« Mais qui c’est qu’a dit de s’arrêter ?/Allez, on repart/Et on recommence », (« Oh ! Les filles », Au Bonheur des dames)

Dans cette ambiance morose, chaque occasion de rire doit être saisie et c’est donc avec gourmandise, et même reconnaissance, qu’il faut lire le long article qu’a consacré Le Figaro Magazine du 6 février dernier au renseignement français. Intitulé « Entre les diplomates et les militaires, l’espion a retrouvé sa place : les nouvelles ambitions de la DGSE », le texte aligne les platitudes, les fantasmes, les erreurs et les oublis avec une frénésie telle que votre serviteur s’est brièvement demandé s’il ne s’agissait pas pari perdu. Hélas, ce n’est pas le cas et le papier est d’une nullité rarement vue (et pourtant, la concurrence était de qualité).

Le grand retour de gens qui n’étaient jamais partis.

Prenons les choses dans l’ordre, ce sera plus simple.

1/ « Et quand les recrues ont une double nationalité, une enquête de sécurité est réalisée parallèlement au processus d’embauche pour ne pas perdre de temps. » Comme le sait n’importe quel stagiaire, une enquête de sécurité est réalisée pour L’ENSEMBLE DES CANDIDATS parce que (attention, choc conceptuel), ce n’est pas parce que vous êtes français et seulement français que vous répondez aux exigences de l’habilitation au secret de la défense nationale. On n’entre pas dans un service de renseignement comme dans la gare du Nord.

2/ « Les espions tiennent leur revanche » lit-on juste après la phrase supra.

Mais une revanche sur quoi ou sur qui ? Il faut avoir vécu dans une grotte depuis au moins un demi-siècle pour penser que les services français, et notamment la DGSE – ont besoin de prendre leur revanche. Depuis 2001, ils ont réintégré le cœur de l’État, même si ça n’a pas été sans mal, et ont permis, par exemple, de démontrer que l’Administration Bush mentait au sujet des ADM irakiennes, de libérer des otages en Irak, en Syrie et au Sahel, d’éliminer des émirs jihadistes (hélas pas assez, et surtout trop tard), etc. Au mois de juin 2003, le président Chirac était même venu à la Boîte (rappel : personne ne dit La Piscine) et les liens n’ont cessé de se resserrer entre les autorités et le plus important service français. Revanche, quelle revanche ?

3/ « L’exfiltration du président Maduro ? C’est peut-être la seule opération américaine d’envergure qui a été réussie ces quarante dernières années, reconnaît un ex-agent de la DGSE. C’est le renseignement qui a obtenu les informations utiles sur la vie quotidienne de ce dictateur qui a ruiné son pays. »

« La seule opération américaine d’envergure qui a été réussie ces quarante dernières années », nous dit un mystérieux ex-agent dont on perçoit bien la jalousie et un méchant complexe d’infériorité. Depuis 40 ans, les services américains ont gagné la Guerre froide, éliminé Oussama Ben Laden et aussi le calife de l’État islamique, percé à jour les intentions russes en Ukraine, démontré que Moscou cherchait à déstabiliser les pays occidentaux, réalisé des percées technologiques majeures (souvenez-vous des menaces contre les ambassades US de l’été 2013), permis la décapitation du régime iranien, soutenu l’économie de leur pays comme jamais. Ils ont aussi connu des échecs retentissants, mais il y a 40 ans, nous coulions – mal – le navire désarmé d’une ONG écologiste dans le port d’un pays allié et c’est peu de dire que la vie a depuis été un bed of roses, comme l’aurait dit le regretté Freddie Mercury.

4/ « Un autre épisode a fait couler beaucoup d’encre. En 2022, la CIA a fait le pari d’une invasion russe imminente en Ukraine. Ils étaient les seuls à l’affirmer aussi clairement depuis aussi longtemps. Certains spéculent que l’agence américaine disposait d’une source proche de Vladimir Poutine. Peut-être. Mais la réaction interloquée du chef du service des renseignements extérieurs à la télévision russe, le jour où le chef du Kremlin annonce sa décision, est un indice que les plus proches ne sont pas les mieux informés. D’autres raisons éclairent peut-être cette lucidité. »

Ça ne s’appelle pas un pari, ça s’appelle une analyse rigoureuse reposant sur des renseignements de grande qualité et débarrassée des biais ou des fantasmes de cadres englués dans leurs certitudes et leurs angoisses. Quant à la source américaine, celles et ceux qui bossent sont persuadés depuis longtemps qu’il s’agit d’une source technique – et tant pis pour les obsédés des taupes.

