« Never let they punk ass ever defeat you » (« My Favorite Mutiny », The Coup)

Tous ces types sont bien sensibles. Ils se prétendent les maîtres du monde, les dirigeants de la plus puissante des nations, le phare de la liberté, et ils trépignent comme les sales gosses qu’ils sont dès qu’on a le front de penser différemment d’eux. Mais, vous savez quoi, les gars, quand on est si puissant, et quand on est si certain de sa puissance, on laisse les autres penser différemment parce que cela n’a rien d’inquiétant pour peu que ces autres ne vous attaquent pas. Évidemment, s’il s’agit de jihadistes, de partisans de la Rodina poutinienne, de défenseurs du régime d’Assad, de nostalgiques du Reich ou du Kampuchéa démocratique, il est tout-à-fait autorisé, et même vivement recommandé, de les combattre jusqu’à leur complète extinction. Et en plus, c’est bon pour la planète.

Ils se disent partisans de la liberté d’expression, uniques défenseurs de cette liberté fondamentale qui fait que nous ne vivons ni en Russie ni en Chine ni en Corée du Nord ni en Iran ni en Afghanistan ni dans une pétrostatrapie du Golfe, et ils nous donnent des leçons au sujet de la censure qui, à les écouter, étoufferait nos pays. Au mois de février dernier, le vice-président américain J.D. Vance était ainsi venu expliquer à Munich que les Européens étaient tous très méchants parce qu’ils régulaient les réseaux sociaux et qu’ils essayaient d’empêcher un certain nombre de saloperies d’être exprimées publiquement.

Toi, Raoul Volfoni, on peut dire que tu en es un.

Ce brave Vance, dont on dit qu’il fut un temps lucide au sujet du putschiste multi condamné et dépravé que les Américains ont élu pour la 2e fois à la présidence, a bien compris son intérêt électoral en adhérant au discours des hordes de geignards qui pleurnichent dès qu’une femme demande des droits ou qui expriment leur – forcément – sainte colère dès qu’on leur démontre qu’ils racontent des idioties ou qu’ils mentent (ou souvent qu’ils font les deux sans effort apparent. On ne peut pas être nul dans tous les domaines). Dans un pays qui s’est déchiré autour des droits et de la dignité d’une partie de sa population, et qui a maintenu dans plusieurs de ces États fédérés un apartheid de fait jusqu’à la fin des années 60, il devrait pourtant être évident que les propos haineux ont des conséquences, nourrissent la violence et sapent les fondements des sociétés.

La destruction de nos modèles politiques et sociaux, certes imparfaits et tragiquement inégalitaires mais malgré tout représentatifs du peuple et surtout fondés sur des lois et non sur la violence aveugle, constitue le cœur du projet politique de ces donneurs-de-leçons. Ils ne veulent pas que la parole publique obéisse à des règles de décence, de retenue et, osons le mot, d’élémentaire morale, parce qu’ils pensent que les excès verbaux sont la preuve de leur courage, l’illustration de leur fière virilité et la démonstration de leur admirable hauteur de vue.

Le 5 décembre 1897, en pleine affaire Dreyfus, Émile Zola, déchaîné comme jamais, avait livré à ce sujet dans Le Figaro un brulot imparable, Procès-verbal, qui reste d’une accablante actualité et d’une terrible pertinence :

« Ah ! Quel spectacle, depuis trois semaines, et quels tragiques, quels inoubliables jours nous venons de traverser ! Je n’en connais pas qui aient remué en moi plus d’humanité, plus d’angoisse et plus de généreuse colère. J’ai vécu exaspéré, dans la haine de la bêtise et de la mauvaise foi, dans une telle soif de vérité et de justice, que j’ai compris les grands mouvements d’âme qui peuvent jeter un bourgeois paisible au martyre.

C’est, en vérité, que le spectacle a été inouï, dépassant en brutalité, en effronterie, en ignoble aveu tout ce que la bête humaine a jamais confessé de plus instinctif et de plus bas. Un tel exemple est rare de la perversion, de la démence d’une foule, et sans doute est-ce pour cela que je me suis passionné à ce point, outre ma révolte humaine, en romancier, en dramaturge, bouleversé d’enthousiasme devant un cas d’une beauté si effroyable.

Aujourd’hui, voici l’affaire qui entre dans la phase régulière et logique, celle que nous avons désirée, demandée sans relâche. Un conseil de guerre est saisi, la vérité est au bout de ce nouveau procès, nous en sommes convaincus. Jamais nous n’avons voulu autre chose. Il ne nous reste qu’à nous taire et à attendre ; car, la vérité, ce n’est pas nous encore qui devons la dire, c’est le conseil de guerre qui doit la faire, éclatante. Et nous n’interviendrions de nouveau que si elle n’en sortait point complète, ce qui est, d’ailleurs, une hypothèse inadmissible.

Mais, la première phase étant terminée, ce gâchis en pleines ténèbres, ce scandale où tant de laides consciences se sont mises à nu, le procès-verbal doit en être dressé, il faut conclure sur elle. Car, dans la tristesse profonde des constatations qui s’imposent, il y a l’enseignement viril, le fer rouge dont on cautérise les plaies. Songeons-y tous, l’affreux spectacle que nous venons de nous donner à nous-mêmes doit nous guérir.

D’abord, la presse.

Nous avons vu la basse presse en rut, battant monnaie avec les curiosités malsaines, détraquant la foule pour vendre son papier noirci, qui cesse de trouver des acheteurs, dès que la nation est calme, saine et forte. Ce sont surtout les aboyeurs du soir, les feuilles de tolérance qui raccrochent les passants avec leurs titres en gros caractères, prometteurs de débauches. Celles-là n’étaient que dans leur habituel commerce, mais avec une impudence significative.

