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« Shark Attack », John Williams
Réalisateur, scénariste, producteur, rédacteur en chef de Starfix, fondateur de la défunte revue HK consacrée au cinéma asiatique, Christophe Gans défend, étudie et pratique depuis le début de sa carrière le cinéma de genre, hélas avec plus ou moins de bonheur. On pourra ainsi se passer de son adaptation de Crying Freeman, le manga bien connu, sortie en 1995 et outrageusement inspirée de John Woo :
Culte et (pourtant ? Donc ?) ridicule, Crying Freeman révélait l’aisance technique de Gans et aussi l’influence prépondérante qu’avait sur lui le cinéma d’action de Hong-Kong : arts martiaux, ralentis, virtuosité technique et images léchées. On retrouva ces caractéristiques dans Le Pacte des loups, un film d’action baroque sorti en 2001 qui constitue sans nul doute sa meilleure production.
Produit par Canal+ et Metropolitan, tourné avec d’importants moyens et bénéficiant de seconds rôles de luxe (Jean Yanne, Jean-François Stévenin, Jérémie Rénier, Monica Bellucci, Philippe Nahon, Edith Scob, Bernard Farcy, Johan Leysen, et même les regrettés Jacques Perrin et Gaspard Ulliel – qui jouait là son premier rôle dans un long-métrage), le film met en avant Samuel Le Bihan, Vincent Cassel, Émilie Dequenne (dans son premier rôle après Rosetta (1999, Jean-Pierre et Luc Dardenne) et Marc Dacascos, qui était alors une étoile montante du film de torgnoles et pas encore le présentateur d’Iron Chef ou le méchant de John Wick 14.
Long (2h22), ambitieux, Le Pacte des loups revisite l’affaire de la Bête du Gévaudan en reprenant à son compte les théories les plus fantaisistes et en les mâtinant de tout ce qu’aime Christophe Gans (et sans doute son coscénariste Stéphane Cabel) : les arts martiaux, le fantastique, les atmosphères pesantes et les ambiances flirtant avec le cinéma d’horreur. Inspiré de faits réels, le film prend ainsi de nombreuses libertés avec l’Histoire et crée un cocktail aux anachronismes étonnamment séduisants. Son charme vient aussi de ses références, de ses hommages, voire de ses emprunts, à des classiques de la littérature et du cinéma de genre, Le Chien des Baskerville, une des plus célèbres enquêtes de Sherlock Holmes, le légendaire détective privé créé par Sir Arthur Conan Doyle, publiée en feuilleton à partir de 1901 ; et Predator, le monument de John McTiernan sorti en 1987.
Récit de chasse puis de traque, enquête policière sur fond d’intrigues politiques, survival movie aux relents de surnaturel, Le Pacte des loups mêle habilement des éléments anciens au cœur d’une histoire légendaire dont ils enrichissent les développements. En traquant une créature inconnue qui frappe sans pitié dans les campagnes, en découvrant qu’elle n’est sans doute pas ce qu’on dit qu’elle est, en affrontant les intrigues politiques locales, en se heurtant à la raison d’État, Grégoire de Fronsac et Mani vivent ce qu’ont vécu le major Dutch et ses hommes dans la jungle du Val Verde.


Des garçons gentils mais qu’on ne bouscule pas impunément. En opposant la raison à la superstition et la peur, Fronsac fait montre d’une rigueur et d’une lucidité dignes de Sherlock Holmes. Mani lui-même, en faisant appel à ses talents de pisteur et à aux connaissances de son peuple pour traquer la Bête, ne peut qu’être comparé à Billy, le commando amérindien qui discerne des choses inquiétantes dans les arbres.
Ce tableau simple permet de mieux percevoir les influences réunies dans le film :

Film de genre remarquablement réussi, série B de grande tenue, Le Pacte des loups offre un divertissement de qualité. Si certains de ses interprètes ne sont pas la hauteur, l’ensemble est cependant particulièrement plaisant et l’œuvre reste par ailleurs presque unique en son genre. Autant dire qu’on ne s’en lasse pas.
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« The pressure’s high, just to stay alive » (« The Heat Is On », Glenn Frey)

Produit par Netflix et diffusé sur la plateforme à partir de 2019, Mosul est un film de guerre tourné par Matthew Michael Carnahan et qui, malgré ses limites, mérite largement le détour. Tourné en langue arabe à Casablanca avec des acteurs originaires d’Irak, de Jordanie, de Tunisie ou du Maroc, il devrait faire rougir bien des cinéastes par son économie de moyens et d’effets et la puissance de ses images.
Il faut dire que son réalisateur ne tombe pas du ciel. Scénariste pour Peter Berg (le très impressionnant Deep Water, en 2016, et surtout le remarquable The Kingdom, en 2007), Robert Redford (Lions et agneaux, en 2007) ou Kevin MacDonald (Jeux de pouvoir, 2009), Matthew Michael Carnahan est un auteur sobre, attentif aux détails et au réalisme mais toujours conscient des enjeux. Le scénario de Mosul, écrit avec Mahmood Jumaah, un auteur irakien est issu d’un très long article du New Yorker, « The Desperate Battle To Destroy ISIS », publié au mois de janvier 2017 alors que la défaite du groupe jihadiste était encore lointaine (Note : elle l’est toujours, mais c’est une autre histoire).
Le film, inspiré par l’article, suit le combat d’une unité irrégulière irakienne, une SWAT team, engagée à Mossoul, la grande ville du nord du pays où fut proclamé le Califat le 29 juin 2014, contre les membres de l’État islamique. Il s’attache particulièrement au personnage d’un jeune policier, sauvé par les commandos de l’équipe, recruté par leur chef au milieu du champ de bataille et entraîné avec eux dans une mission dont nous ne dirons rien ici.
Violent sans être racoleur, âpre sans être sec, le film de Carnahan est une très convaincante reconstitution de la bataille de Mossoul. Dans une ville ravagée, véritable Stalingrad-sur-le-Tigre, immense labyrinthe de ruines poussiéreuses partagées entre jihadistes, milices pro-iraniennes incontrôlables et forces irakiennes corrompues, le petit groupe de soldats se fraye un chemin d’escarmouches en embuscades jusqu’à son objectif. Évoquant parfois, par sa progression, le rythme d’Apocalypse Now, de Francis Ford Coppola (1979), le récit offre des moments très émouvants, comme la rencontre avec les deux orphelins près du check point, et des combats plutôt réalistes (mention spéciale aux drones des jihadistes).