5/ « On a notamment critiqué le renseignement militaire français, mais leurs prévisions se bornaient à souligner la difficulté de l’entreprise, qu’ils jugeaient improbable pour cette raison. Dans l’hypothèse de l’invasion, ils avaient annoncé “une guerre très longue”, et ils ne se sont pas trompés. À chaud, on a retenu qu’ils n’avaient émis que la première hypothèse, ce qui est injuste », relève Jean-Christophe Notin, auteur de DGSE. La fabrique des agents secrets (Tallandier). Si les services russes avaient osé présenter ces hypothèses à Vladimir Poutine, peut-être qu’il aurait attendu un peu. »

Et si ma tante en avait, etc. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, il se trouve encore quelques voix pour tenter de justifier une des plus impardonnables erreurs d’appréciation du renseignement français, et on ne sait pas si c’est pas aveuglement, incompétence, fascination, frustration ou fidélité déplacée. De fait, les services français avaient annoncé qu’après la pluie le soleil et ça, on ne le souligne pas assez.

Le DRM a été le premier à payer ce plantage homérique, mais il ne revenait pas au « service de renseignement des armées » de s’assurer des intentions de Vlad le Défénestreur. Les activités de renseignement (recueil/analyse/diffusion) sur le système politique et le processus de décision sont l’apanage d’un service particulièrement cher à mon cœur dont le siège, selon la rumeur, est près de la Porte des Lilas.

Quant à la réflexion au sujet des services russes et de leur lien avec tsar botoxé, elle est d’une stupidité qui évoque un plateau de CNews ou un commentaire sur FigaroVox. Il eut été plus prudent de lire le lire « Combattre en dictature », de Jean-Luc Leleu.

6/ « Aujourd’hui, les militaires ne représentent qu’un tiers des effectifs de la DGSE. »

C’était déjà le cas en 2003, si on prend soin de ne pas compter les copains du Service Action, mais pour le savoir, il faudrait consulter de vrais livres et pas des compilations hâtives d’anecdotes mal comprises.

7/ « En dehors du “Rainbow Warrior” (…), citez-moi un vrai ratage ? » nous demande un agent aujourd’hui loin de l’action. Il se reprend : « Je citerais l’annulation du contrat des sous-marins à propulsion nucléaire à l’Australie. Il est invraisemblable que l’on ne l’ait pas vue venir. »

C’est sans doute là qu’on va se fâcher. Des vrais ratages ? Vous voulez dire, à part les attentats de 2012, 2015 (et 2016) organisés par des groupes actifs en Asie centrale ou au Moyen-Orient ? A part l’aveuglément au sujet des révolutions arabes ? A part les prises d’otages en série au Sahel ? A part la perte des points d’appui dans cette région sous l’effet des actions de la Russie, l’alliée historique des traîtres et des saboteurs ? A part l’assassinat du Premier ministre libanais en 2005 ? A part le coup d’État raté en Côte d’Ivoire que personne n’avait venu venir ? La liste serait cruelle, injuste, mais si nous voulons jouer au jeu des échecs et des succès, il est possible que nous le regrettions (et c’est pour cela que nous pensons ce que nous pensons du récent classement des services secrets européens par un hebdomadaire français).

8/ « Mais notre espion, de mauvaise humeur, continue. « Les services secrets américains se sont si souvent trompés que ça nous donne de la marge. Le scandale Iran-Contra, les attentats du 11 Septembre, le mensonge à propos des armes de destruction massive dont nous les avions prévenus, la perte de contrôle des talibans après 1992 et les vingt ans d’intervention dans ce pays, les dix ans passés dans la traque de Ben Laden alors qu’il se cachait dans un pays dont les services étaient proches des États-Unis… »

Notre espion de mauvaise humeur parle probablement depuis le comptoir du Café du stade (les vrais anciens savent de quoi il s’agit). Les Etats-Unis n’ont jamais contrôlé les Taliban (sans s, merci), pas plus que le Pakistan, partenaire complexe s’il en est, mais pour le savoir notre « espion de mauvaise humeur » devrait éviter de trop regarder ThinkerView, l’agora des has been et des rageux, et plutôt lire les chercheurs. Et puis, quand on a contribué à provoquer le génocide biafrais ou soutenu le régime du maréchal-président Sissi, on évite de trop la ramener. Je ne veux même pas parler du refus initial d’affronter sérieusement Al-Qaïda, je l’ai fait ailleurs.

Bref, c’est nul. Nul, bâclé, idiot.