Nous avons vu, plus haut dans l’échelle, les journaux populaires, les journaux à un sou, ceux qui s’adressent au plus grand nombre et qui font l’opinion de la foule, nous les avons vus souffler les passions atroces, mener furieusement une campagne de sectaires, tuant dans notre cher peuple de France toute générosité, tout désir de vérité et de justice. Je veux croire à leur bonne foi. Mais quelle tristesse, ces cerveaux de polémistes vieillis, d’agitateurs déments, de patriotes étroits, devenus des conducteurs d’hommes, commettant le plus noir des crimes, celui d’obscurcir la conscience publique et d’égarer tout un peuple ! Cette besogne est d’autant plus exécrable qu’elle est faite, dans certains journaux, avec une bassesse de moyens, une habitude du mensonge, de la diffamation et de la délation, qui resteront la grande honte de notre époque.

Nous avons vu, enfin, la grande presse, la presse dite sérieuse et honnête, assister à cela avec une impassibilité, j’allais dire une sérénité que je déclare stupéfiante. Ces journaux honnêtes se sont contentés de tout enregistrer avec un soin scrupuleux, la vérité comme l’erreur. Le fleuve empoisonné a coulé chez eux, sans qu’ils omettent une abomination. Certes, c’est là de l’impartialité. Mais quoi ? à peine çà et là une timide appréciation, pas une voix haute et noble, pas une, entendez-vous ! qui se soit élevée dans cette presse honnête, pour prendre le parti de l’humanité, de l’équité outragées !

Et nous avons vu surtout ceci – car au milieu de tant d’horreurs il doit suffire de choisir la plus révoltante – nous avons vu la presse, la presse immonde continuer à défendre un officier français, qui avait insulté l’armée et craché sur la nation. Nous avons vu cela, des journaux l’excusant, d’autres ne lui infligeant un blâme qu’avec des restrictions. Comment ! il n’y a pas eu un cri unanime de révolte et d’exécration ! Que se passe-t-il donc pour que ce crime, qui, à un autre moment, aurait soulevé la conscience publique, en un besoin furieux de répression immédiate, ait pu trouver des circonstances atténuantes, dans ces mêmes journaux si chatouilleux sur les questions de félonie et de traîtrise ?

Nous avons vu cela. Et j’ignore ce qu’un tel symptôme a produit chez les autres spectateurs, puisque personne ne parle, puisque personne ne s’indigne. Mais, moi, il m’a fait frissonner, car il révèle, avec une violence inattendue, la maladie dont nous souffrons. La presse immonde a dévoyé la nation, et un accès de la perversion, de la corruption où elle l’a jetée, vient d’étaler l’ulcère, au plein jour. »

Zola, qui fut probablement assassiné en raison de son engagement politique, avait parfaitement expliqué pourquoi le débat public devait, sans évidemment être contrôlé, obéir à des règles de bienséance, de dignité et de raison, faute de quoi il deviendrait une foire d’empoigne écrasant les nuances, annihilant toute de demande de mesure, interdisant toute gouvernance éclairée en favorisant les brutes et les médias les plus puissants, avides d’audience mais peut-être aussi de pouvoir. Twitter, qui était depuis longtemps déjà un égout géant, assume depuis qu’il est la propriété d’Elon Musk son rôle de véritable système d’irrigation des bouses produites par les influenceurs les plus abjects de la planète. Mais au moins ce positionnement a-t-il un coût.

Tous ces gens ont naturellement le droit de penser ce qu’ils veulent, mais toutes les opinions n’ont pas la même valeur en raison de la connaissance que l’on a d’un sujet. Il est heureux, par exemple, que je ne sois pas à la tête d’une banque, d’une charcuterie ou d’un port de marchandises, et c’est pour la même raison qu’on ne prête qu’une attention polie aux commentateurs omniscients qui polluent les plateaux et donnent leur opinion sur tous les sujets qui se présentent. On n’écrira jamais assez à quel point certains médias, obsédés par leur seule audience, ont abandonné en chemin leur éthique journaliste et la mission d’informer le public.

La médiocrité assumée de ces médias a favorisé l’émergence des sites de « réinformation », tenus par des idéologues de seconde zone et des citoyens se prétendant journalistes mais n’en ayant aucune des compétences. Il ne s’agit pas ici de snobisme ou d’arrogance, mais de même que je ne me permettrais pas d’aller expliquer au conducteur de mon train comment il doit négocier une entrée en gare, je ne vois pas au nom de quoi un quidam sans compétence particulière irait tancer un chirurgien, une avocate, un plombier ou une pilote d’hélicoptère sous prétexte « qu’il en a le droit ». Il en a le droit, mais il ferait mieux de s’abstenir.

Dans une fameuse interview donnée au quotidien Il Messagero en 2015, Umberto Eco avait parfaitement décrit ces hordes d’internautes passées en quelques années d’une extrémité du comptoir du bar, d’où ils régalaient une poignée de consommateurs lassés de leur science, à une audience parfois étonnante, et sans commune mesure avec la pertinence de leurs propos – ce que Maxime Haulbert qualifie d’opinion low cost.