Les acteurs (en haut), et leurs modèles (en bas) Loin d’être une œuvre de propagande, Mosul, dont la mise en scène classique n’a certes rien de virtuose, constitue une excellente surprise. A défaut d’être un grand film, il s’agit d’une journée déterminante dans la vie de son personnage principal, jeune policier devenu en quelques heures un chef de bande, et d’une initiation convaincante à la guerre contre l’État islamique. A montrer et sans doute à revoir.
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« And I Went to the Crossroad, Mama/I Looked East and West » (Robert Johnson)

Seuls les imbéciles ne votent pas. Et seuls les imbéciles pensent que les élections ne servent à rien. Et seuls les imbéciles qui n’ont pas voté osent ensuite se plaindre de leurs gouvernants. Chaque scrutin est essentiel, et celles et ceux qui ne sont pas abrutis par CNews ou Sud Radio devraient être émus devant ces files d’attente devant les isoloirs, ces moments de communion nationale et démocratique.
Demain, comme à chaque vote, les électeurs que nous sommes, appelés à se prononcer sur des candidatures, glisseront librement dans l’urne un bulletin dont l’importance sera littéralement essentielle, stratégique. Il s’agira en effet, ni plus ni moins, de déterminer si notre pays fera fi, ces cinq prochaines années au moins, de décennies de progrès social et économique et de régime démocratique pour s’enfoncer dans un fascisme sous influence, ou s’il résistera à la conjuration des corrompus et des médiocres.
L’heure n’est plus aux finasseries alors que sans surprise une écœurante proportion de partisans du Lider Minimo voteront pour la Fille de son père (Oh, la belle gauche humaniste et responsable que voilà). Ils renverront ainsi dos à dos un chef d’Etat élu (et ne commencez pas à me fatiguer avec sa représentativité et allez voter, Bon Dieu !) et l’héritière d’un parti d’extrême-droite, autoritaire, raciste, historiquement inféodé aux ennemis de la France et de la République.
1/ Vous regrettez le général De Gaulle ? Ne votez pas pour ceux qu’il l’a combattus et qui ont essayé de l’assassiner ou pour ceux qui veulent effacer son héritage.
Mme Le Pen et les siens tentent depuis des années de nous convaincre qu’ils ne sont que d’aimables conservateurs, ponctuellement droitiers, mais au fond d’eux sincèrement démocrates. Il va de soi que rien n’est plus faux et le Rassemblement national est l’héritier direct du Front du même nom. Les esthètes que vous êtes n’auront évidemment pas oublié que le FN a été fondé par des collaborateurs notoires du Reich, dont Léon Gaultier, un officier de la SS, et que ses racines plongent profondément dans les marécages de l’extrême-droite raciste et autoritaire.
Non content d’avoir accueilli à ses côtés des Vichystes, des nazis et autres ordures antisémites, Jean-Marie Le Pen a aussi envisagé de faire évader Jean Bastien-Thiry, organisateur – notamment – de l’attentat du Petit-Clamart contre De Gaulle en 1962. On mesure là pleinement l’attachement du fondateur du FN à la République et à la démocratie. Naturellement, il est héritage plus glorieux et la Fille de son père, si elle n’a rien changé sur le fond, a du mal à assumer.
A la tête d’un parti aux origines ouvertement fascistes, elle ne renie pourtant rien du populisme, de la démagogie, ou du projet de destruction méthodique de notre constitution (voir ici, ici et là), notamment en promettant le contournement systématique de nos institutions. Autant dire qu’il est impossible de se prétendre gaulliste tout en votant pour une candidate dont le projet et les certitudes sont non seulement aux antipodes du legs du général De Gaulle mais représentent aussi tout ce qu’il affronta. Laissez les collabos avec les collabos.
2/ Vous redoutez le « parti de l’étranger » ? En voilà un, et un beau.
En quelques décennies, les joyeux drilles du FN puis du RN ont confisqué le drapeau français et rendue suspecte la moindre mention de la nation. Patriotes exigeants, attachés comme nul autre à l’indépendance de notre pays et à la défense de ses intérêts et de son peuple, ils se sont pourtant vendus comme rarement on le vit à la Russie. Financés par Moscou, et donc tenus par les services russes qui sans doute n’espéraient pas de tels pigeons depuis le recrutement de Donald Trump, les intransigeants défenseurs de notre patrie idolâtrent la Sainte Rodina autant par intérêt financier qu’en raison d’une fascination puérile pour Vlad le Défénestreur, le satrape moscovite, et pour ses complices.

Relayant sans la moindre décence (il faut dire que c’est pas trop leur genre non plus, la décence), les éléments de langage du Kremlin, mentant avec un aplomb relevant quasiment de la pathologie, soutenant sans jamais mollir le régime syrien, niant les crimes commis (pour le coup, ça, c’est bien leur genre), les membres et sympathisants du FN puis du RN ne font qu’agir contre la France. Leur projet, à supposer qu’on puisse appeler ça ainsi, n’est que la destruction de tout ce que nous avons construit, et pour le seul bénéfice de la Russie poutinienne, puissance toxique engagée dans la reconstitution d’un empire qui lui-même était intrinsèquement défaillant et a disparu piteusement.
Des patriotes comme ça, merci, on s’en passe. Les historiens les qualifient d‘ailleurs plus volontiers de supplétifs et les professionnels du contre-espionnage et de la contre-ingérence de traîtres, l’expression « intelligence avec l’ennemi » n’ayant ici guère de sens (parce que l’intelligence, c’est pas non plus tellement leur genre).
3/ Vous voulez de l’honnêteté et de la transparence ? Évitez un parti de repris de justice.
Patriotes admirables, donc, les dirigeants du RN sont également des citoyens modèles, respectueux des lois et attachés à ce titre à mener des carrières d’une parfaite intégrité. Cette constante exigence morale et ce souci d’exemplarité guident leurs pas, comme le montrent les enquêtes régulières qui les visent. Toujours prompts à dénoncer le laxisme des juges ou le laisser-aller des tribunaux, Madame Le Pen et ses sbires sont loin d’avoir un comportement exemplaire. L’histoire de leur parti évoque même furieusement une chronique judiciaire des dernières décennies, tant le FN puis le RN, parangons de vertu bien connus, ont eu maille à partir avec la justice.
Etonnamment, pour des esprits nobles n’ayant de cesse de dénoncer l’argent-roi ou la corruption des élites, ces affaires tournent toutes autour de sordides affaires d’oseille. Attachée à la justice sociale et à une lutte sans merci contre le chômage, la présidente du RN semble cependant éprouver des difficultés, régulières, à donner l’exemple.
Le fascisme ne produit jamais la gouvernance pure et désintéressée dont vous rêvez. Mussolini ne fut pas Cincinnatus, et tous autant qu’ils sont ne sont que des démagogues rêvant de luxe et certainement pas des défenseurs du peuple. D’ailleurs, parmi les dirigeants du FN puis du RN, combien vous semblent être des gens simples, abordables, partageant les mêmes préoccupations que vous ?
4/ Vous désirez la prospérité et la rationalité économique ? Évitez des idéologues irresponsables et les cancres.
Parfaitement ignorants des difficultés des plus simples, totalement incompétents en matière d’économie, les responsables du RN, à l’instar de ceux de LFI (glissons ici que le Lider Minimo vit de mandats électifs depuis 1986) n’ont qu’une lointaine idée de ce qu’est lu monde du travail. Mme Le Pen elle-même, élevée dans un vaste hôtel particulier des Hauts-de-Seine – le département le plus riche de France – n’est pas vraiment une passionaria ouvrière. Finissant par croire à leurs propres foutaises, nos apprentis-sorciers vont simplement nous abattre si on les laisse faire.
On ne devrait cependant pas s’étonner du rapport des dirigeants du RN à l’économie et au travail. Grassement rémunérés pour leurs mandats électifs, les représentants de ce parti s’illustrent surtout par leur absentéisme (souvenons-nous que cela revient à voler son employeur, qui, en l’espèce, est le peuple), parfois justifié par des arguments de collégien, ou par leur paresse.
5/ Vous êtes attachés aux valeurs de la République et au rayonnement de la France dans le monde ? Ne vous collez pas à des criminels de guerre et à des racistes.
Malgré leur importance, les questions économiques pèsent cependant moins que la nature profonde des dirigeants du RN qui, issus d’un parti de nazis et de collaborateurs, ne renient rien de leur héritage et s’entourent de compagnons de grande qualité. Marine Le Pen, qui tente désespérément de nous convaincre qu’elle adhère désormais aux règles élémentaires de la démocratie, n’a jamais négligé les photos amicales avec ces si sympathiques nazillons lyonnais, italiens ou estoniens.

