstition et la peur, Fronsac fait montre d’une rigueur et d’une lucidité dignes de Sherlock Holmes. Mani lui-même, en faisant appel à ses talents de pisteur et à aux connaissances de son peuple pour traquer la Bête, ne peut qu’être comparé à Billy, le commando amérindien qui discerne des choses inquiétantes dans les arbres.
Ce tableau simple permet de mieux percevoir les influences réunies dans le film :

Film de genre remarquablement réussi, série B de grande tenue, Le Pacte des loups offre un divertissement de qualité. Si certains de ses interprètes ne sont pas la hauteur, l’ensemble est cependant particulièrement plaisant et l’œuvre reste par ailleurs presque unique en son genre. Autant dire qu’on ne s’en lasse pas.