Certains ou certaines font des fortunes avec ces comptes d’influenceurs, dont la qualité ferait honte au moindre cancre d’une classe de 6e, mais très peu font avancer l’humanité. Cette cacophonie est évidemment amplifiée par les stratèges de la Rodina, ces « ingénieurs du chaos » décrits par Giuliano da Empoli et d’autres observateurs (ici et  , par exemple), qui s’emploient à casser toute notion de vérité et à vanter les faits alternatifs (une façon inutilement policée de qualifier des mensonges) en accentuant nos divisions.

Refusant par principe toute forme de régulation, les propriétaires des réseaux sociaux ont en quelques années démonté les systèmes qui modéraient, péniblement, les contenus. Les équipes de Twitter ont été démantelées et X, ainsi renommé après un caprice de son propriétaire, charrie désormais des torrents d’ordures comme jamais depuis sa création. La liberté d’expression n’y est cependant pas si totale puisque, ô surprise, certains contenus, notamment ceux liés aux minorités sexuelles, y sont invisibilisés, sans doute pour ne pas heurter la sensibilité des ardents défenseurs de la famille traditionnelle, mâles supposément Alpha mais en réalité terriblement anxieux. X, en réalité, n’a rien d’un réseau libre, et les mensonges les plus odieux y sont relayés avec enthousiasme par son IA officielle, Grok, puis par des cohortes d’ignorants trop heureux de voir ainsi confirmées leurs pires obsessions.

Le Monde, https://shorturl.at/VAToS

Le fait que le nom de ce programme évoque en français le couinement d’un pourceau est réjouissant et, finalement, très révélateur, comme l’a confirmé la révélation récente que des types – oui, forcément des hommes, hélas – utilisaient cette IA pour dénuder virtuellement des femmes. A ce niveau de bassesse, c’est soit de l’art expérimental soit le signe d’une pathologie mentale.

Les algorithmes du réseau favorisent lourdement certains contenus, et le harcèlement de masse contre les tenants d’une pensée sérieuse y est la norme, tolérée sinon encouragée par X lui-même. Dans ce nouveau maxima cloaca, le monde s’est inversé et les ignorants, au lieu de se taire et d’apprendre comme nous l’avons tous fait – et comme nous le faisons encore – s’en prennent aux comptes qui les dérangent, avec une rage décuplée s’ils sont tenus par des femmes, des juifs, des scientifiques, des journalistes sérieux ou simplement des citoyens ayant conservé leur conscience. Certains ont choisi de quitter le réseau pour ne pas contribuer à son fonctionnement, et je les comprends. J’ai pour ma part décidé de rester afin de ne pas abandonner le terrain, cette démarche était évidemment symbolique et sans aucun effet sur le flot d’immondices qui se déverse sur nous sans interruption. « Croyez-moi, les gars, ce n’est pas facile tous les jours ».

Le manque de transparence concernant son fonctionnement a logiquement conduit la Commission européenne à sanctionner X, ce qui a permis de rappeler que l’Union n’était pas moins souveraine que les Etats-Unis et qu’on y était attaché, plus qu’ailleurs ces temps-ci, au règne non seulement de la loi mais de nos lois. Les responsables américains, qui n’ont que le mot souveraineté à la bouche – mais qui viennent d’intervenir au Venezuela sur un caprice, qui lorgnent sur le Groenland, territoire dépendant d’un de leurs alliés les plus fidèles, ou qui tentent de brader l’Ukraine à la Russie – devraient apprécier le fait que l’Europe n’aspire qu’à sa complète souveraineté. C’est bien que ce que vous vouliez, les mecs, non ?

Dès le mois d’avril 2023, la Commission avait mis en garde Musk et les rigolos qui gèrent X en leur rappelant que la modération des contenus mensongers, i.e. de la désinformation pour énoncer les faits clairement, n’était nullement optionnelle et en assumant publiquement le fait que la liberté d’expression ne pouvait être sans limite.

Les textes sont à cet égard limpides, à l’instar de l’article 11 de la charte de l’Union européenne des droits fondamentaux, alinéa 2 :

« L’exercice de ces libertés comportant des devoirs et des responsabilités peut être soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions prévues par la loi, qui constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l’intégrité territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l’ordre et à la prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale, à la protection de la réputation ou des droits d’autrui, pour empêcher la divulgation d’informations confidentielles ou pour garantir l’autorité et l’impartialité du pouvoir judiciaire. »

On ne saurait mieux dire.

Elle fait maintenant un numéro sexy-comique à Munich. Oh, ce n’est pas très fin. Elle chevauche une banane géante en caoutchouc qui rebondit partout sur la scène du cabaret, le tout accompagné par des harpes. C’est un peu vulgaire, mais on rigole en même temps. On se bourre de quiche et on boit des énormes pintes de bière et on finit en farandole en hurlant des tyroliennes ou en vomissant partout. On ne regrette pas sa soirée !

Prévenu il y a presque trois ans, le milliardaire surkétaminé a choisi d’ignorer les reproches d’une puissance souveraine et de poursuivre au nom du sacrosaint free speech sa stratégie de polarisation extrême. La soi-disant défense sourcilleuse de la liberté d’expression consiste donc à favoriser les propos racistes, les théories complotistes, les attaques contre la science et la connaissance, et même à faire l’apologie de la violence, et nullement à garantir à chacun un accès à des échanges de points de vue respectueux et mutuellement enrichissants. Il ne s’agit pas de la défense d’une liberté fondamentale mais d’une entreprise d’ingérence ouvertement hostile et fondamentalement contraire à ce qu’est l’Europe.