Mais c’est, sans surprise, avec les esprits les plus éclairés de la Rodina qu’elle aime le plus commettre. Admiratrice assumée et enthousiaste du régime russe, soutien de Damas, comme certains des plus infâmes de ses amis, la présidente du RN ment avec un aplomb confondant sans réaliser qu’elle raconte n’importe quoi en permanence. Sa victoire demain serait celle, non seulement de la médiocrité et de l’ignorance, mais celle de la force brute au détriment du droit. La France des Lumières deviendrait la France de Pas-des-lumières, celle qui salue les agresseurs, blâme les victimes, justifie les crimes et refuse d’entendre les plaintes. Ça n’est pas notre France, et le monde en serait changé en jamais.
6/ Vous voulez l’ordre et le respect de la loi ? Ne votez pas pour un parti de voyous et de miliciens.
Pays de raison et de fraternité, la France serait donc gouvernée demain soir par des petites frappes ? Il ne s’agit pas de contester la colère des électeurs qui ont choisi de voter pour le RN mais bien de leur rappeler que ce parti, loin d’être une solution, est une partie du problème. On ne devrait pas confier la gestion d’un pays à des miliciens refusant la presse libre, ayant un comportement de chemises brunes, de membres du KKK ou simplement de minets en pleine crise d’adolescence. On ne gouverne pas dans la rue ou par la rue.
7/ Vous aimez la science, celle qui guérit, envoie dans l’espace et fait tourner le monde ? Ne votez pas pour les partisans de gourous ou pour des brutes analphabètes.
Forcément, avec une telle bande de poètes et d’intellectuels, le rapport à la raison et à la science est un peu troublé. Par pure ignorance, par incompétence, par populisme, par calcul ou simplement en raison d’un goût puéril pour les provocations imbéciles, on trouve au RN et chez ses sympathisants une impressionnante collection de fronts bas aux croyances ineptes. Qu’il s’agisse de bêtise chimiquement pure ou de l’expression d’une frustration d’avoir été exclu d’un système fantasmé et honni, celles et ceux qui refusent la science font le lit de l’obscurantisme le plus épais et le plus dangereux.
La crise sanitaire a permis de contempler le fascinant refus par l’extrême-droite de la vaccination – ses responsables jouant malgré tout la sécurité, pas si bêtes – et le jeu irresponsable qu’elle a joué. Rien que cette inconséquence révèle la nature du projet de Marine Le Pen : un mélange hautement toxique de certitudes idéologiques moisies et de mépris pour ses propres électeurs. Les conséquences de ses actes importent peu, la réalité est négociable et seul compte le pouvoir. Et, évidemment, rien n’est jamais de sa faute.
Il est temps de rappeler ici quelques vérités durement, cruellement, apprises. L’extrême-droite, une formule hypocrite pour qualifier le fascisme, c’est la guerre, la haine, la division, les inégalités érigées en mode de gouvernement. C’est la fin de la raison, la fin de la justice, la disparition des droits fondamentaux, la détestation de l’autre, le règne de la violence aveugle, totale, absurde, impunie. Si ce mal devait nous frapper demain, comment pourrions-nous en guérir sinon au prix de souffrances inimaginables ? Si demain la France devait se perdre ainsi, comment pourrions-nous la sauver ? Le monde le pourrait-il ? Et qui sauverait le monde ?
A la veille du scrutin le plus important depuis des décennies, ne nous laissons guider par le vertige de la perte, la tentation du mal, la lassitude ou l’indifférence blasée. Ne nous laissons pas séduire par le pire et dépassons les ambiguïtés, voire le jeu extrêmement dangereux du Lider Minimo, démagogue vociférant faussement républicain. Ne reproduisons pas les erreurs tragiques des communistes allemands, aveuglés (ils le sont toujours) et choisissons le futur plutôt que le pire des passés. Et n’oublions pas que face aux médiocres et aux aigris, la compétence et l’ambition ne sont pas des marques d’arrogance mais des qualités rassurantes et indispensables.
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Ils ne savaient reconnaître le crime que dans le parti opposé, cependant qu’ils tiraient gloire chez eux de ce qui chez l’adversaire méritait le mépris.