Rire au nez des nazis, la première étape de la résistance

Lors de son fameux discours de Munich, J.D. Vance a semblé défendre la démocratie mais il a en réalité défendu les ingérences russes en Roumanie en ironisant sur le fait que « si votre démocratie peut être détruite avec quelques centaines de milliers de dollars de publicité numérique provenant d’un pays étranger, alors c’est qu’elle n’était pas très solide au départ. » De la part d’un type dont le président a été élu une première fois grâce à la Russie, c’est assez raide.

Surtout, les dirigeants américains ne sont plus en mesure de donner des leçons au monde, en particulier en matière de démocratie ou de respect de la liberté d’expression. Il fut un temps où, malgré tous ses défauts, nombreux et parfois insupportables, et ses crimes – pas si différents des nôtres, cela dit – l’Amérique était un modèle, mais ce temps-là semble désormais bien lointain. L’Administration Trump, qui sermonne le monde au sujet de la liberté d’expression, de l’ordre et de la démocratie fait exactement le contraire de ce qu’elle professe.

Supposément sûrs d’eux, et évidemment inspirés par le Très haut, les dirigeants américains paraissent ainsi excessivement sensibles à la critique et à la moindre pensée contraire. Accusé par 28 femmes de viols ou d’agressions sexuelles (cf. ici), lourdement condamné pour avoir diffamé une écrivaine qui l’accusait de viol, également condamné pour avoir tenté de cacher une brève relation avec une actrice pornographique (alors que Melania était enceinte, la classe), méchamment suspecté d’être impliqué dans les horreurs commises par Jeffrey Epstein et régulièrement accusé de tout faire pour dissimuler la nature exacte de son amitié avec le milliardaire pédophile, le président américain entretient de toute évidence des rapports très particuliers avec la moitié de la planète. Associés, son sexisme viscéral et son dégoût pour la presse donnent des sorties de ce genre :

Officiellement attachés à la liberté d’expression, les responsables US ne cessent pourtant de s’en prendre à la presse et d’étouffer les voix qui pensent différemment d’eux. Stephen Miller, l’idéologue que beaucoup comparent à Joseoh Goebbels, a appelé au mois de décembre dernier au licenciement de producteurs de CBS à la suite de la diffusion d’un reportage qui lui avait déplu. On se souviendra également des pressions exercées sur la même chaîne ayant abouti à la fin annoncée du Colbert Show, et donc à des attaques de plus en plus cinglantes en retour de la part du présentateur

L’émission de Jimmy Kimmel a également fait l’objet d’attaques de la part des autorités, jusqu’être brièvement interrompue au mois de septembre dernier après les propos parfaitement justifiés – et donc exaspérants pour les fragiles de la Maison blanche – que l’humoriste avait tenus au sujet de Charlie Kirk, un influenceur sèchement rappelé à Dieu qui en France aurait été fiché S et sans doute poursuivi par la justice mais qui fait l’objet d’un culte fervent aux Etats-Unis dans des milieux que Will McAvoy qualifia avec clairvoyance, dès 2012, de Taliban américains. On a les idoles qu’on mérite.

Tout le monde n’a pas l’âme d’un paillasson et les présentateurs américains visés par la secte Trump ont donc riposté aux attaques de Donald Trump :

Kimmel, qui n’a pas peur, ne relâche d’ailleurs pas la pression. Ses propos, aussi pertinents et amusants soient-ils, n’ont cependant aucune portée au-delà du cercle de celles et ceux qui sont déjà convaincus que Donald Trump fait tout ce qu’il peut pour être qualifié de fasciste et qu’une partie de son électorat l’approuve. Gavés aux mensonges, coincés dans une bulle cognitive géante, les électeurs de Donald Trump sont insensibles depuis longtemps à la raison.

La défense de la liberté d’expression, et donc de la démocratie, devrait aussi passer par le respect de la justice, composante essentielle d’un régime démocratique. Donald Trump, condamné à plusieurs reprises, n’en a cure, tout comme il se moque bien des alliés historiques de son pays. En raison de la décision de la Cour pénale internationale (CPI) d’inculper le Premier ministre Benyamin Netanyahou de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, les Etats-Unis, dont la diplomatie n’a plus aucune barrière morale, ont décidé de sanctionner les magistrats de La Haye, dont un Français, Nicolas Guillou.

Ne comptant pas s’arrêter en si bon chemin, l’Administration Trump a ensuite sanctionné plusieurs personnalités européennes, dont l’ancien commissaire Thierry Breton, en raison de leur rôle dans les mesures de régulation. Les autorités américaines, sans surprise, reprochent à ces responsables de contribuer à censurer les opinions qui les dérangent alors qu’il s’agit, encore et toujours, de ne pas laisser le champ libre aux entrepreneurs de haine comme Peter Thiel, un autre milliardaire sud-africain, élevé pour sa part dans une communauté d’admirateurs d’Adolf Hitler et obsédé depuis quelques années par la figure de l’Antéchrist. Un milliardaire nazi millénariste, conseiller et financier de l’homme le plus puissant du monde ? On ne voit pas ce qui pourrait mal se passer, n’est-ce pas ? A ce stade, il est sans doute inutile de rappeler que ce brave garçon a en plus cofondé Palantir et fait affaire avec nous.

Ayant manifestement renoncé à toute décence, les Etats-Unis étudieraient même à présent, selon Der Spiegel, la mise en œuvre de sanctions contre les magistrats français ayant condamné Marine Le Pen ou contre leurs confrères allemands enquêtant sur l’AfD. Quelle est la valeur d’une politique censée défendre la liberté quand on sanctionne des justices indépendantes ?

La réponse, qui est dans la question, trouve de nombreuses illustrations à Washington même et dans les rues américaines. A peine élu, le nouveau président américain, Caligula avec une perruque blonde, a entrepris un marathon de grâces accordées en priorité à ses partisans. Début décembre 2025, 1.800 personnes avaient ainsi bénéficié de la magnanimité de Donald Trump.

Parmi les heureux bénéficiaires de ces grâces figuraient presque tous les insurgés du 6 janvier 2021, partisans énamourés du président Trump persuadés que l’élection avait été truquée et qui tentaient de prendre le Capitole d’assaut. Véritable meute d’abrutis gavés aux réseaux sociaux et aux mensonges complotistes d’une certaine presse sans boussole, ces émeutiers avaient évidemment subi les foudres de la justice tandis que l’attaque elle-même faisait l’objet d’une série d’enquêtes serrées, par le Sénat comme par le FBI. Celles-ci concluaient toutes à l’écrasante responsabilité de Trump et de quelques autres dans cette tentative de coup d’État, mais le site officiel de la Maison blanche accuse désormais les Démocrates et la police du Capitole d’avoir provoqué les violences et reprend les accusations infondées d’une « élection volée en 2020 ». Il est finalement assez logique que tous ces types, masculinistes frustrés (pléonasme ?), inversent les rôles et blâment les victimes en se donnant le beau rôle.

La défense de la liberté d’expression revient pour ces gens à favoriser des mensonges éhontés et ils nous reprochent en plus de ne pas gober ces derniers. L’élection de 2020 a été certifiée, les émeutiers de 2021 n’ont nullement été provoqués, et parmi eux se trouvait d’ailleurs une appréciable quantité de sales mecs à nouveau arrêtés, certains d’entre eux pour des faits de pédophilie. Pour un peu, on dirait qu’il s’agit d’une nouvelle politique publique dont l’exemple viendrait d’en haut.

Les grâces présidentielles sont devenues si problématiques que certains se demandent même si le président, pour lequel un sou est un sou, ne monnayerait pas ses indulgences. Il paraît que ça s’est déjà fait. Quoi qu’il en soit, ces grâces suivent des logiques autres qu’humanitaires, comme en témoigne le pardon accordé à l’ancien président du Honduras Juan Orlando Hernández, narcotrafiquant de premier plan condamné à 45 ans de prison par la justice américaine. Nicolás Maduro peut donc garder espoir, même si on ne lui souhaite guère de bien. Après tout, on sait ce qu’il faut penser des chefs d’État qui ont le soutien et l’admiration des Nains soumis et du Lider minimo.

Ce rapport très particulier avec la justice et le droit de ces farouches défenseurs de la démocratie est illustré par les crimes que commettent chaque jour les gros bras du Service des douanes et de l’immigration (ICE). Organisme peu connu et qui a sans nul doute son utilité quand il est correctement commandé, cette agence a provoqué la mort de 32 personnes en 2025, et a déjà tué deux fois en 2026, une première fois à Los Angeles dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, une deuxième fois à Minneapolis le 7 janvier.

Face au tollé et à l’évidence de ce nouveau crime, les autorités fédérales américaines ont mis en œuvre une stratégie déjà observée mille fois en Russie, en Iran, et en réalité à peu près partout. Elles ont d’abord essayé de nous faire croire que la victime, Renee Nicole Good, relevait du terrorisme intérieur, ce qui s’est révélé parfaitement faux et a confirmé que l’Administration Trump ne connaissait aucune limite dans le mensonge et l’abjection. Elles ont aussi dessaisi les autorités locales de l’enquête au profit du FBI (dont il faut rappeler qu’il est dirigé par un agent d’influence pro-Kremlin aux capacités cognitives manifestement modestes, ceci expliquant sans doute cela).

Donald Trump, dont l’élégance naturelle rappelle celle du comte de Grantham, a justifié cette décision en accusant les dites autorités d’être corrompues. Reconnaissons que le cher homme sait de quoi il parle, même si ça n’a évidemment convaincu personne. Pour faire bonne mesure, J.D. Vance, toujours dans les bons coups, a relayé les accusations selon lesquelles Mme Good avait essayé de rouler sur le policier qui l’a abattu – ce que les images démentent sans la moindre ambiguïté – . Il a ensuite indiqué que les membres du le Service des douanes et de l’immigration bénéficiaient du soutien de l’ensemble de l’Administration, à commencer par celui du président et que ses membres disposaient d’une immunité totale. « Et là, moi je dis chapeau », aurait sûrement conclu M. Morel.

L’escalade verbale et juridique des collaborateurs de Donald Trump, incapables d’argumenter ou même de raisonner, a été directement provoquée par une presse libre, capable de trouver des experts – des vrais –, de décortiquer les faits, de porter la contradiction avec calme et sérieux sans être impressionnée par les mensonges ou les coups de menton et de remplir sa mission d’information du public. Au travail des journalistes a ainsi été opposée l’habituelle litanie de mensonges et d’accusations sans fondement, aussi bien par conviction que pour nourrir la machine médiatique. Comme le signalait cruellement Olivier Schmitt sur Twitter, nous sommes passés en un rien de temps de la défense de la liberté d’expression au soutien à l’élimination extrajudiciaire de civils américains dans les rues. Si vous trouvez que c’est un progrès, vous devriez vraiment déménager en Russie, ou sinon postuler auprès de la porte-parole de la Maison blanche, la pétulante Karoline Leavitt, qui semble être la fille – on n’ose dire spirituelle – d’Adolfo Ramirez :

Le blanc-seing accordé à ICE est d’autant plus inquiétant que 75.000 des 220.000 personnes arrêtées par ses soins – un tiers ! – au cours des 9 premiers mois de la présidence Trump n’avaient aucun passé criminel. Aucun. Et il arrive aussi, régulièrement, que des citoyens américains soient arrêtés et placés en détention simplement en raison de la couleur de leur peau ou parce que les agents de l’immigration, peut-être en raison de leur analphabétisme, n’ont pas prêté attention à leur carte d’identité. La défense de la liberté, on vous dit, par des gens qui arrêtent abusivement, font disparaître, tuent, mentent, et établissent des listes, non pas de suspects, mais d’opposants.