Ce n’est même pas qu’on s’en doutait ou qu’on le redoutait, c’est qu’on était sûr que ça arriverait. Non pas que les armées occidentales soient exemptes de reproches depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, loin s’en faut, des conflits coloniaux au soutien aux satrapes africains en passant par les excès insupportables de la pourtant nécessaire guerre contre les groupes jihadistes, mais il faut rappeler que nos crimes sont révélés par une presse indépendante et étudiés par les scientifiques. Et il arrive même que les bavures soient admises, ce qui change de pratiques anciennes.
On était sûr et certain que l’armée russe commettrait des crimes et que ces crimes seraient d’une totale abjection. Pourquoi en étions-nous si sûrs ? Mais parce que l’armée russe, qu’on nous dit aguerrie, s’est aguerrie en massacrant des Tchétchènes depuis plus de vingt ans ; qu’elle s’est exercée à l’appui-feu en ciblant systématiquement des hôpitaux en Syrie ; qu’elle a combattu, justement, aux côtés des troupes de Damas, bien connues pour leur barbarie ; qu’elle se veut l’héritière de décennies de meurtres de masse, de déportations et de procès truqués ; et qu’elle est mue par une idéologie ouvertement raciste, antisémite, complotiste, portée par un régime pour lequel la seule vérité qui vaille est celle qu’il invente en fonction de ses besoins et dont les dirigeants sont, de leur propre fait, isolés du monde et cernés de courtisans.
On était sûr et certain que l’armée russe, dont la puissance et la combativité ont été largement surévaluées depuis des années, allait réaliser ce qu’elle sait le mieux faire sur le champ de bataille : des crimes de guerre. Enlèvements d’élus, viols (quelle surprise !), frappes contre les civils, et désormais exécutions de masse. A défaut de pouvoir vaincre l’armée d’une nation volontiers présentée comme corrompue et même artificielle, la glorieuse Rodina massacre, réduit en esclavage, pille – ce qui en dit long, d’ailleurs, sur les ébouriffants succès économiques et sociaux de Vlad le Défénestreur – et s’appuie sur ses légions de cloportes zélés.
On était sûr et certain que l’armée russe, devenue en quelques jours objet de moqueries, se livrerait à ses exactions habituelles parce que c’était le programme depuis le début. On a beau jeu de ressortir, ces temps-ci, le classique essentiel de Christopher Browning, Des Hommes ordinaires, consacré à la transformation en bourreaux de soldats d’un régiment de réservistes, mais il ne faut pas oublier que derrière les crimes de masse on trouve toujours une idéologie mortifère. A cet égard, le régime russe, dont on sait qu’il finance et relaye depuis des années les extrêmes-droites occidentales, avait annoncé la couleur et les adorateurs de Vlad le Botoxé ne se cachent guère non plus. Au XXIe siècle, dans une nation que certains présentent comme une alliée naturelle et même une sœur de civilisation, on peut diffuser des mensonges éhontés, nier l’Histoire et appeler à la purification d’un État pacifique auquel on dénie même le droit de se défendre.
Moscou, sans qu’on sache bien si c’est de l’incompétence crasse ou du pur cynisme (l’histoire russe du XXe siècle nous rappelle que l’association des deux est possible), nie les faits, malgré les évidences accablantes. Peu soupçonnable d’être inféodée aux puissances occidentales, Human Rights Watch (HRW) les détaille même dans un rapport dont les détails à peine soutenables rappellent bien des souvenirs tandis que la presse, notamment française, fait son travail et dévoile l’ampleur des crimes. La vérité, cependant, est pour les tyrans une donnée au moins aussi changeante que le temps au bord de la mer, et les plaisantins du Kremlin savent pouvoir compter sur les petits télégraphistes occidentaux, toujours prompts à douter de quotidiens indépendants mais toujours prêts à relayer sans sourciller les propos de médias connus de longue date pour être de vulgaires organes de propagande.
Dès les premiers cadavres découverts, on a ainsi pu assister au développement d’une rhétorique bien connue, celle des négationnistes nazis, des nostalgiques de l’Union soviétique et des défenseurs du Kampuchéa démocratique ou du régime syrien. L’historien Pierre Vidal-Naquet, dans Les Assassins de la mémoire, un autre livre essentiel, a montré comment les menteurs au service des systèmes les plus immondes construisaient leurs fables. A l’image d’Annalise Keating dans Murder (2014-2020), ils tentent de déconsidérer leurs adversaires en faisant naître le doute et surtout en cherchant un autre coupable à présenter au public. Les poutinolâtres, sans surprise, se comportent donc comme les falsificateurs habituels. Ils assènent mensonges sur mensonges et essayent péniblement de discréditer leurs accusateurs en invoquant les errements précédents. Les inventions américaines au sujet de l’Irak en 2003 reviennent ainsi comme un mantra, mais les défenseurs de Vlad le Destructeur oublient soigneusement de rappeler que déjà en 2003 journalistes et chercheurs avaient été capables de dénoncer la grossière manipulation de l’Administration Bush.
Les partisans de la Russie ou de la Syrie ne s’intéressent pas à la vérité, ils ne veulent que des arguments à court terme, afin de desserrer l’étreinte, et ils n’ont aucune difficulté à approuver les enquêtes indépendantes sur Washington et dans le même temps à rejeter les enquêtes indépendantes sur Moscou. Il ne s’agit pas de logique, il s’agit de rhétorique, de la plus infâme des rhétoriques. Nier, minimiser, détourner l’attention, et même justifier, rien n’est assez vil pour les partisans de la Russie poutinienne tant que le résultat est là et que les faits les plus documentés se brouillent.
Vociférer, abandonner toute dignité, se donner en spectacle, se vautrer dans la fange, tout est bon pour étouffer le débat, et on finit toujours par accuser son contradicteur d’être manipulé par de mystérieuses puissances cachées (qui s’avèrent toutes être juives, évidemment, comme par hasard, tiens tiens tiens, clin d’œil appuyé, air entendu, etc.). A ce titre, M. Zemmour, qui n’est pas connu pour l’élégance de sa pensée, a fait fort en reprenant à son compte les arguments de ceux qui nient la Shoah. Comme le dit un ami, il y a toujours une marche à descendre, et toujours quelqu’un pour le faire.

Mais on ne trouve pas que des menteurs cyniques dans le camp des oppresseurs. Certains défendent les crimes avec une sincérité terrifiante et révèlent leur vision du monde et de la raison. En accusant systématiquement les médias qui les critiquent ou dénoncent les faits qui les dérangent de corruption, les disciples de Vlad l’Incendiaire avouent qu’à leurs yeux il n’existe aucune vérité, aucun fait intangible, que tout est négociable et monnayable. On ne s’étonnera pas que les mêmes rejettent la science, la médecine, la logique et vivent dans un monde délirant façonné, comme le dit admirablement Nicolas Tenzer, par le maître du Kremlin, le Commandeur des égouts.
Il faut, dès lors, évaluer à leur juste mesure celles et ceux de nos élus qui soutiennent, malgré la guerre, malgré les crimes, malgré la haine, l’actuelle politique russe et nient à la fois la menace qu’elle exerce et les propos qu’ils ont tenus à son sujet depuis des années. Que penser, en effet, de candidats à la plus haute fonction qui, non contents de mentir ou de se complaire dans l’abjection, soutiennent un régime étranger dont le but avoué est justement de renverser notre démocratie, qui joue sur nos divisions et détruit l’action menée par nos soldats depuis 2013 au Mali ? Les admirables patriotes que voilà !
Les Ukrainiens, d’ailleurs, ne s’y trompent pas et ils viennent de signifier à Marine Le Pen, dont le parti a été fondé par d’anciens SS et des collabos notoires (sinon, cette dénazification, ça filoche ? Contente ?), qu’elle n’était pas la bienvenue dans leur pays. Peut-être cet entretien avec la BBC en 2017 a-t-il pu les agacer ? C’est curieux comme les gens sont méchants.
Quel crédit, de même, accorder aux laudateurs d’un criminel de masse comme Vladimir Poutine ? Éric Ciotti, pathétique à toute heure et toujours prompt à se ranger du côté des oppresseurs, n’a jamais manqué une occasion de louer le saigneur, comme ici :

Le Lider Minimo, sorte de Saroumane du pauvre, éructe pour sa part mensonge sur mensonge sans parvenir à faire oublier ses relations nauséabondes. Le fait que de supposés intellectuels appellent à voter pour lui dit d’ailleurs tout de leur rapport au monde et de la vraie nature de leurs valeurs. Sa haine pathologique des États-Unis, qualifiée d’américanophobie par certains esprits particulièrement lucides, l’a poussé à d’innombrables reprises dans les bras de tyrans. Démagogue, populiste, fâché avec les faits, Jean-Luc Mélenchon ne vaut guère mieux que les ténors (ou apprentis ténors) d’extrême-droite, comme le toujours réjouissant Jordan Bardella, qui est au débat public ce qu’André Rieu est à Luigi Boccherini. Par charité chrétienne (après tout, nous sommes en plein carême), nous éviterons de traiter du cas de Nathalie Arthaud, plus pitoyable qu’écœurante.
Défendre l’Ukraine, c’est défendre la démocratie, faut-il affirmer et réaffirmer sans cesse. Et de même faut-il bien être conscient que l’Ukraine ne défend pas seulement son territoire et son peuple, elle nous défend et défend aussi nos démocraties, nos sociétés et in fine la raison. Cette défense doit être intransigeante, sans faille, et elle doit passer par nos votes. Les 10 et 24 avril, votons pour des candidats qui rejettent, sans la moindre ambiguïté, la terreur et l’influence mortifère du Kremlin. Plusieurs des femmes et des hommes qui se présentent devant nous ont rejeté la politique et l’idéologie russes, ils sont de gauche, de droite, écologistes, peu importe. Ne votons pas pour les soutiens de criminels ne cherchant qu’à nous asservir et souvenons-nous que Vlad le Défénestreur n’est pas un grand homme d’État ou un grand stratège, il est simplement un boucher richissime. Quant à la Russie, qu’il soit bien clair qu’elle est devenue infiniment plus menaçante que ne le furent jamais les jihadistes. Ça fait mal de l’écrire, mais c’est comme ça.
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« A war going on so where y’all at? » (« Harder Than You Think », Public Enemy)

Comme le rappelait récemment Éric Ciotti, nous partageons tout avec la Russie. Après tout, depuis plus de deux cents ans, nous l’affrontons tant et tant que ça en est même devenu une des constantes de notre diplomatie, n’en déplaise aux poutinolâtres et aux supposés réalistes perdus dans la recherche d’une hypothétique troisième voie. A moins qu’il s’agisse de celle de collaboration et de soumission, voire de simple corruption. Combien de nos fiers patriotes font-ils des affaires avec l’attachante Rodina, parfois après avoir épousé de troublantes créatures à la chevelure dorée et au teint de porcelaine ?
La Petite mère des peuples
Membre de la Deuxième coalition dont le dessein était d’écraser la Révolution, la Russie a été une ennemie directe de la France dès le début du 19e siècle. Écrasée à Austerlitz, vaincue à Friedland ou Eylau, la Sainte Russie a même été envahie par Napoléon, et l’armée française est la seule armée étrangère à avoir occupé Moscou – incendiée par les Russes eux-mêmes, les petits plaisantins. Trois ans après, on trouvait les Cosaques occupant Paris, et il faut bien reconnaître que ces amicales péripéties créent des liens.
Plus tard au cours de ce siècle turbulent, nous ferons à nouveau la guerre à la Russie, et déjà à cause de la Crimée. Monarchie absolue, socialement, économiquement et militairement arriérée, elle nous fera défaut au début du 20e siècle, d’abord en participant à la mécanique infernale ayant conduit au déclenchement de la Première Guerre mondiale (le récit de John Keegan est à ce sujet très éclairant) puis en capitulant sans prévenir en 1917 avant de signer une paix séparée en 1918. Plus tard, elle aidera la République de Weimar à transgresser les conditions militaires du Traité de Versailles avant de violer – une solide habitude locale – tous ses principes idéologiques (plus théoriques que mis en pratique, de toute façon) en s’alliant avec le Reich en 1939.
C’est ici qu’il faut revenir à une saillie de Zemmour Lucien au sujet de la Russie, puissance pacifique à l’héritage tant apprécié de ses voisins, parmi lesquels la Pologne, démantelée trois fois (1772, 1793, 1795) et envahie en 1939 alors qu’elle résistait aux Nazis. Jean-Luc Mélenchon sait-il que Katyn n’est pas un prénom féminin ? Rien n’est moins sûr et tout est possible avec le Lider Minimo, dont la mauvaise foi, l’absence crasse de la moindre conviction et la rhétorique datée évoquent plus un médiocre commissaire du peuple que le grand visionnaire qu’il croît être.
On pourrait aussi évoquer la Finlande qui, comme l’Ukraine aujourd’hui, résista héroïquement à une armée puissante mais décidément pataude. Ou alors on pourrait rappeler la conquête, jamais vraiment achevée, du Caucase, où la si chrétienne Russie maintient au pouvoir un satrape islamiste (ah, la Rodina, rempart infranchissable contre l’islamisme) dont les pires éléments sont actuellement engagés en Ukraine après avoir commis à domicile tous les crimes imaginables. Mais continuons, oui, continuons à nous aveugler au sujet des valeurs que nous partagerions avec les autorités russes.
Et que dire de la défense sourcilleuse de la liberté des peuples, illustrée à de nombreuses reprises depuis 1945, d’abord lors de la brutale mise sous tutelle de l’Europe orientale ? Vous savez, le Rideau de fer, le Blocus de Berlin, la fin de tous les régimes issus de la résistance au Reich, et aussi la réactivation de certains camps de concentration, comme celui de Buchenwald. Il doit être parfaitement clair dans l’esprit de tous qu’en 1945 l’Europe de l’Est n’a pas été libérée mais a simplement changé d’occupant. D’ailleurs, les interventions en Hongrie (1956) puis en Tchécoslovaquie (1968), tout comme la menace d’une opération identique en Pologne en 1981 ou l’érection du Mur de Berlin (1961) ont bien montré au monde le respect qu’avait Moscou pour les revendications démocratiques.
Mais que serait un bilan hâtivement dressé de la diplomatie russe si n’étaient pas évoquées l’invasion de l’Afghanistan en 1979, qui fut le coup de départ du jihad mondial, ou l’aide plus récente accordée sans limite au régime syrien, sans nul doute un des plus criminels que cette terre ait connue depuis un siècle mais dont les crimes, qui furent et sont encore commis « pour défendre nos valeurs », sont minimisés, niés ou justifiés par des plumitifs sans talent, des affairistes de série B ou des élus demi-habiles dont les mandats ne doivent rien à leur intelligence ?
Quel abject imbécile faut-il être pour croire que Moscou ou Damas partagent nos valeurs, alors que la Russie n’a eu de cesse depuis le début des années 20 de détruire les démocraties occidentales et que la Syrie des el-Assad, proche alliée devenue vassale, est l’équivalent levantin du Reich ? Quant à son nationalisme écœurant, au racisme assumé, on l’a vu à l’œuvre aux côtés des Serbes de Bosnie, assassins plus que soldats, pendant la guerre civile ayant suivi l’éclatement de la Yougoslavie.
Comme seigneur et protecteur des êtres errants, le vieux jouissait aussi au-delà de ses frontières d’un pouvoir immense, secret, et qui poussait de lointaines ramifications. Partout où les édifices que dresse l’ordre humain menaçaient ruine, son engeance surgissait telle un fouillis de champignons. Elle grouillait et s’agitait, là où les domestiques refusaient obéissance à la maison héréditaire et sur les navires où la mutinerie éclatait pendant la tempête, et dans les batailles où l’on abandonnait son seigneur et roi.
Ancien officier supérieur du KGB, à la fois service de renseignement et organe de répression intérieur et extérieur, Vladimir Poutine est un homme du passé, nationaliste nostalgique d’une Union soviétique dont l’échec a pourtant été total et dont les crimes, monstrueux, ont trop longtemps été minimisés en raison de l’apport de Moscou à la victoire sur le nazisme.
Séduisant les crédules et les esprits sans élévation, mettant en avant la figure risible d’une virilité martiale – qui, par définition, ne convainc que les complexés et les lâches -, Vlad le Défénestreur achète et corrompt, non sans audace, admettons-le. Bâtir une rhétorique publique faite d’intransigeance morale et de défense des valeurs occidentales (vous savez, la démocratie, le débat d’idées, la justice indépendante, le refus de la violence, la presse libre, la défense des faibles, les élections non truquées, l’équilibre des pouvoirs, etc.) quand on est entouré de milliardaires aux fortunes louches, qu’on assassine ses opposants, qu’on modifie la constitution à son avantage, qu’on falsifie les faits et qu’on soutient, presque par réflexe, les pires ordures de ce monde – qui pourtant n’en manque pas – révèle une fascinante absence de décence et un culot d’escroc de haut vol.
Démagogue sans morale, populiste sans limite, menteur nostalgique à la mémoire sélective, Poutine n’aime rien tant que s’acoquiner avec les réprouvés de nos démocraties et les marginaux de nos débats publics. Médiocres, ratés, Napoléon au petit pied, De Gaulle de bar PMU et conquérants de vestiaires empuantis, le tsar botoxé les gouverne tous et leur fait croire qu’ils sont les victimes d’élites décadentes et la cible de snobs cosmopolites. La Russie, qui vit naître tant de génies, est devenue La Mecque des tanches, la sainte patronne des esprits faibles auxquelles elle fait croire que leur bêtise est une pensée alternative et leurs croyances malsaines autant de découvertes historiques. Sans surprise, qui plus est à l’heure des réseaux sociaux planétaires si prompts à faire résonner les clameurs des barbares, les défenseurs du régime russe sont les mêmes, naturellement antisémites et d’une misogynie à la limite de la pathologie, qui refusent la science, idolâtrent les gourous marseillais au cheveu gras ou les platistes, pensent que le parti démocrate américain organise des orgies pédophiles dans des pizzerias et prennent, selon un réflexe pavlovien, le contre-pied de tout ce qu’on dit ou fait. Là encore, la Rodina, qui donna au monde Trofim Lyssenko, trouve chez nos débiles les idiots utiles dont elle a tant besoin.