Bla bla bla bla bla… C’est marrant, c’est toujours les nazis qui ont le mauvais rôle… Nous sommes en 1955, Herr Bramard ! On peut avoir une deuxième chance ?! Merci…

Défenseurs de la liberté d’expression, les partisans de Donald Trump interdisent les livres à tour de bras en les accusant d’être « woke » (comprendre, pas racistes, pas homophobes, pas sexistes, pas complotistes, pas antisémites, pas militaristes, etc.). Parmi les ouvrages retirés des mains des Américains figurent des classiques de la littérature mondiale, dont la faute est manifestement de dénoncer le nazisme ou les régimes totalitaires ou de valoriser des personnages féminins. Tous ces gens veulent la liberté d’expression, mais pour eux seulement, et ils vous la retirent dès qu’ils le peuvent. Le nombre d’ouvrages interdits et retirés des bibliothèques américaines ne cesse d’augmenter jusqu’à ce que cette politique de censure devienne une méthode éducative presque normale dans un pays plus que jamais rongé par la bigoterie, la superstition et le refus croissant du savoir. Où est la liberté d’expression quand on empêche le public de lire « Maus », le chef-d’œuvre d’Art Spiegelman ?

Voilà qui nous ramène à Émile Zola et à la suite de son article :

« L’antisémitisme, maintenant.

Il est le coupable. J’ai déjà dit combien cette campagne barbare, qui nous ramène de mille ans en arrière, indigne mon besoin de fraternité, ma passion de tolérance et d’émancipation humaine. Retourner aux guerres de religion, recommencer les persécutions religieuses, vouloir qu’on s’extermine de race à race, cela est d’un tel non-sens, dans notre siècle d’affranchissement, qu’une pareille tentative me semble surtout imbécile. Elle n’a pu naître que d’un cerveau fumeux, mal équilibré de croyant, que d’une grande vanité d’écrivain longtemps inconnu, désireux de jouer à tout prix un rôle, fût-il odieux. Et je ne veux pas croire encore qu’un tel mouvement prenne jamais une importance décisive en France, dans ce pays de libre examen, de fraternelle bonté et de claire raison.

Pourtant, voilà des méfaits terribles. Je dois confesser que le mal est déjà très grand. Le poison est dans le peuple, si le peuple entier n’est pas empoisonné. Nous devons à l’antisémitisme la dangereuse virulence que les scandales du Panama ont prise chez nous. Et toute cette lamentable affaire Dreyfus est son œuvre : c’est lui seul qui a rendu possible l’erreur judiciaire, c’est lui seul qui affole aujourd’hui la foule, qui empêche que cette erreur ne soit tranquillement, noblement reconnue, pour notre santé et pour notre bon renom. Était-il rien de plus simple, de plus naturel que de faire la vérité, aux premiers doutes sérieux, et ne comprend-on pas, pour qu’on en soit arrivé à la folie furieuse où nous en sommes, qu’il y a forcément là un poison caché qui nous fait délirer tous ?

Ce poison, c’est la haine enragée des juifs, qu’on verse au peuple, chaque matin, depuis des années. Ils sont une bande à faire ce métier d’empoisonneurs, et le plus beau, c’est qu’ils le font au nom de la morale, au nom du Christ, en vengeurs et en justiciers. Et qui nous dit que cet air ambiant où il délibérait, n’a pas agi sur le conseil de guerre ? Un juif traître, vendant son pays, cela va de soi. Si l’on ne trouve aucune raison humaine expliquant le crime, s’il est riche, sage, travailleur, sans aucune passion, d’une vie impeccable, est-ce qu’il ne suffit pas qu’il soit juif ?

Aujourd’hui, depuis que nous demandons la lumière, l’attitude de l’antisémitisme est plus violente, plus renseignante encore. C’est son procès qu’on va instruire, et si l’innocence d’un juif éclatait, quel soufflet pour les antisémites ! Il pourrait donc y avoir un juif innocent ? Puis, c’est tout un échafaudage de mensonges qui croule, c’est de l’air, de la bonne foi, de l’équité, la ruine même d’une secte qui n’agit sur la foule des simples que par l’excès de l’injure et l’impudence des calomnies.

Voilà encore ce que nous avons vu, la fureur de ces malfaiteurs publics, à la pensée qu’un peu de clarté allait se faire. Et nous avons vu aussi, hélas ! le désarroi de la foule qu’ils ont pervertie, toute cette opinion publique égarée, tout ce cher peuple des petits et des humbles, qui court sus aux juifs aujourd’hui, et qui demain ferait une révolution pour délivrer le capitaine Dreyfus, si quelque honnête homme l’enflammait du feu sacré de la justice.

Enfin, les spectateurs, les acteurs, vous et moi, nous tous.