Confronté à ses échecs et incapable de les surmonter, voire simplement de les admettre, le régime russe essaye de nous abattre puisqu’il ne peut s’élever. Il joue sur nos divisions, ensorcèle les crétins et achète celles et ceux dont le système n’a pas voulu. La Russie de Poutine est devenue le Pôle Emploi des minables.
C’était là justement un trait magistral du grand Forestier : il administrait la frayeur par doses légères, qu’il augmentait peu à peu, et dont le but était de paralyser la force de résistance. Le rôle qu’il jouait dans ces troubles savamment préparés à l’abri de ses forêts était celui d’une puissance d’ordre, car tandis que ses agents inférieurs, installés dans les ligues des bergers, grossissaient l’élément anarchique, les initiés pénétraient dans les emplois des magistratures, et jusque dans les cloîtres, où l’on voyait en eux des esprits énergiques appelés à mettre la populace à raison.
Le grand Forestier ressemblait ainsi à un médecin criminel qui d’abord provoque le mal, pour ensuite porter au malade les coups dont il a le projet.
Force est de reconnaître que depuis plus d’un siècle la Russie est gouvernée par des tyrans au front bas, brutes corrompues, paranoïaques, xénophobes, écrasant sans sourciller la moindre opposition, la moindre critique, et faisant de la réalité et des faits des variables d’ajustement. Tandis que dans notre pays défilent chaque semaine, en toute liberté, quelques dizaines d’individus affirmant que la France est une dictature, en Russie les opposants tombent par la fenêtre (« L’accident bête », aurait soupiré Pascal – pas le penseur, l’autre), les journalistes sont assassinés, les procès truqués (une autre attachante tradition russe) et l’histoire réécrite sans vergogne. Que les partisans de Vladimir Poutine osent citer George Orwell révèle l’ampleur de leur ignorance, tant l’écrivain aurait détesté le régime actuel, qui ne diffère guère de la défunte Union soviétique, bien connue pour ses mensonges répétés, sa violence décomplexée et son refus têtu de la raison. Les disciples du Lider Minimo, à l’image du commissaire du peuple Corbière, ou ceux du Kommissar Zemmour, qui nient les propos tenus la veille et refusent les évidences filmées, sont ainsi les dignes héritiers des menteurs officiels de 1984.
Celles et ceux qui relayent la propagande russe et adhèrent aux arguments et aux thèses de Moscou se placent de fait hors de l’Etat de droit et des principes de vérité, de raison et de justice qui le régissent. Qu’ils soient fascinés par la brutalité du Kremlin, comme Zemmour Lucien ou Eric Ciotti, le Saint-Just niçois, ou bien financés par lui comme le toujours si pimpant François Fillon, bien plus élégant que décent, ou comme Mme Le Pen, dont l’héritage politique est celui de la collaboration avec le Reich, de la négation la Shoah et d’une tentative d’assassinat du chef de l’État, ou alors aveuglés par leur égo, comme le Lider Minimo et sa secte, tous ont accepté pendant des années les crimes commis, en Russie, en Syrie et désormais en Ukraine. Ils les ont niés ou les ont justifiés, ils les ont minimisés ou les ont attribués à d’autres, et même l’invasion de l’Ukraine ne les a pas contraints à reconnaître leurs errements. Vociférant, mentant comme à son habitude, Jean-Luc Mélenchon a notamment fait preuve, pour son âge, d’une étourdissante souplesse en changeant brutalement d’opinion – sans en changer vraiment, tout en en changeant, faites un effort, Bon Dieu ! – l’important étant pour lui et les siens de ne jamais avoir tort et de ne surtout jamais assumer quoi que ce soit. A cet égard, le Lider Minimo, dont le torchon publié en 2010 était un authentique pamphlet populiste aux relents particulièrement douteux, est sans doute le plus infâme membre de la bande des soutiens de Moscou, ne serait-ce que parce qu’il ne tient même pas sa position. Et on se passera, de toute façon, des leçons de morale et de dignité de gens qui hurlent comme des possédés lors de perquisitions ou se commettent chez Cyril Hanouna, le bouffon de Monsieur Vincent dont l’émission de télévision ferait passer un claque texan pour le grand salon de Downton Abbey.
Les dénégations matamoresques des Insoumis au sujet de leur soutien permanent au régime poutinien ne peuvent cacher l’immense imposture qu’est leur leader lui-même. Condamné à plusieurs reprises pour son racisme, Zemmour Lucien est un homme sans surprise, et on se contente d’observer l’inquiétante radicalité de ses propos et la haine qui suinte de sa personne. Marine Le Pen, Philippe de Villers, Nicolas Dupont-Aignan, à peine alphabétisés et sans doute incapables du moindre raisonnement, même simpliste, en matière de diplomatie ou de sécurité, sont de divertissants acteurs de notre scène, « mauvais en tout et bons à rien » comme on avait coutume de le dire dans l’armée française il n’y a pas si longtemps. Le Lider Minimo est d’une autre trempe, et s’il n’est pas aussi névrosé que Zorglub, il est au moins aussi complaisant et délirant qu’un Trump, ignorant manifestement les bases des relations internationales aussi sûrement qu’un bousier ignore les règles de la cuisine moléculaire, moquant le Président comme seul pourrait le faire un ivrogne avant la fermeture de son troquet et démontrant ainsi son incompréhension du choix de Paris de forcer Vlad à confirmer au monde qu’il ne voulait pas la paix. Ou peut-être le Lider Minimo ne veut-il pas de la paix, lui non plus ? Quant à ses disciples, girouettes fidèles, Pierre Dac les aurait intégrés à coup sûr à son tour de chant.
L’aveuglement d’une partie de la gauche à l’égard de la Russie rappelle tragiquement celui d’une partie de la droite dans les années 80, quand les dictatures sud-américaines ou l’Afrique du sud raciste et ségrégationniste étaient traitées avec une coupable mansuétude, voire même une compréhension ô combien suspecte, en raison de leur hostilité envers l’Union soviétique. Mais nous ne sommes plus des combattants tribaux ou des seigneurs de la guerre depuis belle lurette et nous ne devrions pas nous associer à des salauds sous prétexte qu’ils combattent nos adversaires et ainsi renoncer aux principes au nom desquels, justement, nous luttons. Comme ne le cesse de le rappeler Thomas Legrand, l’antiaméricanisme obsessionnel du Lider Minimo le pousse dans les bras de Poutine (et aussi ceux de Bachar, Chavez, Maduro et consorts car Monsieur n’est pas bégueule), et on voit à quel point ses grandes envolées moralisantes ne sont que de la poudre aux yeux, de la confiture allégée sans saveur et sans guère de fruits. L’homme, d’ailleurs, n’est pas si cultivé et il n’est sans doute bon qu’à haranguer les gymnases.
Nul, cependant, n’incarne mieux l’interminable naufrage de cette gauche qu’Hubert Védrine. On dit l’homme brillant, et sans doute le fut-il, mais son obsession du dialogue et de la recherche d’une fumeuse voie médiane diplomatique, contre toute décence et au mépris de toute logique, évoque furieusement Georges Bonnet. Si la paix est notre bien le plus précieux et le dialogue la première des pistes à explorer, souvenons-nous quand même, in fine, qu’il a toujours fallu vaincre les tyrans, sans pitié, ou qu’il n’est jamais très élégant de blâmer les victimes, en Bosnie ou au Rwanda, et de relativiser leurs souffrances. Quant à la Russie, on se demande bien comment on l’aurait humiliée ou pour quelles raisons il faudrait, comme au XIXe siècle, imposer à certains Etats de renoncer à leurs droits ou à leurs aspirations pour ne pas contrarier leurs puissants voisins.
Mais M. Védrine n’est évidemment pas le seul naufragé. Il serait inutile d’évoquer ici les errements anciens de vagues chercheurs, ou les obsessions de certains journalistes versaillais, mais les analyses de M. de Villepin valent toujours leur pesant de Bortsch. Diplomate singulièrement verbeux, mondialement connu pour un discours qu’il n’écrivit pas et des livres étouffants, il a toujours fait montre d’une inquiétante fascination pour l’Empereur, lui pardonnant tout au nom d’une troublante obsession pour le panache. De fait, ce cher Dominique n’est pas bien regardant sur les façons de parvenir au pouvoir et sa soif de grandeur n’a pas été apaisée malgré l’affaire Clearstream ou le bombardement de Bouaké. C’est donc tout naturellement que ce faux moraliste et vrai cynique en vient à accorder à Vlad le Défénestreur le bénéfice du doute, quitte à être risible une fois de plus (certes moins que d’autres), par dérive personnelle comme, peut-être, par défense d’intérêts plus concrets. Quant au refus des interventions militaires préventives, avouons que de la part d’un homme qui n’a eu de cesse, en digne gaulliste, de maintenir nos anciennes colonies africaines sous notre coupe, la chose ne manque pas de piquant. Le panache, on vous dit.