Quelle confusion, quel bourbier sans cesse accru ! Nous avons vu la mêlée des intérêts et des passions s’enfiévrer de jour en jour, des histoires ineptes, des commérages honteux, les démentis les plus impudents, le simple bon sens souffleté chaque matin, le vice acclamé, la vertu huée, toute une agonie de ce qui fait l’honneur et la joie de vivre. Et l’on a fini par trouver cela hideux. Certes ! mais qui avait voulu ces choses, qui les traînait en longueur ? Nos maîtres, ceux qui, avertis depuis plus d’un an, n’avaient rien osé faire. On les avait suppliés, leur prophétisant, phase par phase, le terrifiant orage qui s’amoncelait. L’enquête, ils l’avaient faite ; le dossier, ils l’avaient entre les mains. Et, jusqu’à la dernière heure, malgré des adjurations patriotiques, ils se sont entêtés dans leur inertie, plutôt que de prendre eux-mêmes l’affaire en main, pour la limiter, quittes à sacrifier tout de suite les individualités compromises. Le fleuve de boue a débordé, comme on le leur avait prédit, et c’est leur faute.

Nous avons vu des énergumènes triompher en exigeant la vérité de ceux qui disaient la savoir, lorsque ceux-ci ne pouvaient la dire, tant qu’une enquête restait ouverte. La vérité, elle a été dite au général chargé de cette enquête, et lui seul a eu mission de la faire connaître. La vérité, elle sera dite encore au juge instructeur, et il aura, seule qualité pour l’entendre, pour baser sur elle son acte de justice. La vérité ! quelle conception avez-vous d’elle, dans une pareille aventure, qui ébranle toute une vieille organisation, pour croire qu’elle est un objet simple et maniable, qu’on promène dans le creux de sa main et qu’on met à volonté dans la main des autres, telle qu’un caillou ou qu’une pomme ? La preuve, ah ! oui, la preuve qu’on voulait là, tout de suite, comme les enfants veulent qu’on leur montre le vent qui passe. Soyez patients, elle éclatera, la vérité ; mais il y faudra tout de même un peu d’intelligence et de probité morale.

Nous avons vu une basse exploitation du patriotisme, le spectre de l’étranger agité dans une affaire d’honneur qui regarde la seule famille française. Les pires révolutionnaires ont clamé qu’on insultait l’armée et ses chefs, lorsque, justement, on ne veut que les mettre hors de toute atteinte, très haut. Et, en face des meneurs de foule, des quelques journaux qui ameutent l’opinion, la terreur a régné. Pas un homme de nos assemblées n’a eu un cri d’honnête homme, tous sont restés muets, hésitants, prisonniers de leurs groupes, tous ont eu peur de l’opinion, dans la prévision inquiète sans doute des élections prochaines. Ni un modéré, ni un radical, ni un socialiste, aucun de ceux qui ont la garde des libertés publiques, ne s’est levé encore pour parler selon sa conscience. Comment voulez-vous que le pays sache son chemin, dans la tourmente, si ceux-là mêmes qui se disent ses guides, se taisent, par tactique de politiciens étroits, ou par crainte de compromettre leurs situations personnelles ?

Et le spectacle a été si lamentable, si cruel, si dur à notre fierté, que j’entends répéter autour de moi : « La France est bien malade pour qu’une pareille crise d’aberration publique puisse se produire. » Non ! elle n’est que dévoyée, hors de son cœur et de son génie. Qu’on lui parle humanité et justice, elle se retrouvera toute, dans sa générosité légendaire.

Le premier acte est fini, le rideau est tombé sur l’affreux spectacle. Espérons que le spectacle de demain nous rendra courage et nous consolera.

J’ai dit que la vérité était en marche et que rien ne l’arrêterait. Un premier pas est fait, un autre se fera, puis un autre, puis le pas décisif. Cela est mathématique.

Pour le moment, dans l’attente de la décision du conseil de guerre, mon rôle est donc terminé ; et je désire ardemment que, la vérité étant faite, la justice rendue, je n’aie plus à lutter pour elles. »

Il y a quelques mois, peut-être par désœuvrement, le nouvel ambassadeur des Etats-Unis en France, Charles Kushner, nous a sermonnés au sujet de la supposée faiblesse de la lutte contre l’antisémitisme dans notre pays. Fils d’un rescapé de la Shoah, M. Kushner est plus qu’en droit de s’alarmer de la croissance des actes antisémites en France, et nous nous alarmons avec lui. Beau-père de la fille du président américain, l’ambassadeur reste en revanche d’une admirable discrétion au sujet de la situation dans son propre pays, des opinions de son bienfaiteur et surtout des électeurs de ce-dernier. Vous détestez les antisémites ? Nous aussi. Vous haïssez les nazis ? Vous avez raison et nous les haïssons aussi. Mais alors comment expliquer que tant de soutiens du beau-père de votre fils – la famille, donc – soient des sympathisants nazis et que vous n’en disiez rien ?

L’antisémitisme n’est évidemment pas chose nouvelle aux Etats-Unis, et il tue là-bas comme ici. En 1984, un animateur radio nommé Alan Berg a, par exemple, été assassiné à Denver par une milice d’extrême-droite, The Order, raciste, antisémite, complotiste, ultraconservatrice, et désireuse de renverser le gouvernement. L’histoire du mouvement a été racontée par deux journalistes,  Kevin Flynn et Gary Gerhardt, dans un livre (non traduit en français), The Silent Brotherhood: Inside America’s Racist Underground, paru en 1989, et l’affaire Berg a été portée à l’écran en 2024 dans un film de très bonne facture réalisé par Justin Kurzel, The Order :

Le film de Kurzel décrit de façon saisissante les origines religieuses et politiques de cette violence, mais c’est évidemment Costa-Gavras, dans La Main droite du diable (1988) qui décrit le mieux ces communautés rurales traditionnalistes, racistes, complotistes, ignorantes du monde, détruites par la crise économique, et dont la colère inextinguible est utilisée par des idéologues et des entrepreneurs de violence.