Toi, Raoul Volfoni, on peut dire que tu en es un.
Présenté par ses admirateurs français comme un souverain intransigeant mais juste et simplement patriote, Vlad le Défénestreur est aussi admiré pour ses grandes qualités de stratège. Quel grand homme ! nous dit Zemmour Lucien. Quel visionnaire ! salue Mme Le Pen (qu’un rien éblouit, il est vrai). Quel admirable homme d’Etat ! s’exclame le Lider Minimo, toujours prompt à confondre les tâcherons et les Soviets. La réalité est plus cruelle et moins glorieuse. Le tsar de tous les rancis, en attaquant l’Ukraine, a confirmé au monde que sa parole n’avait pas la moindre valeur. Voyou bien plus que chef de guerre, il a imposé à ses généraux une guerre qu’ils ne voulaient probablement pas, a mis en scène la soumission de complices devenus gênants. Le bilan, un mois après le début des hostilités, ne devrait pas susciter d’enthousiasme ou d’admiration, et à la réprobation morale devant tant de souffrances inutiles et de vies gâchées doit s’ajouter le constat d’un échec cruel.
En annonçant le 25 mars, qu’elle allait se concentrer sur la libération du Donbass (vous savez, cette région que Moscou n’a pas envahie et qu’elle n’occupe pas en violation de textes pourtant signés et ratifiés), l’armée russe se conforme peut-être au plan que certains spécialistes supposaient dès cet hiver : une offensive punitive contre un voisin affaibli et la sécurisation de territoires déjà contrôlés en vue de leur annexion pure et simple, éventuellement accompagnée de la prise gages territoriaux – car les dirigeants russes sont souvent avides de nouvelles possessions. Dans cette hypothèse, l’opération militaire spéciale pourrait être présentée comme un succès, mais qui pourra encore être trompé par cette fable ?
Après tout, la glorieuse armée russe, qui s’est illustrée en Syrie par son goût pour le bombardement d’hôpitaux, a été ridiculisée en Ukraine par ceux-là mêmes qu’elle considérait comme déjà vaincus, démobilisés, quasiment soumis. Face à une défense intraitable et une population d’un courage admirable, l’offensive russe a d’emblée perdu la bataille de la communication, et les fermes de trolls analphabètes ou les fan boys occidentaux transis d’amour n’ont rien pu y faire. Sur le terrain, la logistique a été défaillante, les communications chaotiques et à peine protégées, les unités d’appelés peu combattives et cette armée que l’on présentait aguerrie et coriace est même en difficulté lors d’affrontements entre grandes unités. Au moins l’armée russe a-t-elle conservé son appétence pour la destruction totale de tout ce qui se trouve vaguement devant elle et son talent pour la perpétration de crimes de guerre qui ne peuvent que satisfaire les esthètes virilistes de la génération Zorglub ou les Gardes rouges supposément insoumis.
Mieux encore, le viol de l’Ukraine par la Russie a déconsidéré en quelques heures tous les propagandistes que Moscou choyait et finançait depuis des années. RT et Sputnik ont été – enfin – bannies et les plus fidèles alliés de Vlad ont pris l’air gêné du salarié qui admet devant le juge que oui, il savait que son collègue harcelait les stagiaires et puisait dans la caisse. Face à des pertes que la presse russe elle-même estime à plus de 10.000 morts, l’état-major reprend d’anciennes pratiques en mentant aux familles, en abandonnant les cadavres et en manipulant ses propres troupes. Ceux qui se voyaient demain gouverneurs d’une Europe occidentale écrasée par la crainte et abandonnée par Washington ne peuvent qu’observer l’union sans faille des deux rives de l’Atlantique et la puissance des sanctions économiques.
Elle qui se voulait triomphante et terrifiante, la Russie est ruinée, marginalisée comme jamais ne le fut l’Union soviétique. Elle est désormais à la merci de la Chine, et ses faiblesses militaires sont connues de tous. Comme l’écrivait une amie hier, les autorités russes qui reprochaient aux Occidentaux de les avoir humiliées vont devoir désormais compter avec l’ampleur de leur échec, la perte en quelques semaines d’années de préparation et d’influence tandis que l’abjection de leur rhétorique est connue de tous.
S’il semble, en effet, difficile de nier la présence aux côtés de l’armée ukrainienne des nazillons du Bataillon d’Azov, il faut bien admettre que c’est d’abord le discours et les choix du Kremlin qui posent problème. La Russie, qui n’a jamais été, de toute son histoire, une puissance bienveillante pour ses voisins comme pour son propre peuple, n’aime guère, ces temps-ci, qu’on lui rappelle le drame dantesque de l’Holodomor, le génocide qu’ont subi à partir de 1932 les paysans ukrainiens à l’initiative de la si fraternelle URSS. Comme toutes les tyrannies, le régime russe, d’ailleurs, geint beaucoup et se plaint en permanence des torts qu’on lui fait, mais oublie systématiquement les crimes qu’il commet pour se venger. Les tyrans, assis sur des montagnes de cadavres, sont des hommes bien fragiles, incapables de résister à la contrariété ou à la frustration, anxieux, paranoïaques, refusant les opinions contraires et s’isolant jusqu’à croire leurs propres mensonges délirants.
Le régime russe, qui finance sans limite depuis au moins dix ans tous les ultranationalistes, fascistes et néonazis du monde occidental, se serait d’un coup d’un seul mobilisé contre l’antisémitisme et le racisme ? Le fait est, en réalité, que les arguments avancés par Moscou pour justifier l’invasion de l’Ukraine relèvent du plus pur antisémitisme, comme le relevait dès 2014 Galia Ackerman et comme l’a souligné The Guardian au début de la guerre. On imagine que cette autre charmante tradition russe ne choque ni à l’extrême-droite, au RN ou chez Zemmour Lucien, ni chez les Insoumis, dont les ambiguïtés régulières sur le sujet sont bien connues et, une fois n’est pas coutume dans ce parti, plutôt assumées. On rappellera d’ailleurs, l’air de rien, que le fondateur du groupe Wagner, le débonnaire Dimitri Outkin, ne compte pas parmi les contempteurs les plus acharnés du nazisme. Les dirigeants maliens auront bientôt l’occasion de bénéficier du soutien de ces charmants bambins.
L’invasion russe de l’Ukraine, tragédie d’une effroyable ampleur, aura eu le mérite de nous rappeler quelques obligations essentielles. La défense de notre pays, de nos principes et de nos institutions n’a rien d’un luxe, et celles et ceux qui ricanent quand on leur parle de matériels militaires plus nombreux, de contre-espionnage, de lutte contre les ingérences ou de menaces critiques devraient être durablement déconsidérés. Nicolas Tenzer, en écrivant que la guerre est en Ukraine constituait un moment déterminant, essentiel, pour nos démocraties et pour la paix, nous place devant nos responsabilités. Il s’agit à la fois de nous dresser contre une puissance ouvertement hostile et d’identifier ici, sur nos plateaux et dans nos studios, les mouvements politiques qui, au lieu de contribuer au débat national, ne font que le dégrader par leur démagogie et leur lente corruption de la démocratie. Ne confondons pas, ainsi, confrontation des idées et promotion des crimes d’une dictature qui assassine et emprisonne, et rémunère ses partisans comme on paye des prostituées ou des pleureuses.
Rien ne différencie véritablement Jean-Luc Mélenchon d’Éric Zemmour ou de Marine Le Pen : même rapport distant avec la vérité, même fausse culture, même goût pour les complots, même démagogie, mêmes démêlés avec la justice, même relecture imbécile de l’Histoire. Soyons à la hauteur du moment et privilégions les démocrates aux satrapes, fascistes et autres bolivariens.
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It was a real choice mission. And when it was over, I’d never want another.

Imagine-t-on genre plus politique que le western ? Que ce soit au cinéma, à la télévision ou dans la littérature, il s’agit d’abord du récit d’une colonisation, et l’expression « Conquête de l’Ouest » ne qualifie pas seulement la lutte de valeureux pionniers contre une nature à l’immensité enivrante mais aussi une série de guerres et de crimes commis contre les populations indigènes. Le western, cependant, n’est pas seulement affaire d’Indiens. On y observe la construction d’un État et l’imposition de la loi (« Then came the churches, then came the schools/Then came the lawyers, then came the rules/Then came the trains and the trucks with their loads/And the dirty old track was the Telegraph Road » chantait Dire Straits en 1982), la lutte pour le contrôle de territoires livrés à l’anarchie de la frontière et au règne de seigneurs de la guerre portant jeans et Stetson et non plus armure et vison, et le combat des simples contre les riches.
Si la débordante production de westerns depuis les débuts du cinéma a recélé bien des bouses, le genre a également accouché de chefs-d’œuvre impérissables, à la portée universelle. On a vu des hommes solitaires défendre des villes aux notables terrifiés (Le Train sifflera trois fois, 1952) ou lutter contre des tyrans locaux (Rio Bravo, 1959 ; Silverado, 1985 ; Open Range, 2003). On a vu des crimes de guerre (Soldat bleu, 1973) puis les stigmates de la défaite (Les Cheyennes, 1964 ; Danse avec les loups, 1990) et de l’occupation (Cœur de tonnerre, 1992). On a vu, enfin, les légendes se bâtir (L’Homme qui tua Liberty Valance, 1962) et les indomptés rentrer dans le rang ou disparaître (Pat Garrett and Billy the Kid, 1973), éventuellement après avoir rendu la justice (Impitoyable, 1992).
En 2017, Hostiles, de Scott Cooper, est venu ajouter une contribution d’une exceptionnelle intensité à la longue liste de films rappelant au monde que la Conquête de l’Ouest n’avait pas seulement été une extraordinaire épopée mais qu’elle avait aussi été faite d’un nombre considérables de crimes et de tragédies.
Comme l’écrivit parfaitement à l’époque le critique du Monde, le film suit la trame classique d’un long voyage, dangereux et douloureux, entre l’extrême-sud des États-Unis et le Montana, où un redoutable mais moralement épuisé officier de cavalerie (Christian Bale), tueur d’Indiens sans pitié, doit conduire un vieil ennemi mourant (Wes Studi) et sa proche famille. Tiré d’un récit inachevé du grand Donald E. Stewart, lauréat d’un Oscar pour Missing, de Costa-Gavras, et scénariste des trois meilleures adaptations de Tom Clancy à l’écran, A la poursuite d’Octobre rouge (1990), Jeux de guerre (1992) et Danger immédiat (1994), le film impressionne par son âpreté et sa sobriété.
Bale, en tueur d’Indiens possédé par la haine et tiraillé par le remords, trouve là un rôle d’une force stupéfiante. Capable d’humanité, comme le montre les relations qu’il entretient avec ses soldats, il est scarifié par les crimes qu’il a commis et par la violence qu’il a répandue comme par celle dont il est témoin et par la cruauté et l’injustice du monde. Son regard fixe et parfois sidéré sur ce qui l’entoure évoque d’ailleurs celui du capitaine Willard (Martin Sheen) dans Apocalypse Now (1979) mais il frappe d’abord par sa lassitude, presque son écœurement, devant la violence.

Long itinéraire du sud au nord des États-Unis à peine constitués, Hostiles ne peut que renvoyer au périple des personnages des premiers tomes de Lonesome Dove, la remarquable série littéraire de Larry McMurtry. La traversée du pays-continent est l’occasion de parcourir une nature encore inviolée, qui frappe par sa beauté et sa majesté, et d’y croiser des dangers terrifiants : Comanches en maraude, trappeurs sans foi ni loi et finalement un propriétaire terrien dont le comportement n’a rien à enlever aux autres brutes.
Alors que son chemin aux côtés de son vieil adversaire l’humanisait peu à peu, Bale retrouve une dernière fois, face à ce potentat et ses fils, ses réflexes de soldat, et même de tueur dans une scène au désespoir accablant. Le film, qui aligne les scènes de souffrance et met en scène des personnages brisés (Rosamund Pike, par la perte des siens et les horreurs qu’elle a subies ; Wes Studi, vaincu et malade ; Christian Bale, dégoûté de lui-même et de ce qu’on lui a fait faire ; Ben Foster, perdu car incapable de comprendre ses fautes), serait d’une noirceur presque nihiliste sans sa fin, presque fugace. L’espoir, minime, d’une vie faite d’oubli, de pardon, d’amour, et de paix en dépit du monde et ses horreurs, apparaît ainsi à l’extrême fin d’un récit éprouvant mais jamais complaisant, magnifiquement écrit, joué et filmé. La même année, Wind River, de Taylor Sheridan, sur un sujet finalement identique (comment les hommes ont gâché l’Ouest par leur cupidité, leur égoïsme, leur racisme et leur bestialité) démontrait lui aussi que les grands westerns, loin de n’être que des divertissements, sont des films politiques et moraux.