Tous ces hommes blancs en colère, organisés en milices surarmées, weekend warriors gonflés aux stéroïdes et à la Bud light, vous les avez vus à Charlottesville en 2017, dans les couloirs du parlement du Michigan en 2020 et évidemment au Capitole en 2021. Manipulés par Donald Trump, qui n’a jamais cessé de les inciter à la violence et à la sédition sans jamais l’assumer ; considérés depuis longtemps, sur la base des simples faits, comme bien plus dangereux aux États-Unis que les groupes jihadistes (qui pourtant ne sont pas des poètes) ; auteurs d’attentats ou de projets sidérants, tous ces braves garçons, initialement réunis dans des groupes des milices aux noms pompeux, forment à présent l’ossature des escadrons d’ICE qui terrorisent les villes américaines. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles ils cachent leur visage comme des membres d’unités d’élite (ce qu’ils ne sont pas), ou comme des brutes n’assumant pas leurs actes (ce qu’ils sont), et sachant que ce qu’ils font est à la fois illégal et profondément répugnant.

Tous ces charmants bambins sont d’un antisémitisme forcené, mais ça n’a pas empêché, M. l’ambassadeur, votre président, de gracier ceux d’entre eux qui avaient été condamnés pour leur implication dans le putsch raté du 6 janvier 2021. Robert Keith Packer, par exemple, qui s’était fait remarquer pour ses goûts vestimentaires du meilleur goût, a ainsi bénéficié de la magnanimité bien connue de Donald Trump en 2025. Le cher homme n’est pas aussi compréhensif à l’égard de ses opposants, cibles d’enquêtes sans fondement.

Faut pas se le cacher, on est loin de Band of Brothers ; https://shorturl.at/OPc1Z

Quelles que soient les remontrances de la diplomatie américaine, il est manifeste qu’une proportion affolante de soutiens du président Trump est antisémite et que cela ne semble guère le gêner. Au mois de novembre 2024, à quelques jours du scrutin présidentiel, Chris Hood, le patron du National Socialist Club (NSC-131) (qui dispose sans surprise de relais en Europe), lui a apporté son soutien. Nick Fuentes, la nouvelle coqueluche des jeunes Américains après l’assassinat de Charlie Kirk, a lui aussi, un temps, soutenu Trump avant de le trouver un peu mou. C’est dire.

On ne s’attardera pas sur le fait que Kirk, dont la place était soit à l’asile soit en prison, et évidemment certainement pas à la morgue, ait été une telle source d’inspiration pour une partie de la planète. Son antisémitisme, mâtiné de complotisme, n’avait rien de mystérieux, et le documentaire de France 5 consacré à J.D. Vance, écrit par Thomas Snégaroff et l’ami David Thomson, met parfaitement en lumière les liens de cet influenceur – il est impossible dans son cas de parler d’intellectuel – avec le vice-président américain.

Kirk était, qui en doutait ?, un partisan acharné de la liberté d’expression telle que la conçoivent les extrémistes de tous bords : vous avez le droit de dire les pires horreurs, et ceux qui ne sont pas d’accord, pointent vos erreurs ou dévoilent vos mensonges ne sont que des censeurs. La mort de Charlie Kirk a été, à cet égard, l’occasion pour la Maison blanche d’illustrer cette vision très particulière de la liberté d’expression, et de simples citoyens ont été sanctionnés pour avoir rappelé que les prêcheurs de haine finissent rarement dans leur lit. Cela dit, Staline est mort sur un tapis, quand on y pense.

Les leçons de démocratie de J.D. Vance sont à la fois d’une importance capitale pour ce qu’elles disent mais aussi dénuées de la moindre valeur. La liberté d’expression vantée par l’Administration américaine flatte les pires instincts d’une société chauffée à blanc par des réseaux sociaux devenus les plus puissants outils de propagande de l’histoire. Les propos racistes et antisémites s’y déversent sans discontinuer, et l’ampleur du flux dit tout.

Sacré Roland, toujours le mot pour rire.

Cette haine est tellement consubstantielle au trumpisme qu’elle est même débattue publiquement, en toute décontraction, comme s’il s’agissait d’un programme économique. Le nationalisme blanc au pouvoir aux Etats-Unis est irrigué par le nazisme. On trouve des tatouages nazis sur les nuques de gars d’ICE, le Département de sécurité intérieure (DHS) s’inspire de slogans nazis et le chef de la police aux frontières Gregory Bovino (pas de calembours, merci) se pavane dans les rues déguisé en dignitaire nazi :

Elon Musk, qui fut quelques mois un des responsables les plus en vue l’Administration Trump, a, en un seul geste, dit l’essentiel. L’absence de régulation de la parole publique fait le lit de la haine, et cette haine est le programme politique des propriétaires des réseaux sociaux. L’antisémitisme est alimenté par les tenants d’une expression sans contrainte dont le but est de nous faire nous entretuer. Le fait qu’il soit possible de confondre les journalistes d’investigation et les lanceurs d’alerte avec Riri, qui explique que la tragédie de Crans-Montana est due à une secte satanique israélienne (ne riez pas) ou que les vaccins n’ont jamais sauvé personne, constitue un recul majeur et un enjeu vital. Il n’est pas hélas certain qu’il y ait une solution, ou même que nous soyons de taille.